Alors que l’Union européenne prépare son prochain budget à long terme, les craintes grandissent de voir le Fonds social pour le climat, conçu pour rendre la transition écologique plus juste, perdre de vue sa mission première. Sylwia Andralojc Bodych, conseillère principale pour la politique climatique de l’Union européenne chez Germanwatch, s’est entretenue avec CESE info sur les enjeux qui se posent pour les ménages vulnérables et sur la nécessité de garanties plus solides pour que les financements de l’Union en faveur de l’action climatique restent socialement justes.

Alors que l’Union européenne prépare son prochain budget à long terme, les craintes grandissent de voir le Fonds social pour le climat, conçu pour rendre la transition écologique plus juste, perdre de vue sa mission première. Sylwia Andralojc Bodych, conseillère principale pour la politique climatique de l’Union européenne chez Germanwatch, s’est entretenue avec CESE info sur les enjeux qui se posent pour les ménages vulnérables et sur la nécessité de garanties plus solides pour que les financements de l’Union en faveur de l’action climatique restent socialement justes.

 

Le Fonds social pour le climat a été institué dans le but de protéger les ménages vulnérables de la hausse des coûts de l’énergie liée au nouveau système d’échange de quotas d’émission. En quoi l’intégration de ce fonds dans le cadre financier pluriannuel affecte-t-elle sa capacité à remplir cet objectif initial?

L’intégration du Fonds social pour le climat dans le cadre financier pluriannuel (CFP) n’est pas problématique en soi. La vraie question est plutôt de savoir dans quelles conditions elle se fait. Sous sa forme actuelle, la proposition de CFP affaiblit considérablement la capacité du Fonds social pour le climat à atteindre son objectif initial consistant à apporter un soutien ciblé aux ménages vulnérables touchés par le nouveau système d’échange de quotas d’émission, le SEQE 2.

Le règlement actuel instituant un Fonds social pour le climat l’indique de manière explicite et contraignante. La nouvelle proposition de CFP, en revanche, remplace cette exigence par une obligation beaucoup plus large pour les États membres de simplement «aborder les incidences sociales du SEQE 2» dans le cadre des plans de partenariat national et régional, sans faire la moindre mention des groupes vulnérables.

Ce changement réduit considérablement la précision des critères d’orientation du Fonds social pour le climat. Il est certes plus compliqué d’élaborer des mesures en faveur des ménages vulnérables que de financer des mesures climatiques et sociales générales, mais cela s’avère essentiel pour garantir l’équité et éviter des effets régressifs. En l’absence de formulation contraignante, les États membres risquent de privilégier des mesures plus simples politiquement et moins ciblées, qui n’atteindront pas les personnes les plus exposées à la hausse des coûts du chauffage et du transport. En ce sens, la promesse du pacte vert de «ne laisser personne de côté» risque de se révéler plus symbolique que véritablement opérationnelle.

Au départ, l’allocation et la structure de gouvernance du Fonds social pour le climat avaient été conçues de manière que les recettes du SEQE 2 soutiennent directement les personnes les plus touchées. Le CFP se révèle beaucoup moins clair sur ce point, ce qui augmente le risque de voir les fonds réaffectés vers des priorités sans aucun lien.

 

Votre analyse met en évidence une incitation potentielle pour les États membres à retarder la soumission de leurs plans sociaux nationaux pour le climat après 2028. Quelles sont les implications concrètes de ces retards pour la mise en œuvre en temps utile des mesures de protection du climat?

Le délai de remise des plans sociaux nationaux pour le climat est dépassé depuis près d’un an, et seuls huit États membres ont présenté le leur jusqu’à présent. Le report du SEQE 2 a en outre réduit la pression qui pesait sur les gouvernements pour remettre leurs plans sociaux pour le climat dans les temps. Par conséquent, il est plus probable que jamais que certains attendent après 2028, moment où ils pourront accéder aux financements liés au Fonds social pour le climat par l’intermédiaire des plans de partenariat national et régional plus larges, qui sont soumis à des critères sociaux beaucoup moins stricts.

De tels retards ont des conséquences bien réelles.

Ils reportent l’octroi d’une protection ciblée aux ménages vulnérables, ce qui exposera les groupes à faibles revenus à la hausse des coûts de chauffage et de carburant durant les premières années d’application du SEQE 2. Ils ralentissent également le déploiement de mesures structurelles, comme la rénovation des bâtiments, le soutien à la mobilité propre et l’amélioration de l’efficacité énergétique, qui exigent de longues périodes de préparation et de mise en œuvre. En l’absence de plans sociaux nationaux pour le climat adoptés en temps voulu, l’Europe risque de se retrouver avec des approches nationales fragmentées et incohérentes au lieu d’une politique climatique uniforme et socialement juste. De plus, comme les plans de partenariat national et régional ne comportent pas de jalons clairs ni d’obligations de suivi contrairement aux plans sociaux nationaux pour le climat, ces retards affaiblissent également la transparence et la responsabilité politique. Il existe même un risque que ces plans ne soient jamais soumis.

 

Vous expliquez que les États membres qui ne présentent pas ou ne mettent pas pleinement en œuvre leurs plans pour le climat ne s’exposent qu’à des conséquences limitées. Quels mécanismes recommanderiez-vous pour garantir que les fonds restent consacrés aux objectifs sociaux fixés?

Actuellement, les États membres ne risquent pratiquement rien s’ils ne présentent pas ou ne mettent pas en œuvre leurs plans sociaux nationaux pour le climat. À part une perte d’accès aux versements au titre du Fonds social pour le climat avant 2028, il n’y a aucune sanction de prévue, une faille que les institutions de l’Union n’avaient pas anticipée lorsqu’elles ont élaboré le règlement. Ce sont toutefois les citoyens qui subiront les conséquences réelles si les gouvernements nationaux ne prévoient pas d’autres sources de financement pour les mesures nécessaires pour atténuer les effets du SEQE 2 sur les ménages vulnérables. 

Trois éléments sont essentiels pour préserver les objectifs sociaux du Fonds social pour le climat dans le CFP. Premièrement, le nouveau CFP doit inclure des exigences contraignantes en matière d’orientation. Les mesures financées au moyen de ressources liées au Fonds social pour le climat devraient obligatoirement soutenir de manière directe les ménages vulnérables, comme prévu à l’article 3 du règlement instituant un Fonds social pour le climat. Sans cela, les fonds risquent d’être réorientés vers des priorités plus générales.

Deuxièmement, l’accès aux financements liés au Fonds social pour le climat devrait être conditionné à des jalons clairs et à des obligations de déclaration, y compris la soumission régulière des plans sociaux nationaux pour le climat, les progrès dans la mise en œuvre et la transparence concernant les effets distributifs des mesures. Il ne s’agit pas d’alourdir les formalités administratives, mais de s’assurer que les personnes les plus exposées à la hausse des coûts du chauffage et du transport bénéficient d’un soutien rapide et efficace. Il s’agit également de préserver la confiance du public dans le fait que la politique climatique peut être à la fois juste et efficace.

Troisièmement, des restrictions à la réaffectation des fonds s’avèrent essentielles. L’article 80, paragraphe 6, de la proposition actuelle de Fonds européen permet aux États membres de réaffecter les ressources du Fonds social pour le climat à d’autres objectifs, à la condition vague d’«aborder» les incidences du SEQE 2. Il importe de remédier à cette situation. Les fonds liés au Fonds social pour le climat devraient rester réservés aux mesures alignées sur le règlement initial qui lui est consacré.

 

Votre note d’information conclut que la proposition actuelle de CFP risque de compromettre l’efficacité du Fonds social pour le climat. Quelles sont les trois modifications spécifiques que vous proposeriez afin de renforcer les garanties en matière de justice sociale dans le financement de la lutte contre le changement climatique?

Trois modifications s’avèrent essentielles:

Premièrement, le CFP doit rétablir l’accent explicite que mettait le règlement instituant un Fonds social pour le climat sur les groupes vulnérables. Les mesures liées au Fonds social pour le climat devraient obligatoirement soutenir les ménages vulnérables, les microentreprises et les usagers vulnérables des transports. La suppression de cette exigence constitue un recul évident et affaiblit la vocation sociale du Fonds.

Deuxièmement, l’obligation de soumettre des plans sociaux nationaux pour le climat doit être maintenue, avec des délais clairs, des normes minimales contraignantes et une force juridique au-delà de 2028, et ce pour éviter des retards stratégiques et assurer la continuité des mesures socialement ciblées essentielles pour amortir les effets du SEQE 2.

Troisièmement, les États membres devraient conserver la possibilité d’utiliser jusqu’à 37,5 % des ressources du Fonds social pour le climat pour des paiements directs aux ménages. Cette flexibilité est en effet essentielle pour apporter un soutien rapide aux ménages en cas de flambée des prix, atténuer les effets immédiats du SEQE 2 et remédier aux dépendances à court terme à l’égard des combustibles fossiles.

Sylwia Andralojc Bodych est conseillère principale pour la politique climatique de l’Union européenne chez Germanwatch. Ses travaux portent sur les politiques climatiques socialement justes, les éléments de transition juste dans les instruments budgétaires de l’Union et la mise en œuvre du SEQE 2 et du Fonds social pour le climat. Elle dirige également la coopération germano-polonaise de Germanwatch en matière de climat et contribue à renforcer le dialogue trilatéral au sein du «Triangle de Weimar vert» afin de promouvoir une transition énergétique juste et stratégique.

Erasmus+ a beau être l’un des programmes les plus appréciés de l’UE, son succès commence à grever son budget. Compte tenu du fait que davantage d’étudiants souhaitent participer au programme et que le coût de la vie augmente, les universités avertissent que le financement d’Erasmus+ proposé pour le prochain budget à long terme de l’UE pourrait s’avérer insuffisant. Joachim Wyssling, de la Fondation universitaire européenne, a expliqué à EESCInfo ce que cela pourrait signifier en pratique: des subventions de moindre montant, davantage de formalités administratives et moins de possibilités offertes à ceux qui en ont le plus besoin.

Erasmus+ a beau être l’un des programmes les plus appréciés de l’UE, son succès commence à grever son budget. Compte tenu du fait que davantage d’étudiants souhaitent participer au programme et que le coût de la vie augmente, les universités avertissent que le financement d’Erasmus+ proposé pour le prochain budget à long terme de l’UE pourrait s’avérer insuffisant. Joachim Wyssling, de la European University Foundation, a expliqué à EESCInfo ce que cela pourrait signifier en pratique: des subventions de moindre montant, davantage de formalités administratives et moins de possibilités offertes à ceux qui en ont le plus besoin. 

Bien qu’Erasmus+ soit souvent décrit comme la manière la plus concrète dont les jeunes participent à l’Europe, des discussions récentes mettent en évidence un décalage entre sa popularité et la réalité actuelle en matière de financement. Alors que les négociations sur le prochain CFP se poursuivent, comment décririez-vous la situation que connaît actuellement le secteur de l’enseignement supérieur dans l’UE?

La situation de l’enseignement supérieur dans l’Union est paradoxale: d’un côté cet enseignement est primordial, socialement populaire et stratégiquement important, mais de l’autre il manque de ressources eu égard à la mission qu’on lui confie et aux attentes que l’on place en lui. Erasmus+ reste l’un des programmes européens les plus visibles et les plus appréciés, avec plus d’un demi-million d’étudiants qui y participent chaque année. Pourtant, le débat actuel sur le financement montre que la demande augmente plus rapidement que l’enveloppe financière.

Cet écart est préoccupant car lorsqu’elles participent à Erasmus+, les universités sont invitées à agir simultanément sur plusieurs fronts: mobilité, inclusion, compétences, transition numérique, transition écologique, coopération internationale et soutien à la résilience démocratique. L’actuelle proposition de la Commission est importante car elle préserve l’ampleur du programme en termes nominaux. Toutefois, la véritable préoccupation est de savoir si elle peut soutenir les ambitions du secteur après avoir tenu compte de l’inflation, des nouvelles actions, de l’augmentation de la participation, de l’objectif de mobilité de 23 % d’ici à 2030 fixé par la Commission et de la poursuite du développement des alliances entre universités européennes.

Dès lors, le secteur n’est pas en crise, mais sous pression. Le vrai risque encouru est celui d’une érosion progressive: toujours plus d’objectifs, de complexité et d’attentes sans l’indispensable augmentation des ressources pour y parvenir.

La Fondation universitaire européenne a publié une série de recommandations pour la période 2028-2034, qui incluent des changements structurels majeurs tels que l’extension des accords interinstitutionnels afin de réduire les formalités administratives et l’introduction d’ajustements au coût de la vie selon les villes pour les subventions. Au-delà d’une simple augmentation du budget, de quelle manière ces réformes spécifiques modifient-elles l’expérience d’Erasmus+ pour les étudiants et les universités?

Les recommandations de la Fondation universitaire européenne ne sont pas uniquement des solutions techniques; ces changements rendraient Erasmus+ plus équitable, moins bureaucratique et plus accessible dans la pratique quotidienne. L’extension des accords interinstitutionnels réduirait le travail administratif récurrent afin d’éviter de recommencer à plusieurs reprises les mêmes formalités administratives. Nous affirmons que cela permettrait d’économiser des centaines de milliers d’heures de travail et de laisser les institutions se concentrer davantage sur la qualité et moins sur la bureaucratie.

Les ajustements au coût de la vie selon les villes auraient un impact tout aussi concret sur les étudiants. À l’heure actuelle, dans les villes chères, les allocations accordées exclusivement selon les grandes catégories de pays peuvent s’avérer insuffisantes pour soutenir financièrement les étudiants; un modèle qui tiendrait compte des villes d’accueil permettrait de mieux aligner les subventions sur le coût réel de la vie. Il s’agirait d’une étape décisive pour améliorer l’inclusion de manière ciblée et efficace.

Globalement, ces réformes transformeraient Erasmus+, un programme simplement disponible, en un programme réellement viable pour un plus large éventail d’étudiants et d’universités. En d’autres termes, elles n’amélioreraient pas seulement la gestion administrative, mais aussi l’accessibilité et la prévisibilité du programme ainsi que la confiance qui lui est accordée. 

La Commission européenne a proposé un budget de 41 milliards d’euros pour Erasmus+, ce qui représente une augmentation nominale de 50 %. Toutefois, votre analyse suggère qu’après avoir tenu compte de l’inflation, de l’ajout de nouvelles actions et de l’augmentation de la participation, le pouvoir d’achat réel pourrait ne pas augmenter du tout. Si la proposition actuelle correspond effectivement à un statu quo budgétaire en termes réels, quels sont les risques immédiats pour le secteur?

Si le budget proposé finit par être un «statu quo» en termes réels, le premier risque est qu’Erasmus+ cesse progressivement de concrétiser ses propres ambitions politiques. La proposition de la Commission s’élève à environ 40,8 milliards d’euros, soit une augmentation nominale de près de 50 %, mais nous soutenons, avec les parties prenantes du secteur de l’enseignement supérieur, que l’inflation, l’élargissement du champ d’application du programme et l’augmentation de la participation absorberont la majorité de cette hausse.

La conséquence immédiate serait une pression sur les volumes de mobilité et sur les mesures d’inclusion. Si de nouvelles actions sont ajoutées sans que le budget ne soit réellement augmenté, il faudra renoncer à certains aspects du programme: le niveau des allocations, le nombre de participants, le soutien institutionnel, la coopération ascendante ou les initiatives d’excellence telles que les alliances universitaires européennes. En pratique, cela signifie moins d’étudiants bénéficiaires, une concurrence accrue et une plus grande probabilité que la participation reste plus facile pour ceux qui disposent déjà de ressources suffisantes — une réalité qui se manifesterait tant au niveau individuel au détriment des étudiants issus de milieux socio-économiques défavorisés que sur le plan institutionnel pour les établissements d’enseignement supérieur de plus petite taille.

Pour les universités, le statu quo du budget réel serait également synonyme d’instabilité. Elles doivent mettre en place une coopération transnationale accrue, des systèmes numériques plus intégrés et un soutien renforcé à l’inclusion, mais avec des ressources qui ne suivent pas le rythme du coût de la mise en œuvre. Cela crée une charge administrative et limite la capacité du programme à élargir de manière significative l’accès.

Si vous pouviez adresser une recommandation définitive aux négociateurs du Parlement européen et du Conseil afin que le prochain CFP garantisse véritablement l’avenir de l’enseignement supérieur européen, quelle serait-elle?

Notre seule recommandation serait la suivante: garantir un modèle de budget et d’allocation qui protège la valeur réelle d’Erasmus+ et la part de l’enseignement supérieur, plutôt que de s’appuyer sur une augmentation nominale qui semble plus importante sur le papier qu’elle ne l’est dans les faits. Cela signifie que les négociateurs devraient ramener la part du budget du secteur à un niveau qui reflète le rôle central du programme dans l’enseignement supérieur et la mobilité en Europe, et faire correspondre l’enveloppe aux besoins réels, plutôt que de se contenter d’un symbole politique.

Pour être encore plus précis, je dirais qu’il y a lieu de protéger les ambitions en adaptant le financement au nombre de participants, à l’inflation et à la portée du programme et en sanctuarisant le pilier consacré à l’enseignement supérieur afin que la mobilité et la coopération ne soient pas sacrifiées au nom de nouvelles priorités. Sans cela, l’UE risque de conserver la popularité d’Erasmus+ populaire au détriment de son efficacité, ce qui constituerait une perte stratégique pour l’espace européen de l’éducation et pour la cohésion sociale de l’Europe. 

Joachim Wyssling est directeur exécutif adjoint de la Fondation universitaire européenne et possède une expertise en matière d’internationalisation de l’enseignement supérieur, de mobilité internationale des étudiants, de transformation numérique de l’enseignement supérieur et de gestion de projets multiculturels à grande échelle financés par l’UE. Il a coordonné de nombreuses initiatives financées au titre des programmes Erasmus+, Horizon Europe et du mécanisme pour l’interconnexion en Europe. Historiquement, Joachim a cofondé la branche française du réseau des étudiants Erasmus (ESN) et a été vice-président d’ESN International.

Le fonds de relance de l’Union pour la pandémie avait été conçu pour jouer un rôle ponctuel. Pourtant, à mesure que le prochain budget à long terme prend forme, il apparaît que les emprunts conjoints ont vocation à devenir des éléments plus pérennes des finances de l’Union. Lukas Spielberger et David Howarth, de l’université du Luxembourg, auteurs d’un document intitulé «The future of joint borrowing under the next Multiannual Financial Framework» (L’avenir des emprunts conjoints dans le prochain cadre financier pluriannuel), examinent ce que la dernière proposition de CFP de la Commission révèle sur l’avenir de la dette de l’UE et les choix politiques qui restent à faire.

Le fonds de relance de l’Union pour la pandémie avait été conçu pour jouer un rôle ponctuel. Pourtant, à mesure que le prochain budget à long terme prend forme, il apparaît que les emprunts conjoints ont vocation à devenir des éléments plus pérennes des finances de l’Union. Lukas Spielberger et David Howarth, de l’université du Luxembourg, auteurs d’un document intitulé «The future of joint borrowing under the next Multiannual Financial Framework» (L’avenir des emprunts conjoints dans le prochain cadre financier pluriannuel), examinent ce que la dernière proposition de CFP de la Commission révèle sur l’avenir de la dette de l’UE et les choix politiques qui restent à faire.

Par Lukas Spielberger et David Horwath

Lorsque la Commission européenne a été habilitée à emprunter jusqu’à 750 milliards d’euros pour financer la réaction de l’UE à la pandémie de COVID-19, les États membres avaient clairement indiqué que cette autorisation avait un caractère temporaire. D’ici la fin de 2026, les prêts et subventions finaux de la facilité pour la reprise et la résilience (FRR) devront être décaissés. 

Cependant, l’instrument NextGenerationEU a ouvert la voie à de nouvelles facilités financées par la dette. Depuis 2022, l’UE a emprunté plus de 50 milliards d’euros pour fournir une assistance financière à l’Ukraine. En mai 2025, les États membres se sont mis d’accord sur l’instrument SAFE, doté de 150 milliards d’euros, qui financera l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Les rapports Draghi et Letta ont tous deux appelé l’UE à recourir à des emprunts supplémentaires pour financer les «biens publics européens».

C’est dans ce contexte que la Commission a dévoilé l’été dernier sa proposition relative au prochain cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034. La proposition montre que la Commission prévoit effectivement de nouvelles facilités financées par la dette. Elle révèle également comment la Commission cherche à inscrire le rôle des opérations d’emprunt dans l’architecture budgétaire de l’UE, sur la base de l’expérience acquise en matière d’emprunt dans le cadre du CFP actuel.

Plus précisément, la proposition comprend quatre éléments qui sont liés aux emprunts. Premièrement, une nouvelle facilité appelée «Catalyst Europe» accordera des prêts pour soutenir les investissements stratégiques. Deuxièmement, un mécanisme de crise dont le nom n’a pas encore été dévoilé pourra octroyer jusqu’à 400 milliards d’euros de prêts d’urgence aux États membres de l’UE. Troisièmement, la Commission a proposé de réserver 100 milliards d’euros pour des prêts supplémentaires à l’Ukraine jusqu’en 2034. Enfin, en 2028, l’Union devra commencer à rembourser, à hauteur de 24 milliards d’euros par an, les subventions financées par la dette accordées au titre de NextGenerationEU.

Les deux nouveaux instruments indiquent que la Commission cherche à tirer parti de ses pouvoirs d’emprunt renforcés et à les intégrer plus fermement dans le budget de l’UE. Par certains aspects, l’instrument «Catalyst Europe» ressemble à la FRR. Il fournira jusqu’à 150 milliards d’EUR de prêts financés par la dette aux États membres pour les investissements stratégiques, sur la base de plans de partenariat nationaux — sur le modèle des plans pour la reprise et la résilience.

La principale innovation de la FRR, à savoir les subventions financées par la dette, ne sera néanmoins pas reconduite. Au lieu de cela, l’UE proposera aux États membres des prêts à des conditions attrayantes. Depuis 2023, la Commission gère sa dette dans le cadre d’une nouvelle «approche unifiée en matière de financement», qui lui permet d’octroyer des prêts à des conditions très favorables. S’agissant des derniers prêts à l’Ukraine et au titre de SAFE, la Commission a prolongé les délais de remboursement des prêts à 45 ans.

De même, le mécanisme de crise proposé vise à donner aux pratiques existantes de l’UE un nouvel aspect institutionnel. À ce jour, l’Union s’est appuyée sur des instruments temporaires au titre de l’article 122 du TFUE pour fournir une assistance financière aux États membres, non seulement pour SAFE, mais aussi, auparavant, pour le programme SURE et pendant la crise de la zone euro. Le mécanisme de crise proposé, en revanche, créerait une facilité d’emprunt structurelle qui pourrait être activée lors de crises futures. Contrairement à l’article 122 du TFUE qui autorise l’adoption d’instruments par le Conseil à la majorité qualifiée, le mécanisme de crise est conçu pour permettre au Parlement européen de donner son avis sur cette approbation.

La Commission a elle-même reconnu que pour l’Union, l’un des avantages des instruments supplémentaires financés par la dette est d’accroître «les effets de son budget en consacrant à ses objectifs stratégiques des ressources financières supplémentaires, sous forme de prêts financés par des emprunts» [COM (2025) 570 final]. 

La plupart des aides fondées sur des prêts sont en fin de compte garanties par la marge de manœuvre budgétaire de l’UE, c’est-à-dire l’écart entre les plafonds de dépenses au titre du CFP et le plafond des ressources propres. Par rapport au CFP actuel, la proposition de la Commission augmente considérablement la marge de manœuvre, qui passe de 0,25 % à plus de 0,5 % du revenu national brut (RNB) de l’UE. Le mécanisme de crise proposé doit être garanti par une nouvelle augmentation de 0,25 % du RNB de l’Union. Par conséquent, si les dépenses au titre du CFP proposé restent globalement comparables au cadre actuel en tant que part du RNB de l’UE, la proposition créerait une marge de manœuvre budgétaire nettement plus importante pour les futurs instruments financés par la dette.

Les emprunts conjoints devraient donc continuer à faire partie des finances publiques de l’Union au cours du prochain budget à long terme. La proposition de la Commission montre qu’elle cherche à se concentrer sur les prêts à long terme, à associer plus directement le Parlement européen et à accroître sa capacité d’emprunt globale. Reste à savoir si un nombre suffisant d’États membres approuveront ces idées.

Lukas Spielberger est chercheur en sciences politiques à l’université du Luxembourg et associé principal à la CSDS, Vrije Universiteit Brussel. Depuis 2025, il dirige le projet de recherche «Greening Europe’s Public Finances» (Verdir les finances publiques de l’Europe), financé par le Fonds national de la recherche luxembourgeois.

David Howarth est professeur de sciences politiques, spécialisé dans les études sur l’Union européenne, à l’université du Luxembourg depuis 2012. Entre 2018 et 2025, il a dirigé le centre d’excellence Jean Monnet de l’université, au titre de l’initiative interdisciplinaire Robert Schuman.

Le CESE met en garde, dans l’avis qu’il a adopté en janvier 2026 sur le nouveau cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034, contre le fait que l’augmentation de ce dernier proposée par la Commission n’est pas à la hauteur des besoins, et il demande plutôt d’en augmenter de manière substantielle les ressources réelles. CESE info s’entretient avec Konstantinos Diamantouros, Dominika Biegon et Luca Jahier, les trois rapporteurs de cet avis sur le CFP, au sujet des principales priorités politiques visant à garantir que l’Union européenne dispose d’un budget raisonnable qui lui permettra d’assurer son autonomie stratégique, tout en demeurant décentralisé et fortement ancré au niveau régional.

Le CESE met en garde, dans l’avis qu’il a adopté en janvier 2026 sur le nouveau cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034, contre le fait que l’augmentation de ce dernier proposée par la Commission n’est pas à la hauteur des besoins, et il demande plutôt d’en augmenter de manière substantielle les ressources réelles. CESE info s’entretient avec Konstantinos Diamantouros, Dominika Biegon et Luca Jahier, les trois rapporteurs de cet avis sur le CFP, au sujet des principales priorités politiques visant à garantir que l’Union européenne dispose d’un budget raisonnable qui lui permettra d’assurer son autonomie stratégique, tout en demeurant décentralisé et fortement ancré au niveau régional.

 

Le message du Comité est sans ambiguïté: il ne sera pas possible de réaliser au rabais les ambitions de l’Union; en fin de compte, le CFP constitue un choix politique qui engage l’avenir de l’Europe. Quelles devraient être les priorités politiques pour faire en sorte que le prochain budget de l’Union conforte la cohésion, la compétitivité et la confiance des citoyens dans le projet européen?

 

Konstantinos Diamantouros (groupe des employeurs du CESE): Si l’on en croit le rapport Draghi, réaliser les objectifs des transitions numérique et écologique requiert d’investir chaque année de 750 à 800 milliards d’euros supplémentaires. S’il est vrai que la majeure partie de ces investissements proviendra du secteur privé, dans un contexte où l’on vise dans le même temps à améliorer les conditions-cadres pour les entreprises qui opèrent en Europe, les investissements publics n’en joueront pas moins un rôle important.

À l’heure où l’Europe est confrontée à des perturbations géopolitiques et économiques qui ne cessent de s’aggraver, et où de nouvelles priorités telles que la défense se sont ajoutées à celles qu’elle poursuit de longue date, le CESE est convaincu qu’il s’impose de renforcer considérablement le prochain CFP pour la période 2028-2034.

Entre autres choses, il s’agira de préserver le rôle central de la politique de cohésion dans le prochain CFP et pour ce faire, de doter celle-ci d’un budget spécifique, et de veiller à ce que les conditionnalités qui président au décaissement des fonds au titre des plans de partenariat national et régional obéissent strictement aux objectifs de la politique régionale, plutôt que de ne revêtir qu’une simple nature macroéconomique.

Il est tout aussi primordial de continuer à mettre l’accent sur la compétitivité et pour ce faire, de préserver les augmentations proposées du budget consacré au développement industriel (Fonds européen pour la compétitivité), à la recherche et à l’innovation (Horizon Europe) et aux interconnexions transfrontières dans les domaines de l’énergie et des transports (RTE-T et RTE-E).

En dernier lieu, les nouvelles ressources propres doivent trouver le bon équilibre entre l’augmentation des recettes et le maintien de la compétitivité de l’Union.

Le CESE souligne que la cohésion, la bonne gouvernance et des règles sociales solides sont essentielles pour s’assurer de l’efficacité des financements de l’Union et de leur résistance à l’épreuve du temps. Comment peut-on concevoir le prochain CFP afin de conforter ces principes, tout en parant le risque que la simplification entraîne une centralisation et un amoindrissement de la participation des régions?

Dominika Biegon (groupe des travailleurs du CESE): Nous devons faire en sorte que les financements publics servent des finalités publiques. Pour y parvenir, la conditionnalité sociale constitue un outil déterminant. Aussi le CESE propose-t-il d’instaurer des dispositions visant à garantir que seules les entreprises qui satisfont à certains critères sociaux puissent bénéficier d’un financement de l’Union. Il pourrait s’agir, entre autres, du maintien des sites et de garanties d’emploi, de mesures en matière d’éducation et de formation, et du respect des conventions collectives. À cet égard, il existe d’ores et déjà de bonnes pratiques dignes d’imitation dans certains États membres. L’Union se devrait de montrer l’exemple. Son futur budget devrait garantir le respect du dialogue social et la création d’emplois de qualité. C’est ainsi que l’on peut accroître l’acceptation des transitions écologique et numérique.

Un autre aspect essentiel pour parvenir à une plus grande efficacité des financements de l’Union réside dans le principe de partenariat. La Commission européenne propose de structurer les fonds de cohésion de manière plus centralisée, et donne ainsi aux gouvernements des États membres le pouvoir de contrôler davantage la politique de cohésion. Il s’agit là d’un changement fondamental par rapport à l’approche ascendante qui prévaut jusqu’à présent et dans le cadre de laquelle les régions et les partenaires sociaux jouent un rôle de premier plan pour concevoir et mettre en œuvre les fonds de cohésion.

De concert avec le Comité des régions, le CESE critique vivement ce transfert de pouvoir de l’échelon régional vers l’échelon national. Pour faire en sorte que le budget de l’Union produise des résultats concrets sur le terrain et conserve sa visibilité dans les régions, il s’impose de renforcer le principe de partenariat. Le CESE demande que ce dernier soit véritablement appliqué à toutes les étapes, depuis l’élaboration des chapitres des plans PNR jusqu’à la sélection, la gestion et le suivi des projets, et qu’il prévoie des ressources accrues pour renforcer les capacités des partenaires sociaux et des dispositions juridiques contraignantes en matière de cogestion, y compris des droits de veto sur les décisions clés au sein des comités de suivi.

 

Le CESE met en garde contre le fait qu’un budget de l’Union conçu en se tournant vers le passé ne peut donner à l’Union les moyens de rivaliser au sein de la concurrence mondiale ni de réagir au changement climatique et aux défis en matière de sécurité. Selon vous, quelles sont les mesures spécifiques nécessaires pour s’assurer que le prochain CFP prévoie une réelle capacité d’investissement, suffisante pour que l’autonomie stratégique de l’Union ne résume plus à un simple slogan et devienne une réalité?

Luca Jahier (groupe des organisations de la société civile du CESE): Tel qu’il est proposé, le prochain CFP n’est manifestement pas à même de relever les nombreux défis croissants auxquels l’Europe est confrontée. Le CESE a été le premier à le dire, et c’est là une position à laquelle le Parlement européen se rallie à présent.

Le rapport Draghi, publié un an avant la proposition de CFP, demandait d’investir chaque année au cours de la prochaine décennie 800 milliards d’euros supplémentaires, dont il prévoyait que 60 % proviendraient de capitaux privés. Une année et demie plus tard, M. Draghi a révisé ce chiffre pour le porter à 1 200 milliards d’euros par an au cours de la prochaine décennie, dont au moins 60 % devraient désormais provenir d’instruments de financement et d’investissement publics. Ce changement s’explique par les coûts croissants liés à la crise, par l’accélération des transitions énergétique et technologique et par des dépenses accrues pour la défense.

Nous considérons qu’il est inacceptable qu’une fois décomptés l’inflation et les remboursements au titre de NextGenerationEU, l’augmentation marginale proposée par la Commission ne représente que quelque 0,1-0,2 %, alors même qu’elle prévoit d’opérer des coupes importantes dans les politiques traditionnelles (PAC, cohésion, fonds sociaux et autres) afin de libérer des ressources aux fins de la compétitivité et des priorités du volet «L’Europe dans le monde». Dans l’attente du «cadre de négociation» du Conseil, un groupe d’États dits «frugaux» plaide même en faveur de réductions supplémentaires, alors même qu’ils ne parviennent toujours pas à s’accorder sur des ressources propres essentielles. Nous approuvons ces dernières, mais les ressources doivent être augmentées.

La première priorité doit consister à transformer ce qui est actuellement un simple budget de survie en un budget vraiment politique. Cet objectif pourrait être atteint au moyen de plusieurs mesures concrètes:

  • exclure de la rubrique 1 les 149 milliards d’EUR alloués aux remboursements au titre de NextGenerationEU (0,11 % du RNB de l’UE), pour les placer hors du plafond budgétaire et les financer au moyen de nouvelles ressources propres spécifiques, comme le prévoyait initialement le règlement relatif à la facilité pour la reprise et la résilience;
  • adopter un ensemble complet et ambitieux de nouvelles ressources propres, en remplaçant les plus contestées d’entre elles, telles que la proposition de ressource pour l’Europe provenant des entreprises, par d’autres solutions, notamment une taxe sur les services numériques;
  • utiliser une partie du budget pour exercer un effet de levier sur les capitaux privés, en s’appuyant sur le succès du plan Juncker (EFSI I et II);
  • recourir à de nouveaux emprunts spécifiques de l’Union pour financer les biens communs de l’Union touchant principalement aux priorités en matière de compétitivité et de sécurité, et augmenter ce faisant considérablement le budget final;
  • accélérer la réalisation de l’union des marchés des capitaux afin d’accroître le volume des capitaux privés européens investis dans l’Union et d’y attirer de nouveaux placements et investissements en provenance de pays tiers, grâce au choix sûr qu’elle constitue en période de fortes turbulences. Conférer à l’Union une solide marge de manœuvre budgétaire, grâce à un marché stable des obligations de l’Union, pourrait accélérer ce processus.

En juillet 2025, la Commission européenne a dévoilé sa proposition de cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034, qui définit les priorités de l’Union en matière de dépenses pour les années à venir. Pour le Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN), cette proposition ne reflète pas la réalité à laquelle sont confrontées les 92,7 millions de personnes en situation de pauvreté dans l’ensemble de l’UE. Plutôt que de donner la priorité à l’éradication de la pauvreté et aux investissements sociaux, elle place la compétitivité, la défense et la sécurité au cœur des priorités budgétaires de l’UE.

En juillet 2025, la Commission européenne a dévoilé sa proposition de cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034, qui définit les priorités de l’Union en matière de dépenses pour les années à venir. Pour le Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN), cette proposition ne reflète pas la réalité à laquelle sont confrontées les 92,7 millions de personnes en situation de pauvreté dans l’ensemble de l’UE. Plutôt que de donner la priorité à l’éradication de la pauvreté et aux investissements sociaux, elle place la compétitivité, la défense et la sécurité au cœur des priorités budgétaires de l’UE.

par Jessica Machacova, Réseau européen de lutte contre la pauvreté

À la suite du lancement de la toute première stratégie européenne de lutte contre la pauvreté par la Commission européenne le 6 mai 2026, l’EAPN souligne qu’un financement adéquat est essentiel pour que toute politique produise des résultats significatifs. La pauvreté ne peut être éradiquée efficacement, ni même réduite, si les politiques visant à la combattre ne sont pas soutenues par des ressources financières suffisantes. Bien que la stratégie constitue une avancée importante, son incidence potentielle est gravement compromise par l’absence de financement spécifique pour soutenir sa mise en œuvre.

Le CFP est un instrument essentiel pour traduire les engagements politiques de l’UE en améliorations durables et tangibles de la vie des citoyens. Toutefois, en l’absence d’un budget explicitement axé sur la protection des droits sociaux et la réduction des inégalités, comment l’Union peut-elle atteindre de manière réaliste son objectif d’éradication de la pauvreté d’ici à 2050?

Cet objectif a été annoncé pour la première fois par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dans son discours sur l’état de l’Union de 2025, puis confirmé dans la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté. Toutefois, il n’est toujours pas soutenu par des ressources budgétaires suffisantes ni par une feuille de route politique claire décrivant la manière dont l’éradication de la pauvreté sera réalisée. 

Du point de vue de l’EAPN, la proposition de la Commission européenne relative au CFP va dans la direction opposée: les droits sociaux et la justice sociale sont à peine présents, tandis que la compétitivité, la sécurité et la défense sont les priorités qui dominent le débat politique.

Ces priorités se reflètent également dans les dotations budgétaires proposées. Il est en effet proposé de tripler le financement de la migration et de la gestion des frontières par rapport au CFP 2021-2027, et de multiplier par cinq le budget consacré à la défense et à l’espace.

En revanche, le niveau des investissements consacrés à l’éradication de la pauvreté reste incertain. Aucun budget autonome n’a été recensé pour le Fonds social européen (FSE). En outre, l’affectation minimale proposée de 14 % aux objectifs sociaux dans le cadre des plans de partenariat national et régional (PNR) n’est liée ni à la réalisation de l’objectif de réduction de la pauvreté de Porto pour 2030 ni à celle de l’objectif d’éradication de la pauvreté pour 2050. Elle ne garantit pas non plus un soutien ciblé aux groupes marginalisés.

L’expérience récente montre pourquoi de telles garanties sont nécessaires. Lors de l’examen à mi-parcours du CFP 2021-2027, les États membres ont été autorisés à réaffecter les fonds de cohésion inutilisés à d’autres priorités. Plus des trois quarts de ces fonds réaffectés ont été consacrés à des objectifs liés à la compétitivité et à la défense, tandis que moins d’un quart ont soutenu le logement, l’accès à l’eau et à l’assainissement et la décarbonation. Cela illustre le fait que, lorsqu’ils bénéficient d’une certaine souplesse, les États membres ont tendance à donner la priorité à la compétitivité et à la défense plutôt qu’aux investissements sociaux.

L’analyse de l’EAPN montre que les groupes marginalisés supporteront le coût de ces choix politiques. Les exigences existantes en matière d’affectation des fonds à l’inclusion sociale et à la privation matérielle ont été supprimées de la proposition de FSE pour la période 2028-2034. Le FSE, qui représente actuellement l’une des rares garanties fiables d’un soutien spécifique pour les personnes les plus exposées au risque de pauvreté et d’exclusion, accorderait très peu d’espace à un financement ciblé en faveur des groupes marginalisés. Les sans-abri, les femmes et les communautés roms sont mentionnés uniquement dans les considérants, tandis que les sans-papiers, les migrants, les familles monoparentales, les communautés racisées et les personnes LGBTQIA+ n’y figurent pas du tout. En l’absence d’engagements plus forts et de garanties solides, il existe un risque réel que ces groupes ne reçoivent que peu ou pas de soutien au titre des financements alloués aux États membres dans le cadre des plans PNR.

En résumé, le CFP 2028-2034 remet en question le discours dominant selon lequel l’UE peut à la fois donner la priorité à la compétitivité, à la défense et à la sécurité et financer de manière adéquate l’éradication de la pauvreté et les investissements sociaux. Alors que les premiers points continuent d’avoir la préséance parmi les priorités stratégiques politiques, les autres deviennent de plus en plus invisibles.

Tandis que les négociations se poursuivent, l’EAPN dialogue à la fois avec le Parlement européen et le Conseil de l’UE afin de veiller à ce que des ressources suffisantes soient consacrées à l’éradication de la pauvreté, y compris par une affectation accrue des fonds du FSE et des garanties pour les groupes marginalisés.

En fin de compte, la manière dont l’Union choisit de dépenser son argent dans les années à venir constitue une décision politique. Cette décision doit placer l’éradication de la pauvreté, les droits sociaux et le bien-être de tous au cœur du projet européen.

Jessica Machacova est responsable principale des politiques et du plaidoyer au sein du Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN). Au cours des 14 dernières années, elle s’est employée à faire progresser les droits de l’homme et la justice sociale au niveau de l’UE, au sein tant des organisations de la société civile que des institutions européennes. Son expérience comprend des fonctions au sein du réseau européen des organismes de promotion de l’égalité (Equinet), du bureau de la Croix-Rouge auprès de l’UE, de la Commission européenne et du Parlement européen.

par Ioannis Vardakastanis

La Commission européenne affirme que sa proposition pour le prochain budget à long terme de l’Union rendra les financements européens plus simples, plus flexibles et mieux adaptés aux défis du futur. Mais pour les personnes handicapées et les publics vulnérables, le signal est alarmant. Sous couvert de simplification, cette proposition risque en réalité d’affaiblir les droits liés au handicap et de supprimer des pans entiers de la protection sociale, souligne Ioannis Vardakastanis, membre du CESE.

La Commission européenne affirme que sa proposition pour le prochain budget à long terme de l’Union rendra les financements européens plus simples, plus flexibles et mieux adaptés aux défis du futur. Mais pour les personnes handicapées et les publics vulnérables, le signal est alarmant. Sous couvert de simplification, cette proposition risque en réalité d’affaiblir les droits liés au handicap et de supprimer des pans entiers de la protection sociale, souligne Ioannis Vardakastanis, membre du CESE.

par Ioannis Vardakastanis

Le 16 juillet 2025, la commission a fièrement présenté sa proposition pour le prochain budget à long terme de l’Union européenne: le cadre financier pluriannuel. Elle l’a accompagnée de déclarations fortes: un montant record de 2 milliards d’euros pour la période 2028-2034, une structure budgétaire simplifiée, des règles de financement rationalisées et la promesse de maintenir la compétitivité et la sécurité de l’Union dans un monde instable.

Les promesses ne sont pas tout à fait conformes aux apparences

Le public n’a pas mis longtemps à réagir à ces allégations. La générosité supposée de ce budget «record» s’est rapidement révélée trompeuse. 8 % de l’ensemble du budget seront consacrés au remboursement de la dette liée à la COVID-19. Et comme le chiffre de 2 milliards d’euros est exprimé en prix courants après des années d’inflation élevée, le pouvoir d’achat réel du budget demeure pour l’essentiel inchangé par rapport au cycle précédent.

La simplification promise a été réalisée, mais elle a un coût. Plusieurs piliers de longue date de la politique de cohésion de l’UE, tels que le Fonds social européen, le Fonds de développement régional et le Fonds agricole commun, ont été fusionnés en un fonds géant. Les dotations des États membres seront planifiées au moyen de nouveaux plans de partenariat national et régional. Entre-temps, les textes légaux eux-mêmes ont été retirés, ce qui suscite de vives inquiétudes pour les groupes marginalisés, y compris les personnes handicapées.

Quelles sont les conséquences de cette simplification pour les personnes handicapées?

Les premiers éléments sacrifiés sur l’autel de la simplification ont été les «conditions favorisantes». Celles-ci définissent actuellement des critères d’éligibilité clairs pour l’utilisation des fonds de l’UE, y compris l’obligation d’appliquer la convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées (CNUDPH). Dans la nouvelle proposition, les conditions favorisantes ont été remplacées par un ensemble allégé de principes horizontaux. Et si la référence à la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne a été conservée, la référence à la CNUDPH n’est plus explicitement incluse.

Cette omission est incompréhensible au regard des propres données de l’UE. Eurostat montre une décennie de stagnation des résultats pour les personnes handicapées en matière d’emploi, d’éducation et de réduction de la pauvreté. Les recherches d’Eurofound mettent également en évidence une tendance à la détérioration de l’institutionnalisation, un domaine dans lequel les fonds de l’UE pourraient être des moteurs de transformation.

Nous sommes déjà confrontés au problème de l’allocation des fonds de l’UE à des structures favorisant l’isolement, en particulier des institutions résidentielles, souvent en raison d’une interprétation trop souple des règles. Le mouvement de défense des droits des personnes handicapées réclame depuis longtemps des garanties plus claires et plus explicites pour faire en sorte que les fonds de l’UE favorisent l’inclusion et respectent les droits. Au lieu de cela, le nouveau texte simplifié risque d’ouvrir la porte à des contrôles encore plus laxistes.

Quels sont les changements en ce qui concerne les dépenses de l’UE consacrées aux objectifs sociaux?

La fusion du Fonds social européen et des plans de partenariat soulève d’autres questions. La Commission s’est montrée incohérente lorsqu’il s’est agi d’expliquer quelle part de budget sera réellement allouée aux objectifs sociaux. Bien que le règlement dispose qu’au moins 14 % des financements devraient soutenir des actions sociales, le montant sur lequel ces 14 % seront prélevés reste flou. La Commission a éprouvé des difficultés à fournir un chiffre définitif.

Par ailleurs, ce qui est considéré comme un investissement social a vu son champ s’élargir. Le FSE+ actuel définit clairement les mesures éligibles, mais les nouvelles règles permettent une interprétation plus large. Les dépenses sociales peuvent désormais inclure des projets d’infrastructure à dimension sociale, comme le logement. Bien que très utiles, ces projets peuvent absorber des financements considérables. Un budget social qui, en termes réels, n’est pas supérieur au FSE+ actuel devra désormais couvrir des projets immobiliers coûteux précédemment financés par le Fonds de développement régional.

Le risque est réel que les infrastructures consomment la quasi-totalité de l’enveloppe sociale. En effet, l’affectation — c’est-à-dire les parts minimales protégées pour des objectifs spécifiques — a été supprimée. Dans le cadre du FSE+, au moins 25 % des dépenses sociales doivent soutenir l’inclusion sociale, y compris pour les groupes les plus marginalisés. Les personnes handicapées se sont fortement appuyées sur cette garantie.

La Commission a désormais supprimé ces protections, accordant une liberté bien plus grande aux États membres. Les pays déjà engagés en faveur de l’inclusion des personnes handicapées continueront probablement à investir, mais ceux qui sont à la traîne risquent de sous-investir encore davantage. L’écart entre les États membres se creusera, ce qui compromettra l’objectif même de la politique de cohésion de l’UE.

Que demandons-nous?

Le mouvement européen de défense des personnes handicapées est clair à ce sujet: la simplification ne peut se faire au détriment de nos droits. Les décideurs politiques de l’Union au sein du Parlement et du Conseil, qui ont désormais la main sur le texte, doivent revenir sur la décision de la Commission de reléguer au second plan les droits des personnes handicapées dans les textes légaux.

Les règlements relatifs aux fonds de l’UE doivent faire preuve de précision et de clarté. Il ne doit y avoir aucune ambiguïté quant à la garantie d’investissements suffisants dans l’inclusion des personnes handicapées, ni aucun doute sur le principe selon lequel ces investissements doivent respecter pleinement les droits énoncés dans la convention des Nations unies.

Ioannis Vardakastanis est membre du groupe des organisations de la société civile du CESE. Il est président de la Confédération nationale des personnes handicapées de Grèce (ESAMEA) et ancien président du Forum européen des personnes handicapées (FEPH).

Par Elena Calistru

Alors que toutes les discussions portent sur le prochain budget à long terme, une question reste absente: qui sera encore en mesure de voir où va l’argent et d’évaluer son efficacité? Pour Elena Calistru, présidente de la section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» (ECO) du CESE, le véritable enjeu du prochain cadre financier pluriannuel (CFP) ne réside pas seulement dans les chiffres et les priorités, mais dans un virage qui risque de rendre les dépenses de l’Union moins transparentes, moins contrôlables et plus éloignées des citoyens à qui elles sont censées bénéficier.

Alors que toutes les discussions portent sur le prochain budget à long terme, une question reste absente: qui sera encore en mesure de voir où va l’argent et d’évaluer son efficacité? Pour Elena Calistru, présidente de la section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» (ECO) du CESE, le véritable enjeu du prochain cadre financier pluriannuel (CFP) ne réside pas seulement dans les chiffres et les priorités, mais dans un virage qui risque de rendre les dépenses de l’Union moins transparentes, moins contrôlables et plus éloignées des citoyens à qui elles sont censées bénéficier.

 

Par Elena Calistru

L’essentiel des débats autour du prochain CFP a porté sur les chiffres: son montant global et sa répartition entre la défense, la cohésion, la compétitivité et le climat. Soit. Après tout, c’est là que se trouvent les enjeux financiers. Pourtant, derrière ces querelles se cache une mutation que je trouve bien plus intéressante mais que personne n’aborde: la distance qui séparera les décisions relatives à cet argent des citoyens auxquels il est destiné.

La proposition regroupe quatorze fonds au sein de plans nationaux et conditionne le déblocage des financements à l’atteinte par les gouvernements d’objectifs convenus avec la Commission. Elle est présentée comme une évolution en faveur des résultats et, sur le papier, elle paraît plus structurée: moins de programmes, des rapports plus clairs... le rêve de tout ministre des finances! Mais elle déplace aussi le centre de gravité vers le haut, en l’éloignant des régions et des acteurs locaux pour le rapprocher des capitales nationales, au détriment des lieux où une école rénovée ou un travailleur reconverti constitue l’unique preuve tangible pour la plupart des citoyens de ce que l’Europe fait pour eux.

Cette distance a un coût souvent passé sous silence, car les acteurs les plus proches d’un projet — une mairie, une ONG locale ou encore une branche syndicale — sont généralement les seuls à pouvoir dire si un objectif atteint s’est réellement traduit par des résultats tangibles et a fait bouger les choses sur le terrain, ou s’il a simplement permis de cocher les cases d’un rapport bien ficelé. Leur présence est ce qui permet de préserver l’honnêteté du système, ce qui compte bien plus que la simple case «consultation» à laquelle on les réduit habituellement... Mettez-les de côté, et l’Europe ne s’en trouvera pas pour autant dotée d’une vision plus claire de ses propres dépenses; elle en ressortira simplement plus sûre d’elle-même.

Et cette situation devrait inquiéter l’ensemble du Comité, et pas seulement ceux d’entre nous qui défendent la société civile organisée. Le projet européen est en effet fondé sur le consentement, sur le fait que les gens ont au moins le sentiment que l’Europe fait quelque chose pour eux là où ils vivent. Un budget moins perceptible et plus difficile à contrôler peut être parfaitement efficace mais rester malgré tout invisible dans les lieux précis qui décident de l’unité de l’Europe. Alors certes, continuons de nous écharper sur les chiffres. Mais je préférerais ne pas remporter cette bataille si c’est pour passer à côté de l’essentiel.

Elena Calistru est présidente de la section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» (ECO) du Comité économique et social européen et membre du groupe des organisations de la société civile du CESE.

La culture contribue à la démocratie, à la cohésion sociale, à la santé et à l’économie. Mais pour que ces avantages se concrétisent, il nous faut soutenir la culture pour elle-même, explique Luiza Moroz, responsable des politiques chez Culture Action Europe. La culture doit se voir attribuer une place claire, une identité visible et un financement spécifique dans le prochain budget de l’Union.

La culture contribue à la démocratie, à la cohésion sociale, à la santé et à l’économie. Mais pour que ces avantages se concrétisent, il nous faut soutenir la culture pour elle-même, explique Luiza Moroz, responsable des politiques chez Culture Action Europe. La culture doit se voir attribuer une place claire, une identité visible et un financement spécifique dans le prochain budget de l’Union.

 

Les financements de l’Union dans le secteur de la culture favorisent trop souvent les grandes institutions bien établies, qui disposent des capacités nécessaires pour gérer des dossiers de candidature complexes. Pour soutenir les artistes émergents et les nouveaux candidats, Culture Action Europe suggère d’introduire une «procédure accélérée pour les microsubventions». Comment le prochain CFP peut-il contribuer à réduire ces obstacles et faire en sorte que la prochaine génération de talents européens dans le domaine de la culture ait accès aux financements?

D’abord, il s’agit d’une question de ressources. La Commission a proposé un budget de 1,8 milliard d’EUR sur sept ans pour le volet «Culture» d’AgoraEU. Cela correspond à environ 260 millions d’EUR par an, soit à peu près l’équivalent du budget annuel de la Bibliothèque nationale de France. Culture Action Europe appelle à revoir ce montant à la hausse et fait une proposition concrète: compléter AgoraEU au moyen des amendes numériques imposées aux grandes entreprises technologiques en vertu de la législation numérique de l’Union. Par exemple, l’amende de 120 millions d’EUR infligée à X pour violation du règlement sur les services numériques pourrait servir à soutenir les créateurs.

Ensuite, les financements doivent être rendus plus accessibles. Le projet de rapport du Parlement européen sur AgoraEU propose plusieurs outils utiles à cet égard: des subventions de fonctionnement (destinées à soutenir l’organisation elle-même plutôt qu’un projet spécifique), des procédures de demande en deux étapes (un dossier complet ne devant être élaboré qu’après que la note conceptuelle a été validée, ce qui permet aux candidats d’économiser des ressources), davantage de subventions en cascade redistribuées à des organisations de plus petite taille et la possibilité d’un taux de cofinancement de 100 %, dans le cadre duquel les fonds de l’Union couvriraient l’intégralité du coût d’un projet. À l’heure actuelle, l’exigence de cofinancement désavantage souvent les petites organisations disposant de ressources limitées.

Enfin, AgoraEU devrait recourir davantage aux financements privés provenant de fondations et d’autres tiers, comme prévu à l’article 12 de la proposition.

 

Un changement structurel majeur réside dans l’intégration d’Europe créative au sein du nouveau programme «AgoraEU», dans le but d’accroître l’efficacité. Certains craignent toutefois que la culture ne perde son identité propre ou ne soit éclipsée par d’autres priorités. Comment l’Union peut-elle garantir que la culture reste une priorité visible et autonome dans les prochains CFP?

Le volet «Culture» d’AgoraEU doit être autonome et clairement visible. Dans la pratique, cela doit se traduire par un volet doté d’un pourcentage fixe du budget (nous demandons au moins 25 %) et de ses propres programmes de travail, indicateurs et logo.

La visibilité de la culture dépend également de la liberté artistique: la liberté d’être anticonformiste, radical, expérimental et irrévérencieux. Dans de nombreux États membres, cette liberté subit des restrictions, souvent justifiées par des motifs d’austérité. Culture Action Europe fait partie d’une coalition de la société civile qui élabore en ce moment un plan directeur pour l’acte législatif européen sur la liberté artistique. De plus, nous demandons que l’octroi des financements de l’Union aux gouvernements nationaux soit subordonné au respect de la liberté artistique.

Ces deux exigences s’inscrivent dans le cadre d’un appel à soutenir la valeur intrinsèque de la culture. La culture contribue bien sûr à la démocratie, à la cohésion sociale, à la santé et à l’économie. Mais pour que ces avantages se concrétisent, il nous faut soutenir la culture pour elle-même. C’est à cette seule condition que la culture pourra créer un espace propice à l’imagination inconditionnelle permettant aux sociétés de se réinventer et d’entrouvrir de nouveaux horizons. Chez Culture Action Europe, notre message est le suivant: sollicitez, payez, faites confiance aux artistes. Célébrez l’imprévisibilité des arts. Nous produisons des résultats, même si nous ne cochons pas toujours toutes les cases.

 

Votre analyse souligne que la culture n’est souvent mentionnée qu’à la marge dans les autres grands fonds. Quels changements structurels spécifiques proposeriez-vous pour faire en sorte que ces fonds plus larges soutiennent activement le secteur culturel, et cessent de le considérer comme un aspect secondaire?

Il faut reconnaître que le budget actuel de l’Union comprend de bons exemples d’intégration de la culture: Horizon Europe dispose d’un espace consacré à la culture dans le cadre du pôle nº 2, et l’UE a l’intention d’allouer environ 5,3 milliards d’EUR à la culture au titre des fonds de cohésion. La première priorité est de maintenir et de renforcer ces points d’entrée dans le prochain budget.

Pour en faire quelque chose de structurel, la culture doit se voir attribuer une place claire, avec des volets d’action, des piliers, des appels à projets et des lignes budgétaires dédiés. Si la culture n’apparaît qu’en tant que principe horizontal, le risque de l’ignorer s’en trouve grandi. C’est pourquoi notre campagne actuelle relative à Horizon Europe et au Fonds européen pour la compétitivité s’intitule «Nom, Lieu, Financement»: la culture doit être nommée, positionnée au sein de l’architecture et soutenue par des financements.

La gouvernance s’avère essentielle pour ce faire. Des représentants du secteur de la culture doivent être associés à la conception et au suivi des fonds plus larges. Prenez les organes créés en vertu du règlement sur l’IA: le groupe scientifique, le forum consultatif et le Comité IA. La culture n’est fortement présente dans aucun d’entre eux. Aucun expert de la culture n’a participé au groupe de haut niveau chargé de façonner l’avenir d’Horizon Europe non plus. Peut-être est-ce la raison pour laquelle la culture est souvent négligée dans les politiques en matière d’IA et de recherche. Il convient dès lors d’inclure la culture dans la prise de décision au plus tôt!

 

Les nouveaux plans de partenariat national et régional fixeront les dépenses locales, mais ne contiennent aucune obligation de financer la culture. Si cela devait rester volontaire, quel mécanisme recommanderiez-vous pour garantir que chaque région investisse dans son avenir culturel?

Pendant la pandémie, le Parlement européen et les réseaux culturels ont demandé qu’au moins 2 % de chaque plan de relance national soient alloués à la culture. Bien que cet objectif n’ait jamais été inscrit dans le règlement officiel, il a été atteint dans les faits. Cette fois-ci, nous ne devrions plus nous en remettre à la bonne volonté politique. L’objectif doit figurer dans la base juridique des plans de partenariat national et régional.

Si la Commission propose de réserver 14 % à des objectifs sociaux, pourquoi pas 2 % à la culture? Le financement régional est important car il touche directement les populations et rend la culture plus accessible pour les Européens, grâce aux infrastructures culturelles locales et aux arts socialement engagés.

Pour concrétiser cette ambition, nous avons besoin que le niveau local fasse pression. Organisations culturelles, communautés, maires: tous doivent plaider en faveur de l’intégration de la culture dans ces plans. Chez Culture Action Europe, nous encourageons nos membres à écrire à leurs ministères et à leurs municipalités pour agir en ce sens. 

Luiza Moroz est responsable des politiques chez Culture Action Europe, un important réseau européen de défense de la culture basé à Bruxelles. Elle dirige les activités de plaidoyer de l’organisation concernant les financements de l’Union en faveur de la culture, la boussole culturelle et les conditions de travail des artistes. Avant cela, elle a travaillé au ministère ukrainien de la culture, où elle a contribué à inscrire le concept d’industries créatives dans le programme gouvernemental et à établir le cadre analytique et statistique du secteur. Diplômée en philosophie de l’université nationale Taras-Chevtchenko de Kiev, elle est également titulaire d’un master du Collège d’Europe et a travaillé sur l’intégration européenne dans le domaine de la culture.