European Economic
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L’ÉRADICATION DE LA PAUVRETÉ EST UN CHOIX BUDGÉTAIRE
En juillet 2025, la Commission européenne a dévoilé sa proposition de cadre financier pluriannuel (CFP) pour la période 2028-2034, qui définit les priorités de l’Union en matière de dépenses pour les années à venir. Pour le Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN), cette proposition ne reflète pas la réalité à laquelle sont confrontées les 92,7 millions de personnes en situation de pauvreté dans l’ensemble de l’UE. Plutôt que de donner la priorité à l’éradication de la pauvreté et aux investissements sociaux, elle place la compétitivité, la défense et la sécurité au cœur des priorités budgétaires de l’UE.
par Jessica Machacova, Réseau européen de lutte contre la pauvreté
À la suite du lancement de la toute première stratégie européenne de lutte contre la pauvreté par la Commission européenne le 6 mai 2026, l’EAPN souligne qu’un financement adéquat est essentiel pour que toute politique produise des résultats significatifs. La pauvreté ne peut être éradiquée efficacement, ni même réduite, si les politiques visant à la combattre ne sont pas soutenues par des ressources financières suffisantes. Bien que la stratégie constitue une avancée importante, son incidence potentielle est gravement compromise par l’absence de financement spécifique pour soutenir sa mise en œuvre.
Le CFP est un instrument essentiel pour traduire les engagements politiques de l’UE en améliorations durables et tangibles de la vie des citoyens. Toutefois, en l’absence d’un budget explicitement axé sur la protection des droits sociaux et la réduction des inégalités, comment l’Union peut-elle atteindre de manière réaliste son objectif d’éradication de la pauvreté d’ici à 2050?
Cet objectif a été annoncé pour la première fois par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dans son discours sur l’état de l’Union de 2025, puis confirmé dans la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté. Toutefois, il n’est toujours pas soutenu par des ressources budgétaires suffisantes ni par une feuille de route politique claire décrivant la manière dont l’éradication de la pauvreté sera réalisée.
Du point de vue de l’EAPN, la proposition de la Commission européenne relative au CFP va dans la direction opposée: les droits sociaux et la justice sociale sont à peine présents, tandis que la compétitivité, la sécurité et la défense sont les priorités qui dominent le débat politique.
Ces priorités se reflètent également dans les dotations budgétaires proposées. Il est en effet proposé de tripler le financement de la migration et de la gestion des frontières par rapport au CFP 2021-2027, et de multiplier par cinq le budget consacré à la défense et à l’espace.
En revanche, le niveau des investissements consacrés à l’éradication de la pauvreté reste incertain. Aucun budget autonome n’a été recensé pour le Fonds social européen (FSE). En outre, l’affectation minimale proposée de 14 % aux objectifs sociaux dans le cadre des plans de partenariat national et régional (PNR) n’est liée ni à la réalisation de l’objectif de réduction de la pauvreté de Porto pour 2030 ni à celle de l’objectif d’éradication de la pauvreté pour 2050. Elle ne garantit pas non plus un soutien ciblé aux groupes marginalisés.
L’expérience récente montre pourquoi de telles garanties sont nécessaires. Lors de l’examen à mi-parcours du CFP 2021-2027, les États membres ont été autorisés à réaffecter les fonds de cohésion inutilisés à d’autres priorités. Plus des trois quarts de ces fonds réaffectés ont été consacrés à des objectifs liés à la compétitivité et à la défense, tandis que moins d’un quart ont soutenu le logement, l’accès à l’eau et à l’assainissement et la décarbonation. Cela illustre le fait que, lorsqu’ils bénéficient d’une certaine souplesse, les États membres ont tendance à donner la priorité à la compétitivité et à la défense plutôt qu’aux investissements sociaux.
L’analyse de l’EAPN montre que les groupes marginalisés supporteront le coût de ces choix politiques. Les exigences existantes en matière d’affectation des fonds à l’inclusion sociale et à la privation matérielle ont été supprimées de la proposition de FSE pour la période 2028-2034. Le FSE, qui représente actuellement l’une des rares garanties fiables d’un soutien spécifique pour les personnes les plus exposées au risque de pauvreté et d’exclusion, accorderait très peu d’espace à un financement ciblé en faveur des groupes marginalisés. Les sans-abri, les femmes et les communautés roms sont mentionnés uniquement dans les considérants, tandis que les sans-papiers, les migrants, les familles monoparentales, les communautés racisées et les personnes LGBTQIA+ n’y figurent pas du tout. En l’absence d’engagements plus forts et de garanties solides, il existe un risque réel que ces groupes ne reçoivent que peu ou pas de soutien au titre des financements alloués aux États membres dans le cadre des plans PNR.
En résumé, le CFP 2028-2034 remet en question le discours dominant selon lequel l’UE peut à la fois donner la priorité à la compétitivité, à la défense et à la sécurité et financer de manière adéquate l’éradication de la pauvreté et les investissements sociaux. Alors que les premiers points continuent d’avoir la préséance parmi les priorités stratégiques politiques, les autres deviennent de plus en plus invisibles.
Tandis que les négociations se poursuivent, l’EAPN dialogue à la fois avec le Parlement européen et le Conseil de l’UE afin de veiller à ce que des ressources suffisantes soient consacrées à l’éradication de la pauvreté, y compris par une affectation accrue des fonds du FSE et des garanties pour les groupes marginalisés.
En fin de compte, la manière dont l’Union choisit de dépenser son argent dans les années à venir constitue une décision politique. Cette décision doit placer l’éradication de la pauvreté, les droits sociaux et le bien-être de tous au cœur du projet européen.
Jessica Machacova est responsable principale des politiques et du plaidoyer au sein du Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN). Au cours des 14 dernières années, elle s’est employée à faire progresser les droits de l’homme et la justice sociale au niveau de l’UE, au sein tant des organisations de la société civile que des institutions européennes. Son expérience comprend des fonctions au sein du réseau européen des organismes de promotion de l’égalité (Equinet), du bureau de la Croix-Rouge auprès de l’UE, de la Commission européenne et du Parlement européen.