European Economic
and Social Committee
FAITES CONFIANCE AUX ARTISTES PLUTÔT QU’AUX CHIFFRES
La culture contribue à la démocratie, à la cohésion sociale, à la santé et à l’économie. Mais pour que ces avantages se concrétisent, il nous faut soutenir la culture pour elle-même, explique Luiza Moroz, responsable des politiques chez Culture Action Europe. La culture doit se voir attribuer une place claire, une identité visible et un financement spécifique dans le prochain budget de l’Union.
Les financements de l’Union dans le secteur de la culture favorisent trop souvent les grandes institutions bien établies, qui disposent des capacités nécessaires pour gérer des dossiers de candidature complexes. Pour soutenir les artistes émergents et les nouveaux candidats, Culture Action Europe suggère d’introduire une «procédure accélérée pour les microsubventions». Comment le prochain CFP peut-il contribuer à réduire ces obstacles et faire en sorte que la prochaine génération de talents européens dans le domaine de la culture ait accès aux financements?
D’abord, il s’agit d’une question de ressources. La Commission a proposé un budget de 1,8 milliard d’EUR sur sept ans pour le volet «Culture» d’AgoraEU. Cela correspond à environ 260 millions d’EUR par an, soit à peu près l’équivalent du budget annuel de la Bibliothèque nationale de France. Culture Action Europe appelle à revoir ce montant à la hausse et fait une proposition concrète: compléter AgoraEU au moyen des amendes numériques imposées aux grandes entreprises technologiques en vertu de la législation numérique de l’Union. Par exemple, l’amende de 120 millions d’EUR infligée à X pour violation du règlement sur les services numériques pourrait servir à soutenir les créateurs.
Ensuite, les financements doivent être rendus plus accessibles. Le projet de rapport du Parlement européen sur AgoraEU propose plusieurs outils utiles à cet égard: des subventions de fonctionnement (destinées à soutenir l’organisation elle-même plutôt qu’un projet spécifique), des procédures de demande en deux étapes (un dossier complet ne devant être élaboré qu’après que la note conceptuelle a été validée, ce qui permet aux candidats d’économiser des ressources), davantage de subventions en cascade redistribuées à des organisations de plus petite taille et la possibilité d’un taux de cofinancement de 100 %, dans le cadre duquel les fonds de l’Union couvriraient l’intégralité du coût d’un projet. À l’heure actuelle, l’exigence de cofinancement désavantage souvent les petites organisations disposant de ressources limitées.
Enfin, AgoraEU devrait recourir davantage aux financements privés provenant de fondations et d’autres tiers, comme prévu à l’article 12 de la proposition.
Un changement structurel majeur réside dans l’intégration d’Europe créative au sein du nouveau programme «AgoraEU», dans le but d’accroître l’efficacité. Certains craignent toutefois que la culture ne perde son identité propre ou ne soit éclipsée par d’autres priorités. Comment l’Union peut-elle garantir que la culture reste une priorité visible et autonome dans les prochains CFP?
Le volet «Culture» d’AgoraEU doit être autonome et clairement visible. Dans la pratique, cela doit se traduire par un volet doté d’un pourcentage fixe du budget (nous demandons au moins 25 %) et de ses propres programmes de travail, indicateurs et logo.
La visibilité de la culture dépend également de la liberté artistique: la liberté d’être anticonformiste, radical, expérimental et irrévérencieux. Dans de nombreux États membres, cette liberté subit des restrictions, souvent justifiées par des motifs d’austérité. Culture Action Europe fait partie d’une coalition de la société civile qui élabore en ce moment un plan directeur pour l’acte législatif européen sur la liberté artistique. De plus, nous demandons que l’octroi des financements de l’Union aux gouvernements nationaux soit subordonné au respect de la liberté artistique.
Ces deux exigences s’inscrivent dans le cadre d’un appel à soutenir la valeur intrinsèque de la culture. La culture contribue bien sûr à la démocratie, à la cohésion sociale, à la santé et à l’économie. Mais pour que ces avantages se concrétisent, il nous faut soutenir la culture pour elle-même. C’est à cette seule condition que la culture pourra créer un espace propice à l’imagination inconditionnelle permettant aux sociétés de se réinventer et d’entrouvrir de nouveaux horizons. Chez Culture Action Europe, notre message est le suivant: sollicitez, payez, faites confiance aux artistes. Célébrez l’imprévisibilité des arts. Nous produisons des résultats, même si nous ne cochons pas toujours toutes les cases.
Votre analyse souligne que la culture n’est souvent mentionnée qu’à la marge dans les autres grands fonds. Quels changements structurels spécifiques proposeriez-vous pour faire en sorte que ces fonds plus larges soutiennent activement le secteur culturel, et cessent de le considérer comme un aspect secondaire?
Il faut reconnaître que le budget actuel de l’Union comprend de bons exemples d’intégration de la culture: Horizon Europe dispose d’un espace consacré à la culture dans le cadre du pôle nº 2, et l’UE a l’intention d’allouer environ 5,3 milliards d’EUR à la culture au titre des fonds de cohésion. La première priorité est de maintenir et de renforcer ces points d’entrée dans le prochain budget.
Pour en faire quelque chose de structurel, la culture doit se voir attribuer une place claire, avec des volets d’action, des piliers, des appels à projets et des lignes budgétaires dédiés. Si la culture n’apparaît qu’en tant que principe horizontal, le risque de l’ignorer s’en trouve grandi. C’est pourquoi notre campagne actuelle relative à Horizon Europe et au Fonds européen pour la compétitivité s’intitule «Nom, Lieu, Financement»: la culture doit être nommée, positionnée au sein de l’architecture et soutenue par des financements.
La gouvernance s’avère essentielle pour ce faire. Des représentants du secteur de la culture doivent être associés à la conception et au suivi des fonds plus larges. Prenez les organes créés en vertu du règlement sur l’IA: le groupe scientifique, le forum consultatif et le Comité IA. La culture n’est fortement présente dans aucun d’entre eux. Aucun expert de la culture n’a participé au groupe de haut niveau chargé de façonner l’avenir d’Horizon Europe non plus. Peut-être est-ce la raison pour laquelle la culture est souvent négligée dans les politiques en matière d’IA et de recherche. Il convient dès lors d’inclure la culture dans la prise de décision au plus tôt!
Les nouveaux plans de partenariat national et régional fixeront les dépenses locales, mais ne contiennent aucune obligation de financer la culture. Si cela devait rester volontaire, quel mécanisme recommanderiez-vous pour garantir que chaque région investisse dans son avenir culturel?
Pendant la pandémie, le Parlement européen et les réseaux culturels ont demandé qu’au moins 2 % de chaque plan de relance national soient alloués à la culture. Bien que cet objectif n’ait jamais été inscrit dans le règlement officiel, il a été atteint dans les faits. Cette fois-ci, nous ne devrions plus nous en remettre à la bonne volonté politique. L’objectif doit figurer dans la base juridique des plans de partenariat national et régional.
Si la Commission propose de réserver 14 % à des objectifs sociaux, pourquoi pas 2 % à la culture? Le financement régional est important car il touche directement les populations et rend la culture plus accessible pour les Européens, grâce aux infrastructures culturelles locales et aux arts socialement engagés.
Pour concrétiser cette ambition, nous avons besoin que le niveau local fasse pression. Organisations culturelles, communautés, maires: tous doivent plaider en faveur de l’intégration de la culture dans ces plans. Chez Culture Action Europe, nous encourageons nos membres à écrire à leurs ministères et à leurs municipalités pour agir en ce sens.
Luiza Moroz est responsable des politiques chez Culture Action Europe, un important réseau européen de défense de la culture basé à Bruxelles. Elle dirige les activités de plaidoyer de l’organisation concernant les financements de l’Union en faveur de la culture, la boussole culturelle et les conditions de travail des artistes. Avant cela, elle a travaillé au ministère ukrainien de la culture, où elle a contribué à inscrire le concept d’industries créatives dans le programme gouvernemental et à établir le cadre analytique et statistique du secteur. Diplômée en philosophie de l’université nationale Taras-Chevtchenko de Kiev, elle est également titulaire d’un master du Collège d’Europe et a travaillé sur l’intégration européenne dans le domaine de la culture.