European Economic
and Social Committee
UN BUDGET DÉCONNECTÉ DE LA RÉALITÉ DES CITOYENS
Alors que toutes les discussions portent sur le prochain budget à long terme, une question reste absente: qui sera encore en mesure de voir où va l’argent et d’évaluer son efficacité? Pour Elena Calistru, présidente de la section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» (ECO) du CESE, le véritable enjeu du prochain cadre financier pluriannuel (CFP) ne réside pas seulement dans les chiffres et les priorités, mais dans un virage qui risque de rendre les dépenses de l’Union moins transparentes, moins contrôlables et plus éloignées des citoyens à qui elles sont censées bénéficier.
Par Elena Calistru
L’essentiel des débats autour du prochain CFP a porté sur les chiffres: son montant global et sa répartition entre la défense, la cohésion, la compétitivité et le climat. Soit. Après tout, c’est là que se trouvent les enjeux financiers. Pourtant, derrière ces querelles se cache une mutation que je trouve bien plus intéressante mais que personne n’aborde: la distance qui séparera les décisions relatives à cet argent des citoyens auxquels il est destiné.
La proposition regroupe quatorze fonds au sein de plans nationaux et conditionne le déblocage des financements à l’atteinte par les gouvernements d’objectifs convenus avec la Commission. Elle est présentée comme une évolution en faveur des résultats et, sur le papier, elle paraît plus structurée: moins de programmes, des rapports plus clairs... le rêve de tout ministre des finances! Mais elle déplace aussi le centre de gravité vers le haut, en l’éloignant des régions et des acteurs locaux pour le rapprocher des capitales nationales, au détriment des lieux où une école rénovée ou un travailleur reconverti constitue l’unique preuve tangible pour la plupart des citoyens de ce que l’Europe fait pour eux.
Cette distance a un coût souvent passé sous silence, car les acteurs les plus proches d’un projet — une mairie, une ONG locale ou encore une branche syndicale — sont généralement les seuls à pouvoir dire si un objectif atteint s’est réellement traduit par des résultats tangibles et a fait bouger les choses sur le terrain, ou s’il a simplement permis de cocher les cases d’un rapport bien ficelé. Leur présence est ce qui permet de préserver l’honnêteté du système, ce qui compte bien plus que la simple case «consultation» à laquelle on les réduit habituellement... Mettez-les de côté, et l’Europe ne s’en trouvera pas pour autant dotée d’une vision plus claire de ses propres dépenses; elle en ressortira simplement plus sûre d’elle-même.
Et cette situation devrait inquiéter l’ensemble du Comité, et pas seulement ceux d’entre nous qui défendent la société civile organisée. Le projet européen est en effet fondé sur le consentement, sur le fait que les gens ont au moins le sentiment que l’Europe fait quelque chose pour eux là où ils vivent. Un budget moins perceptible et plus difficile à contrôler peut être parfaitement efficace mais rester malgré tout invisible dans les lieux précis qui décident de l’unité de l’Europe. Alors certes, continuons de nous écharper sur les chiffres. Mais je préférerais ne pas remporter cette bataille si c’est pour passer à côté de l’essentiel.
Elena Calistru est présidente de la section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» (ECO) du Comité économique et social européen et membre du groupe des organisations de la société civile du CESE.