Dans l’ensemble de l’UE, plus de 93 millions de personnes sont exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. L’indice européen des services sociaux (ESSI) calculé par le Réseau social européen (ESN) met en évidence de fortes disparités, d’un bout à l’autre de l’Europe, dans le soutien social qui est apporté, certains pays dépensant près de 43 fois plus par personne que d’autres. Alfonso Lara-Montero, le directeur général de l’ESN, affirme que l’Europe ne pourra pas atteindre son objectif consistant à éradiquer la pauvreté d’ici 2050 sans des services sociaux plus robustes, des investissements soutenus et une meilleure coordination. Il explique au CESE info pourquoi la lutte contre la pauvreté dépasse très largement la question de l’assistance financière, et il invite les institutions de l’UE à reconnaître et soutenir les initiatives locales qui, aujourd’hui déjà, font la différence.
Pour atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé d’éradiquer la pauvreté d’ici 2050, l’Europe ne pourra pas se contenter d’engagements politiques. Il lui faudra pour ce faire se doter de services sociaux plus robustes, investir dans la durée et accorder une reconnaissance aux initiatives qui, aujourd’hui déjà, transforment la vie des gens.
Dans l’ensemble de l’Union européenne, plus de 93 millions de personnes sont exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Derrière ce chiffre, il y a des individus et des familles qui rencontrent des difficultés pour accéder au logement, à l’emploi, à l’éducation, aux soins et pour participer à la vie locale.
La première stratégie européenne de lutte contre la pauvreté offre une occasion importante de relever ces défis imbriqués. Encore faut-il pour cela reconnaître que la pauvreté n’est pas seulement une affaire de revenus insuffisants. Elle est aussi la conséquence d’un accès inégal aux possibilités, au soutien et aux conditions nécessaires pour vivre en toute autonomie et participer pleinement à la société. Les services sociaux sont essentiels pour atteindre les objectifs de la stratégie.
Services sociaux: investir dans l’inclusion sociale
Chaque jour, les services sociaux soutiennent des enfants et des familles, des personnes âgés, handicapées ou sans domicile, et des individus qui pour de multiples raisons se trouvent défavorisés. Grâce à la prévention, à une intervention rapide, à un soutien de proximité et à une coordination pour ce qui touche au logement, à l’emploi et à la santé, les services sociaux contribuent à remédier aux causes et aux conséquences de la pauvreté.
Toutefois, l’accès à ces services varie considérablement d’un bout à l’autre de l’Europe, comme le montre l’indice européen des services sociaux (ESSI) calculé par le Réseau social européen (ESN). L’ESSI donne une vue d’ensemble systématique, à l’échelle de l’Europe, de la législation relative aux services sociaux, de leur financement, de leur couverture et des politiques en la matière. L’indice, qui portait sur 10 pays en 2023, en couvre désormais 19 en 2026, apportant ainsi des éclairages toujours plus précieux pour l’élaboration des politiques européennes.
Ses résultats mettent en évidence des différences frappantes quant à la réglementation, au financement et à la fourniture des services sociaux.
L’analyse pour 2025 montre que les dépenses publiques consacrées aux prestations de protection sociale en nature, à l’exclusion des soins de santé, pouvaient s’échelonner de 82 EUR à 3 508 EUR (soit près de 43 fois plus) par an et par personne. Sur 16 pays, 9 d’entre eux ont dépensé moins de 500 EUR par personne. Même si ces chiffres ne constituent pas une mesure directe des dépenses consacrées aux services sociaux, il sont révélateurs de différences substantielles dans les ressources qui sont allouées à l’aide sociale.
Les chiffres relatifs aux dotations en effectifs révèlent eux aussi d’importantes disparités, puisque le nombre de travailleurs sociaux pour 100 000 habitants s’échelonne de 25 à 275 dans les pays qui fournissent cette statistique, même si les définitions et les méthodes de collecte des données varient d’un pays à l’autre.
Les données relatives à la protection de l’enfance mettent en évidence des différences tout aussi marquées. Parmi l’ensemble des pays examinés, la proportion d’enfants placés dans des structures d’accueil de type familial variait de 35,5 % à 94,1 %, et de 5,9 % à 61,9 % pour les placements en foyer. Ces variations montrent à quel point il est important de renforcer l’accueil dans des environnements familiaux, la prévention et le soutien de proximité, et d’effectuer en même temps un suivi plus systématique du vécu des enfants et du bilan de leur parcours.
L’accès aux soins de longue durée pose là encore d’autres défis. Seuls 8 pays sur 16 ont fourni des informations sur les délais d’attente pour les services destinés aux personnes âgées, et les données disponibles semblent indiquer des retards importants.
Ces constats illustrent pourquoi il est indispensable de disposer de données plus précises. L’Europe ne pourra pas promouvoir efficacement l’inclusion sociale sans savoir si des services essentiels sont suffisamment financés, dotés en personnel et accessibles.
Donner de la visibilité aux services sociaux dans l’élaboration des politiques européennes
L’ESSI compile des données des autorités et des professionnels des services sociaux nationaux et locaux, afin de mettre en évidence les différences entre les pays et des écarts qui pourraient sinon rester invisibles.
Son importance a par ailleurs été reconnue par le Parlement européen en 2025 et 2026, ce qui illustre d’autant plus la nécessité de disposer de meilleures données sur les dépenses consacrées aux services sociaux et sur leur couverture.
Les institutions de l’UE devraient s’appuyer sur l’ESSI, soutenir la poursuite de son développement et utiliser plus systématiquement ses conclusions dans le cadre du Semestre européen, dans la mise en œuvre de la stratégie de lutte contre la pauvreté et dans les décisions qui sont prises en matière d’investissements sociaux.
Renforcer le suivi européen des services sociaux n’est pas simplement une affaire de statistique. Il s’agit ce faisant de veiller à ce que les engagements politiques trouvent une traduction sous la forme d’un soutien accessible et de qualité pour la population.
Reconnaître l’inclusion sociale dans la pratique
Outre la nécessité de disposer de meilleures données, l’Europe doit reconnaître et soutenir les initiatives qui apportent déjà des changements significatifs. Grâce à ses prix européens des services sociaux (ESSA), l’ESN a créé une plateforme européenne pour mettre à l’honneur l’excellence et l’innovation dans les services sociaux. Le grand prix du jury pour l’inclusion sociale récompense des initiatives ayant apporté une contribution exceptionnelle avérée à l’inclusion sociale grâce à un meilleur accès aux services et à la participation, et à des améliorations significatives dans la vie des personnes concernées. Bon nombre de ces initiatives émanent de collectivités régionales et locales de toute l’Europe.
Les prix de 2026 avaient pour thème «Les services sociaux: décloisonner l’action, construire un changement systémique» et ont mis en évidence comment la coordination entre les services sociaux, le logement, l’emploi, la santé et l’éducation pouvait transformer le soutien qui est apporté et créer du lien de façon plus inclusive.
Une plus grande reconnaissance institutionnelle et plus de visibilité et de possibilités pour faire connaître et essaimer des initiatives couronnées de succès contribueraient à traduire l’innovation locale en des effets plus larges au niveau européen. Au moment où l’Europe porte une attention renouvelée à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, les institutions européennes devraient soutenir et habiliter activement des programmes tels que ces prix, qui permettent déjà de mettre en relation des données concrètes, une expertise professionnelle et des solutions pratiques.
Passer des objectifs à l’action
La stratégie de l’Europe en matière de lutte contre la pauvreté offre une nouvelle occasion de faire de l’inclusion sociale une priorité centrale au niveau européen. Il faudra toutefois, si l’on veut engranger des progrès significatifs, investir durablement dans les services sociaux, coordonner plus étroitement les différents domaines d’intervention de l’action publique et disposer de données plus précises pour guider la prise de décision.
L’indice européen des services sociaux pointe les domaines dans lesquels on doit agir. Les prix européens des services sociaux mettent en évidence ce qui est d’ores et déjà possible.
Ensemble, ces deux initiatives montrent que l’inclusion sociale n’est pas seulement un objectif d’action politique. Elle doit se construire au moyen de services accessibles, d’un tissu local auquel on aura donné des moyens d’agir et de possibilités ouvertes à tous pour participer.
Si l’Europe entend réellement éradiquer la pauvreté, elle doit investir dans les services sociaux et les initiatives qui rendent possible l’inclusion sociale, leur accorder une reconnaissance et les doter de leviers d’action.
Alfonso Lara-Montero est directeur général du Réseau social européen, dont il supervise l’orientation stratégique et dirige certaines activités telles que la conférence européenne sur les services sociaux et les prix européens des services sociaux. Il possède près de 20 ans d’expérience dans l’élaboration et l’évaluation des politiques publiques et contribue régulièrement à des publications spécialisées et des articles de recherche. Il est diplômé en gouvernance européenne, politique publique et gestion exécutive, conseille des administrations publiques sur l’évaluation de la qualité des services sociaux et enseigne l’innovation et la transformation dans le domaine des services sociaux dans des universités espagnoles.