Alors que les médias sociaux façonnent de plus en plus l’opinion publique, les conclusions de recherches menées récemment par la Balkan Free Media Initiative (BFMI) suscitent une vive inquiétude quant à la préparation de l’Europe s’agissant de lutter contre la manipulation des plateformes et l’ingérence électorale. Dans son dernier rapport intitulé «Tackling TikTokracy: A blueprint for fighting algorithmic manipulation in Europe», BFMI montre comment TikTok et d’autres plateformes ont été intensément exploitées dans le cadre de plusieurs élections organisées récemment dans les Balkans, notamment au moyen de vastes réseaux de faux comptes et de l’amplification multiplateforme. Le rapport documente des tactiques telles que le détournement de hashtags et l’utilisation de réseaux fusionnés de bots d’influence, révélant des faiblesses structurelles communes qui continuent d’exposer nos processus démocratiques aux risques. Pour CESE info, BFMI présente des recommandations concrètes visant à renforcer la démocratie et la sécurité dans la perspective des élections à venir.

Alors que les médias sociaux façonnent de plus en plus l’opinion publique, les conclusions de recherches menées récemment par la Balkan Free Media Initiative (BFMI) suscitent une vive inquiétude quant à la préparation de l’Europe s’agissant de lutter contre la manipulation des plateformes et l’ingérence électorale. Dans son dernier rapport intitulé «Tackling TikTokracy: A blueprint for fighting algorithmic manipulation in Europe», BFMI montre comment TikTok et d’autres plateformes ont été intensément exploitées dans le cadre de plusieurs élections organisées récemment dans les Balkans, notamment au moyen de vastes réseaux de faux comptes et de l’amplification interplateformes. Le rapport documente des tactiques telles que le détournement de hashtag et l’utilisation de réseaux fusionnés de bots d’influence, révélant des faiblesses structurelles communes qui continuent d’exposer nos processus démocratiques aux risques. Pour CESE info, BFMI présente des recommandations concrètes visant à renforcer la démocratie et la sécurité dans la perspective des élections à venir.

 

Par la Balkan Free Media Initiative (BFMI)

Le dernier rapport de BFMI, élaboré en partenariat avec la société d’analyse Sensika, a révélé l’existence de puissants réseaux d’ingérence numérique en Roumanie, en Bulgarie et au Kosovo, qui utilisent des tactiques hybrides sophistiquées pour imiter un véritable engagement en ligne et stimuler artificiellement la diffusion de messages politiques. Le rapport met en garde contre le fait que ces stratégies ne se limitent pas aux Balkans mais se propagent dans toute l’Europe plus rapidement que les réponses que tentent actuellement d’y apporter les institutions, les plateformes et les citoyens.

Les auteurs appellent à repenser rapidement l’architecture de défense démocratique de l’Europe, afin de rendre les plateformes plus transparentes, de détecter de manière proactive les fausses activités en ligne par-delà les frontières et de renforcer la résilience des citoyens face à l’influence en ligne. Si l’Europe n’agit pas, elle risque de devenir une «TikTokcracie», dans le cadre de laquelle les algorithmes — et non les citoyens — décident de son avenir.

 

L’influence algorithmique exploite les fissures dans les systèmes médiatiques

Dans les Balkans, les chercheurs de BFMI ont constaté que des réseaux de comptes automatisés, des influenceurs rémunérés et des partisans mal informés exploitent les incitations algorithmiques et les lacunes réglementaires. Grâce à des stratégies sophistiquées telles que la publication massive, l’ingénierie du hashtag et le fusionnement de contenus politiques et de divertissement, les personnes présentes sur ces réseaux, que ce soit sciemment ou à leur insu, amplifient la désinformation et manipulent l’opinion publique.

L’annulation de l’élection présidentielle roumaine en 2024 a été la première occasion où l’ampleur de cette menace a été révélée, après que ces réseaux aient directement compromis le processus électoral. Les services de renseignement roumains ont mis au jour une opération à grande échelle de coordination de plus de 25 000 comptes TikTok automatisés et d’un réseau de micro-influenceurs dont l’objectif était de pousser artificiellement le contenu d’un candidat particulier auprès des utilisateurs et d’amener ces derniers à voter en sa faveur. Une grande partie de cette opération s’est déroulée via Telegram, où des récits et des hashtags stratégiques ayant une résonance locale ont été diffusés en masse. 

Une dynamique similaire a été observée en Bulgarie, où des contenus à forte connotation politique diffusés à partir de faux sites web et monétisés au moyen de publicités non transparentes ont contribué à la succession de cycles électoraux qu’a connue le pays pendant quatre ans.  Le problème est peut-être encore plus préoccupant en Bulgarie qu’ailleurs, le rapport ayant révélé l’existence d’un modèle d’amplification multiplateforme économiquement intégré dans un paysage médiatique bulgare capté, qui s’adapte constamment et peut être activé à tout moment. 

Au Kosovo, ces tactiques ont contribué en 2025 à créer un climat de campagne particulièrement tendu, susceptible d’exacerber des tensions ethniques préexistantes à un moment particulièrement délicat. Une fois de plus, figuraient parmi les stratégies communément employées la tactique dite du «tuyau d’incendie» consistant à publier et à commenter massivement, la synchronisation de l’engagement, l’utilisation ciblée de hashtags et le fusionnement de publicités politiques non étiquetées avec des contenus récréatifs ou sportifs.

Toutefois, les manifestations historiques contre la corruption, organisées via TikTok, qu’a connues la Bulgarie à la fin de l’année 2025 ont montré que ces plateformes peuvent être une arme à double tranchant pour la démocratie, capable à la fois de stimuler la participation civique et de compromettre la stabilité politique.

L’une des principales conclusions du rapport de BFMI est que la manipulation des algorithmes des plateformes prospère là où et quand les écosystèmes médiatiques sont fragmentés, non transparents et captés par des intérêts politiques ou commerciaux. Si ces vulnérabilités sont effectivement répandues dans les Balkans, la sous-réglementation des plateformes, des normes de transparence insuffisantes, des infrastructures médiatiques fragiles et une coopération transfrontière limitée sont des faiblesses communes à toute l’Europe. En l’absence d’une réponse concertée venant de Bruxelles, tous les États membres restent exposés au risque de «TikTokcracie».

 

Renforcer les défenses européennes contre la «TikTokcracie»

Le rapport va au-delà du diagnostic pour définir un cadre politique européen clair et susceptible d’être mis en œuvre sans délai qui, non seulement, associe les organes chargés de l’élaboration des politiques mais prévoit aussi des efforts visant à mobiliser la société dans son ensemble, des plateformes aux institutions nationales en passant par les citoyens européens. Il propose notamment de: 

  • mettre en place, dans le cadre du bouclier européen de la démocratie, des outils d’identification criminelle et de suivi qui alimentent un système d’alerte précoce et de réaction rapide à l’échelle de l’UE;

  • faire appliquer de manière offensive la législation existante, telle que le règlement sur les services numériques (DSA) et le règlement européen sur la liberté des médias, et adopter des lignes directrices contraignantes supplémentaires pour les plateformes en ce qui concerne les contenus politiques, la transparence de la publicité et la protection des élections;

  • prévoir de nouveaux financements, ainsi que des formations et un soutien technologique en faveur des médias crédibles et indépendants en vue de contribuer à la lutte contre la désinformation;

  • organiser des initiatives en matière d’habileté numérique pour les jeunes électeurs et des campagnes de sensibilisation du public visant à protéger les citoyens contre les menaces et à rétablir la confiance de la société.

Ensemble, ces mesures permettraient de renforcer considérablement la capacité de l’Europe à préserver un débat démocratique libre et équitable et de faire en sorte que l’agentivité politique reste du ressort des citoyens plutôt que des plateformes.

Comme l’indiquent clairement les conclusions de BFMI, la manipulation algorithmique évolue plus rapidement que les défenses actuelles de l’Europe, ce qui nécessite plus que des ajustements progressifs ou l’application de la réglementation, et notamment une réaction harmonisée à la hauteur de la rapidité et de l’ampleur de ces menaces. L’Europe doit soit moderniser ses défenses démocratiques de manière à les adapter à l’ère numérique, soit risquer de permettre que la visibilité algorithmique et une popularité montée de toutes pièces érodent la confiance du public, faussent le choix politique et affaiblissent les sociétés démocratiques.

La Balkan Free Media Initiative (BFMI) est une organisation basée à Bruxelles qui promeut la liberté des médias et protège les droits des journalistes dans les Balkans. BFMI met l’accent sur la promotion de la transparence, de la responsabilité et du journalisme éthique, tout en luttant contre la désinformation, les menaces hybrides et d’autres obstacles qui sapent les valeurs euro-atlantiques. En soutenant la collaboration entre les professionnels des médias et la société civile, BFMI contribue à renforcer la résilience démocratique. Grâce à son approche globale, l’initiative joue un rôle crucial s’agissant de donner aux médias indépendants les moyens d’agir et de faire en sorte que des opinions diverses puissent être entendues dans l’ensemble des Balkans.

Le CESE recommande que des mesures structurelles soient prises immédiatement pour renforcer les investissements spatiaux et que ceux-ci soient portés à au moins 0,2 % du PIB de l’Union d’ici à 2030.

Dans l’avis élaboré par Angelo Pagliara et adopté lors de la session plénière de décembre, le Comité souligne que cette impulsion permettrait de combler progressivement l’écart avec les États-Unis et la Chine, de sorte que l’Union joue un rôle de premier plan au niveau mondial dans le domaine spatial.

Les investissements de l’Europe dans le domaine spatial sont nettement inférieurs à ceux de ses principaux concurrents. L’Union ne consacre actuellement que 0,07 % de son PIB à l’espace, contre 0,25 % en moyenne pour les États-Unis, et des niveaux encore plus élevés en Chine, en Inde et au Japon.

M. Pagliara estime que «ce déséquilibre structurel sape la capacité de l’Europe à favoriser l’innovation autonome, à maintenir des infrastructures critiques stratégiques et à lutter contre la dépendance à l’égard de technologies, de données et de services de pays tiers». Il ajoute que «nous devons accroître les investissements publics dans le domaine de l’espace».

Dans son avis, le CESE analyse la proposition d’acte législatif sur l’espace de la Commission européenne, et souscrit à son intention de renforcer le marché unique de l’espace.

Pour rendre les activités spatiales durables, sûres et résilientes, l’Union doit stimuler de façon structurelle ses investissements publics dans ce domaine. Elle doit donc agir d’urgence et adopter des politiques industrielles ambitieuses, sans quoi les objectifs de la proposition de la Commission ne seront pas atteints.

Parallèlement, le CESE souligne qu’il est important de disposer d’un cadre réglementaire clair pour attirer les investissements privés et demande que celui-ci s’accompagne d’une stratégie industrielle et technologique qui maximise le rendement économique et social pour les citoyens européens, définisse des outils pour réduire la dépendance à l’égard des approvisionnements critiques en provenance de pays tiers et soutienne le développement des capacités de lancement européennes. (mp)

Par Rudolf Kolbe

Grâce à son règlement sur l’IA, l’Europe s’est dotée d’un cadre majeur. À présent, place à la pratique: serons-nous capables de déployer l’intelligence artificielle partout — dans les entreprises, les administrations publiques et les secteurs stratégiques — tout en restant à la fois centrés sur l’humain, dignes de confiance et compétitifs? C’est là tout l’enjeu de la stratégie pour l’application de l’IA de la Commission européenne.

Par Rudolf Kolbe

Grâce à son règlement sur l’IA, l’Europe s’est dotée d’un cadre majeur. À présent, place à la pratique: serons-nous capables de déployer l’intelligence artificielle partout — dans les entreprises, les administrations publiques et les secteurs stratégiques — tout en restant à la fois centrés sur l’humain, dignes de confiance et compétitifs? C’est là tout l’enjeu de la stratégie pour l’application de l’IA de la Commission européenne qui, après la réglementation, place le curseur sur l’application concrète dans le but d’accroître la productivité, d’améliorer les services publics et de renforcer notre résilience.

Cette stratégie s’articule autour de trois éléments centraux.

Tout d’abord, la mise en place d’initiatives phares sectorielles: des mesures ciblées sur les soins de santé, l’industrie et la construction, la robotique, l’énergie, la mobilité, la sécurité, l’agroalimentaire, la culture et le secteur public sont à même de créer une réelle demande pour des solutions européennes. Dans le secteur de la santé, les centres de dépistage et les réseaux de compétences fondés sur l’IA peuvent permettre des diagnostics plus précoces et réduire les formalités administratives, pour autant que la protection des données, la transparence et la validation clinique fassent dès le départ partie de l’équation. Dans le secteur de l’industrie et de la construction, les jumeaux numériques et l’automatisation fondée sur l’IA peuvent améliorer la qualité, la sécurité et l’efficacité, tout en remédiant aux pénuries de compétences. Quel que soit le secteur, l’équité, la non-discrimination et les droits fondamentaux doivent demeurer des principes directeurs.

Deuxièmement, il faut prendre des mesures transversales pour les PME et les personnes qui travaillent avec l’IA. En Europe, l’utilisation de l’intelligence artificielle demeure trop marginale, surtout au sein des petites entreprises. Il est donc judicieux de renforcer les pôles européens d’innovation numérique et de les transformer en centres d’expérience consacrés à l’IA. Toutefois, les PME ont besoin d’un soutien réel et concret: un accès plus aisé aux financements, moins de formalités administratives, des règles réalistes en matière d’utilisation des données et de propriété intellectuelle, ainsi qu’un appui pratique pour commercialiser les solutions et les déployer dans l’ensemble du marché unique. Il s’agit notamment de créer des pôles régionaux de compétences en s’appuyant sur les atouts existants, afin que chaque région puisse en bénéficier, et pas uniquement celles qui possèdent d’ores et déjà les pôles d’innovation les plus performants.

Le monde du travail constitue un enjeu tout aussi déterminant. La maîtrise de l’IA doit être clairement définie et enseignée concrètement, selon les besoins de chaque secteur, aux travailleurs, aux cadres et aux employés du service public. Le perfectionnement et la reconversion professionnels ne répondent pas seulement à un objectif de réduction des risques. Ils doivent aussi permettre la transformation de l’emploi, en améliorer la qualité et accroître les gains de productivité. Là où la gestion algorithmique et la prise de décisions automatisée ont une incidence sur l’humain, aucun compromis n’est possible sur la transparence, l’explicabilité et des mécanismes de plainte et de recours efficaces si nous voulons instaurer la confiance.

Troisièmement, il nous faut une gouvernance inclusive et axée sur la mise en œuvre. Un mécanisme coordonné — avec un observatoire de l’IA chargé de définir des indicateurs clés de performance, d’en suivre les effets et de les documenter dans des rapports publics — peut maintenir la stratégie sur la bonne voie, moyennant une participation réactive et équilibrée des parties prenantes. Les partenaires sociaux, les PME et la société civile doivent d’entrée de jeu faire partie de la solution. Par ailleurs, l’Europe devrait recourir à des marchés publics stratégiques pour commercialiser des solutions innovantes, sûres et durables dans le domaine de l’IA — des solutions qui soient transparentes, compétitives et neutres sur le plan technologique.

Enfin, point d’ambition sans investissements fiables. La stratégie pour l’application de l’IA suppose de prévoir dans le cadre financier pluriannuel 2028-2034 des ressources prévisibles et à long terme destinées aux infrastructures de recherche, de calcul et de données, ainsi qu’au perfectionnement et à la reconversion professionnels, en particulier pour les PME et les pôles d’innovation régionaux. De plus, après le retrait de la directive sur la responsabilité en matière d’IA, les futures mesures devront créer une sécurité juridique pour les innovateurs, tout en protégeant les consommateurs et les travailleurs au sein du marché unique.

En traduisant nos règles et nos valeurs en effets mesurables, la stratégie pour l’application de l’IA pourrait guider sa mise en œuvre en Europe, mais si et seulement si nous parvenons à accélérer la cadence, à simplifier son accessibilité et, par-dessus tout, à inspirer la confiance.

Aujourd’hui encore, dans l’Union européenne, la protection du droit à un avortement sans risque est à géométrie variable. Certains pays restreignent, voire criminalisent, l’accès à ce droit fondamental; d’autres ne permettent pas aux femmes de l’exercer dans la pratique. Nous avons interrogé José Antonio Moreno Díaz, membre du CESE, au sujet de l’initiative citoyenne européenne «Ma voix, mon choix», qui a recueilli plus d’un million de signatures vérifiées et a d’ores et déjà reçu l’appui du Parlement européen. 

Aujourd’hui encore, dans l’Union européenne, la protection du droit à un avortement sans risque est à géométrie variable. Certains pays restreignent, voire criminalisent, l’accès à ce droit fondamental; d’autres ne permettent pas aux femmes de l’exercer dans la pratique. Nous avons interrogé José Antonio Moreno Díaz, membre du CESE, au sujet de l’initiative citoyenne européenne «Ma voix, mon choix», qui a recueilli plus d’un million de signatures vérifiées et a d’ores et déjà reçu l’appui du Parlement européen. Dans son avis, le CESE soutient pleinement l’initiative et invite la Commission à agir pour permettre aux femmes de toute l’Union d’exercer leur droit à l’avortement sans risque et sans entrave.

Le règlement sur l’IA a fixé les règles pour l’intelligence artificielle en Europe. Tout l’enjeu consiste désormais à les appliquer efficacement dans les entreprises, les services publics et les secteurs clés. Rudolf Kolbe, membre du CESE et rapporteur de l’avis intitulé «Stratégie pour l’application de l’IA — renforcer le continent de l’IA», nous livre le point de vue du CESE sur la marche à suivre pour permettre à l’Europe de traduire ses règles en résultats concrets, tout en maintenant les citoyens et les droits fondamentaux au centre de ses préoccupations. 

Le règlement sur l’IA a fixé les règles pour l’intelligence artificielle en Europe. Tout l’enjeu consiste désormais à les appliquer efficacement dans les entreprises, les services publics et les secteurs clés. Rudolf Kolbe, membre du CESE et rapporteur de l’avis intitulé «Stratégie pour l’application de l’IA — renforcer le continent de l’IA», nous livre le point de vue du CESE sur la marche à suivre pour permettre à l’Europe de traduire ses règles en résultats concrets, tout en maintenant les citoyens et les droits fondamentaux au centre de ses préoccupations. 

@netgazeti

Par Irma Dimitradze

L’année 2026 n’a pas démarré sous de doux auspices. En Géorgie, elle a débuté avec toujours plus de prisonniers politiques, un avenir européen en suspens et un pays qui glisse vers un régime autoritaire. Pour moi, cette réalité porte un nom: celui de Mzia Amaglobeli. Il y a un an, mon mentor et amie proche est devenue la première femme journaliste prisonnière politique en Géorgie.

Par Irma Dimitradze

L’année 2026 n’a pas démarré sous de doux auspices. En Géorgie, elle a débuté avec toujours plus de prisonniers politiques, un avenir européen en suspens et un pays qui glisse vers un régime autoritaire.

Pour moi, cette réalité porte un nom: celui de Mzia Amaglobeli. Il y a un an, mon mentor et amie proche est devenue la première femme journaliste prisonnière politique en Géorgie. Victime d’abus, d’agressions et de déni de justice, elle a mené 38 jours durant une grève de la faim qui l’a rendue presque aveugle. Depuis lors, ma vie et mon pays ont changé à jamais.

La démocratie en Géorgie ne s’est pas effondrée du jour au lendemain. On ne peut pas non plus parler d’une offensive isolée. Elle s’inscrit dans une guerre plus vaste, apparue aux yeux de tous lorsque la Russie a déclenché en Ukraine la plus grande guerre menée sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Et même avant cela, l’assaut avait été lancé à grand renfort de désinformation, de propagande et de guerre hybride.

C’est une guerre contre l’ordre mondial fondé sur l’état de droit — une guerre qui cherche à redessiner les frontières, à écraser les institutions démocratiques et à se réapproprier nos vies.

Les démocraties occidentales, tout comme les Géorgiens, en ont sous-estimé la violence. Elles se pensaient trop fortes, trop démocratiques; nous nous croyions trop résilients. Nous avons eu tort.

En Géorgie, la propagande martèle que dans cette lutte mondiale, l’Union européenne est faible et que continuer à vouloir la rejoindre ramènera les chars et les bombes russes à nos portes, comme en 2008. La peur est devenue une arme.

Mais le résultat est là: plus de 410 jours de manifestations sans interruption. Les citoyens réclament qu’on leur rende leur pays, ce pays qui leur a été volé par des élections truquées, une justice dévoyée, une surveillance de masse et des lois répressives. Le régime se fait plus inventif que jamais pour écraser la dissidence, mais la résistance ne faiblit pas.

La Géorgie n’a jamais été parfaite, mais elle a su se doter d’une société civile dynamique, de médias libres toujours plus nombreux et de lois libérales. Après avoir obtenu le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne, elle a soudain été poussée dans un précipice, se transformant en un État répressif qui jette ses citoyens en prison pour avoir osé protester, qui criminalise ses journalistes, qui licencie ses fonctionnaires qui refusent de se soumettre et qui en viendrait même à empoisonner ses manifestants au moyen d’agents chimiques.

Depuis le 28 novembre 2024, date à laquelle le parti au pouvoir, «Rêve géorgien», a brisé la trajectoire européenne de la Géorgie, le pays s’est rapidement mué en un champ d’expérimentation pour régime autoritaire. Détruire prend toujours bien moins de temps que construire.

L’Europe peut éprouver de la sympathie à notre égard, mais ce n’est pas seulement à la défaite de la Géorgie que nous assistons. Cette défaite, c’est aussi la vôtre. Car c’est ainsi que l’autoritarisme se propage, pays par pays, jusqu’à redéfinir l’ordre mondial lui-même.

En ce début d’année 2026, une chose est sûre: les anciennes règles ne nous protègent plus. Pendant que l’Europe hésitait, l’autoritarisme a gagné du terrain. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si le monde va changer, mais s’il sera aux mains de ceux qui défendent la démocratie ou de ceux qui la détruisent.

Ce soir, aux dernières heures du 11 janvier, je me tenais debout, avec mes collègues, dans le froid glacial à l’ombre de la prison pour femmes de Rustavi, où Mzia Amaglobeli, aujourd’hui lauréate du prix Sakharov, reste injustement enfermée. Il y a exactement un an, à la même heure, elle était tout d’abord détenue illégalement pour avoir collé une affiche en signe de protestation contre des arrestations arbitraires ordonnées pour réprimer précisément cette forme d’expression.

Il y a moins d’un mois, j’étais à Strasbourg où j’ai participé à des réunions et donné des entretiens au nom de Mzia. Son message à l’Union européenne était à la fois simple et urgent: agissez dès maintenant et agissez concrètement. Usez de tous les moyens dont vous disposez. Nous vivons dans une nouvelle réalité qui ne nous accorde plus le luxe de tergiverser.

Mzia concluait sa lettre par ces mots: «Je crois en une Europe démocratique et forte.» Pour les Géorgiens, cette conviction n’a rien de symbolique. Elle leur coûte la liberté, la sécurité et la vie. L’Europe est aujourd’hui à l’heure des choix: faire honneur à cette conviction, ou abandonner ceux qui la défendent.

Irma Dimitradze est journaliste et responsable de la communication au sein de Gazeti Batumelebi, un organe de presse géorgien cofondé en 2001 par Mzia Amaglobeli, lauréate du prix Sakharov 2025. On lui doit un rapport d’enquête dévoilant comment le parti au pouvoir a accédé à des dizaines de milliers de données à caractère personnel sensibles des électeurs, qui ne devraient être récoltées que par les institutions publiques. Sur la scène internationale, Mme Dimitradze milite en faveur de la liberté de la presse en Géorgie et défend la cause de Mzia Amaglobeli, la première femme journaliste à être prisonnière politique dans son pays depuis 1991.

À l’heure où la désinformation en ligne évolue à toute vitesse, l’Europe doit parer à toujours plus de menaces d’ingérence étrangère et de fausses informations. Debunk.org est un centre d’analyse de la désinformation qui surveille les discours mensongers en ligne, examine la véracité des faits allégués et met au jour les actions coordonnées de manipulation. À la tête de cette organisation, Viktoras Daukšas nous parle du travail de son équipe pour passer ces campagnes au crible. 

À l’heure où la désinformation en ligne évolue à toute vitesse, l’Europe doit parer à toujours plus de menaces d’ingérence étrangère et de fausses informations. Debunk.org est un centre d’analyse de la désinformation qui surveille les discours mensongers en ligne, examine la véracité des faits allégués et met au jour les actions coordonnées de manipulation. À la tête de cette organisation, Viktoras Daukšas nous parle du travail de son équipe pour passer ces campagnes au crible. Il nous explique les techniques et les schémas à l’œuvre dans les menées modernes de désinformation, les difficultés qui sont les leurs pour détecter la manipulation sur plusieurs plateformes à la fois, ainsi que les mesures que les institutions, la société civile et les citoyens peuvent prendre pour protéger le débat démocratique en Europe.

 

Sur la base de vos analyses récentes (le déferlement de discours pro-Kremlin sur X par la chaîne d’information Telegram Belarusian Silovik, des escroqueries fondées sur l’hypertrucage et une campagne visant à discréditer Ursula von der Leyen), quels principaux schémas de désinformation observez-vous actuellement en Europe? Quel est le mécanisme derrière ces trucages numériques? Quelles techniques s’avèrent aujourd’hui les plus efficaces, et pourquoi?

Selon les observations de l’équipe de Debunk.org, un schéma se détache du lot: le blanchiment de contenus simultanément sur plusieurs plateformes, ce qui représente aussi une nouvelle façon de contourner les sanctions prises par l’Union européenne à l’encontre des médias acquis au Kremlin. Les contenus provenant de sites internet sanctionnés sont réécrits à l’aide de l’IA et partagés sur des médias de désinformation nouvellement créés, comme le réseau Pravda, ou sur les réseaux sociaux. Les narratifs émanent souvent d’espaces fermés ou semi-fermés tels que Telegram, où des acteurs liés à l’État ou agissant par procuration opèrent sans réel contrôle, et sont ensuite reformatés pour des plateformes comme X. Dans le cadre de notre enquête sur les contenus liés à Belarusian Silovik, nous avons découvert qu’un petit nombre de comptes fictifs ou à l’identité usurpée amplifient inlassablement le même matériel source, en utilisant l’IA pour le localiser et en l’adaptant à différents publics pour en accroître la portée.

Un deuxième schéma récurrent repose sur le discrédit politique déclenché par un événement, ce qui consiste à instrumentaliser délibérément les procédures démocratiques officielles pour lancer des campagnes de désinformation. Dans le cas du vote de censure visant la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le vote lui-même est devenu le vecteur d’une campagne de discrédit coordonnée. Même s’il était d’emblée manifeste que la motion ne réunirait pas suffisamment de voix pour faire démissionner la présidente, la manœuvre a néanmoins été orchestrée dans le but d’amplifier les discours préexistants de corruption et d’illégitimité.

Enfin, nous voyons de plus en plus que la désinformation confine à la fraude, en tirant notamment profit de la publicité payante et d’escroqueries fondées sur l’hypertrucage. Ici, l’objectif ne se limite pas à une manipulation politique, mais vise aussi un préjudice financier direct, souvent obtenu en se faisant passer pour des médias, des personnalités publiques ou des institutions de confiance. Ces campagnes abusent des systèmes publicitaires des plateformes et, pour les utilisateurs, il est difficile de les distinguer des contenus légitimes.

 

Pouvez-vous nous détailler vos procédés pour rétablir la vérité? De manière générale, quels signaux ou éléments de preuve vous permettent de détecter les contenus coordonnés ou manipulés?

Notre processus de rétablissement de la vérité («debunking») combine analyse du discours, signaux comportementaux et vérification technique, souvent en collaboration avec des organisations partenaires.

Nous commençons par repérer la source d’une allégation en amont et par retracer la manière dont elle se propage d’une plateforme à l’autre. Parmi les signaux de coordination, on peut citer une fréquence de publication inhabituellement élevée, une amplification synchronisée autour d’événements majeurs, des renvois répétés de liens vers la même origine, ou encore des comptes qui usurpent l’identité de personnes ou d’organisations bien réelles. Au niveau du contenu, nous recherchons les formulations récurrentes et les narratifs parfaitement calibrés.

Nous en évaluons l’ampleur et la vélocité. Lorsque d’importants volumes de contenu apparaissent dans des délais courts, cela peut suggérer une automatisation ou un comportement coordonné. Bien que les outils et les techniques varient au cas par cas, la clé consiste à recouper plusieurs indicateurs de manipulation plutôt que de se fier à un signal unique.

Aujourd’hui, l’analyse des activités de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger se fait rarement seul dans son coin. L’efficacité des réponses dépend de plus en plus de réseaux d’échange d’informations tels que le centre FIMI-ISAC, qui mettent en relation les chercheurs, les journalistes, la société civile et les institutions publiques afin de détecter et de contextualiser rapidement les menaces.

Votre analyse de la désinformation visant Ursula von der Leyen met en évidence des tendances plus lourdes de discrédit politique. En quoi cette affaire est-elle révélatrice de la manière dont les institutions ou les figures politiques de l’Union sont aujourd’hui présentées en ligne?

Cela reflète une stratégie plus large de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger: il s’agit d’éroder la confiance et d’affaiblir l’autorité institutionnelle de l’Union afin de disqualifier plus facilement l’information officielle, les médias, la vérification des faits ou les réponses politiques. Par la répétition de narratifs ou d’accusations préconstruits par les médias, les chaînes et les influenceurs pro-Kremlin, on cherche à créer des campagnes de grande ampleur dans le but de manipuler l’opinion publique.

D’après vos recherches, quelles compétences doivent développer de toute urgence les citoyens pour se protéger de la désinformation et des hypertrucages? Quelles sont, selon vous, les principales failles dans l’éducation du public au numérique et aux médias?

Les compétences les plus urgentes à acquérir aujourd’hui concernent moins la mémorisation des faits que la reconnaissance des techniques de manipulation.

Les citoyens doivent se doter de solides réflexes en matière de vérification des sources, comme la lecture latérale, qui consiste à quitter la page internet que nous sommes en train de lire pour vérifier ce que disent d’autres sources crédibles, et une vérification élémentaire de l’auteur d’une affirmation. Il faut également sensibiliser davantage aux médias synthétiques: il convient de comprendre qu’un contenu vidéo ou audio convaincant peut être fabriqué de toutes pièces et que le réalisme visuel n’est plus une preuve d’authenticité.

Pour contribuer à combler ces failles, Debunk.org a mis au point InfoShield, un cours en ligne gratuit de 45 minutes qui a déjà été suivi par plus de 5 000 citoyens. Le cours se concentre sur les compétences pratiques indispensables au quotidien pour reconnaître la manipulation, le cadrage émotionnel et les contenus trompeurs dans les environnements numériques.

Au niveau professionnel, nous avons aussi de plus en plus besoin de spécialistes formés, capables de détecter systématiquement les activités de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger et d’y réagir. À cette fin, nous proposons FIMI101, un cours d’apprentissage en ligne destiné aux professionnels et conçu pour certifier les analystes exerçant dans ce domaine. La participation à ces cours professionnels contribue directement aux activités de recherche, de suivi et d’intérêt général que mène en permanence Debunk.org.

Viktoras Daukšas est depuis huit ans à la tête de l’ONG Debunk.org, un groupe de réflexion indépendant en matière de technologies. Debunk.org analyse les activités de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger ainsi que les comportements coordonnés non authentiques. Avec ses partenaires, l’ONG mène des recherches sur la désinformation dans 22 pays, en combinant ses connaissances spécialisées avec des technologies fondées sur l’IA. Debunk.org propose également des campagnes d’éducation aux médias pour apprendre aux citoyens à repérer les trucages en ligne et à se protéger de la désinformation.

 

Dans ce numéro, Irma Dimitradze, journaliste en Géorgie, et Stefan Tomić, étudiant en Serbie, sont nos invités-surprises. 

Lors de la cérémonie de remise du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, organisée par le Parlement européen à Strasbourg, Irma Dimitradze représentait la lauréate de 2025, Mzia Amaglobeli, première femme journaliste emprisonnée en Géorgie pour délit d’opinion depuis déjà plus d’un an. 

À Strasbourg, Stefan Tomić nous a parlé des énormes manifestations menées par les étudiants qui ne cessent de secouer la Serbie depuis plus d’un an.  Les étudiants serbes qui protestent contre la corruption du gouvernement et son impunité dans leur pays figuraient parmi les finalistes du prix Sakharov, aux côtés des journalistes et des travailleurs humanitaires actifs en Palestine et dans toutes les zones de conflit.

Dans ce numéro, Irma Dimitradze, journaliste en Géorgie, et Stefan Tomić, étudiant en Serbie, sont nos invités-surprises.

Lors de la cérémonie de remise du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, organisée par le Parlement européen à Strasbourg, Irma Dimitradze représentait la lauréate de 2025, Mzia Amaglobeli, première femme journaliste emprisonnée en Géorgie pour délit d’opinion depuis déjà plus d’un an.                  

Pour CESE info, Irma Dimitradze évoque l’effondrement de la démocratie en Géorgie et la montée d’un régime autoritaire pro-Kremlin qui emprisonne les manifestants, cible les journalistes et ruine les espoirs européens du pays. Le recul démocratique en Géorgie n’est cependant pas un événement isolé; il s’inscrit dans un mouvement plus large de forces autoritaires qui progressent chaque jour un peu plus vers l’Europe.

Étaient également cités pour le prix Sakharov les journalistes et les travailleurs humanitaires actifs en Palestine et dans toutes les zones de conflit, ainsi que les étudiants serbes qui protestent contre la corruption du gouvernement et son impunité dans leur pays. À Strasbourg, Stefan Tomić nous a parlé des énormes manifestations menées par les étudiants qui ne cessent de secouer la Serbie depuis plus d’un an.

Published in
Study
263 pages

Cette étude évalue comment une directive européenne pour une transition juste pourrait influencer les résultats sociaux et d'emploi du Pacte vert pour l'Europe. S'appuyant sur une analyse documentaire, des entretiens avec les parties prenantes, une analyse PESTEL prospective et des projections d'équilibre partiel, elle élabore des scénarios de référence, ainsi que des scénarios d'une directive faible et forte à l'horizon 2045. Ces scénarios portent sur sept États membres représentant divers systèmes de protection sociale et de production.

Adopté on 21/01/2026 - Bureau decision date: 20/01/2026
Référence
TEN/871-EESC-2026
Session plénière
602
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  • Record of proceedings TEN/871
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