European Economic
and Social Committee
POUR ÉVITER UNE «TIKTOKCRACIE», L’EUROPE DOIT REPENSER D’URGENCE SES DÉFENSES DÉMOCRATIQUES
Alors que les médias sociaux façonnent de plus en plus l’opinion publique, les conclusions de recherches menées récemment par la Balkan Free Media Initiative (BFMI) suscitent une vive inquiétude quant à la préparation de l’Europe s’agissant de lutter contre la manipulation des plateformes et l’ingérence électorale. Dans son dernier rapport intitulé «Tackling TikTokracy: A blueprint for fighting algorithmic manipulation in Europe», BFMI montre comment TikTok et d’autres plateformes ont été intensément exploitées dans le cadre de plusieurs élections organisées récemment dans les Balkans, notamment au moyen de vastes réseaux de faux comptes et de l’amplification interplateformes. Le rapport documente des tactiques telles que le détournement de hashtag et l’utilisation de réseaux fusionnés de bots d’influence, révélant des faiblesses structurelles communes qui continuent d’exposer nos processus démocratiques aux risques. Pour CESE info, BFMI présente des recommandations concrètes visant à renforcer la démocratie et la sécurité dans la perspective des élections à venir.
Par la Balkan Free Media Initiative (BFMI)
Le dernier rapport de BFMI, élaboré en partenariat avec la société d’analyse Sensika, a révélé l’existence de puissants réseaux d’ingérence numérique en Roumanie, en Bulgarie et au Kosovo, qui utilisent des tactiques hybrides sophistiquées pour imiter un véritable engagement en ligne et stimuler artificiellement la diffusion de messages politiques. Le rapport met en garde contre le fait que ces stratégies ne se limitent pas aux Balkans mais se propagent dans toute l’Europe plus rapidement que les réponses que tentent actuellement d’y apporter les institutions, les plateformes et les citoyens.
Les auteurs appellent à repenser rapidement l’architecture de défense démocratique de l’Europe, afin de rendre les plateformes plus transparentes, de détecter de manière proactive les fausses activités en ligne par-delà les frontières et de renforcer la résilience des citoyens face à l’influence en ligne. Si l’Europe n’agit pas, elle risque de devenir une «TikTokcracie», dans le cadre de laquelle les algorithmes — et non les citoyens — décident de son avenir.
L’influence algorithmique exploite les fissures dans les systèmes médiatiques
Dans les Balkans, les chercheurs de BFMI ont constaté que des réseaux de comptes automatisés, des influenceurs rémunérés et des partisans mal informés exploitent les incitations algorithmiques et les lacunes réglementaires. Grâce à des stratégies sophistiquées telles que la publication massive, l’ingénierie du hashtag et le fusionnement de contenus politiques et de divertissement, les personnes présentes sur ces réseaux, que ce soit sciemment ou à leur insu, amplifient la désinformation et manipulent l’opinion publique.
L’annulation de l’élection présidentielle roumaine en 2024 a été la première occasion où l’ampleur de cette menace a été révélée, après que ces réseaux aient directement compromis le processus électoral. Les services de renseignement roumains ont mis au jour une opération à grande échelle de coordination de plus de 25 000 comptes TikTok automatisés et d’un réseau de micro-influenceurs dont l’objectif était de pousser artificiellement le contenu d’un candidat particulier auprès des utilisateurs et d’amener ces derniers à voter en sa faveur. Une grande partie de cette opération s’est déroulée via Telegram, où des récits et des hashtags stratégiques ayant une résonance locale ont été diffusés en masse.
Une dynamique similaire a été observée en Bulgarie, où des contenus à forte connotation politique diffusés à partir de faux sites web et monétisés au moyen de publicités non transparentes ont contribué à la succession de cycles électoraux qu’a connue le pays pendant quatre ans. Le problème est peut-être encore plus préoccupant en Bulgarie qu’ailleurs, le rapport ayant révélé l’existence d’un modèle d’amplification multiplateforme économiquement intégré dans un paysage médiatique bulgare capté, qui s’adapte constamment et peut être activé à tout moment.
Au Kosovo, ces tactiques ont contribué en 2025 à créer un climat de campagne particulièrement tendu, susceptible d’exacerber des tensions ethniques préexistantes à un moment particulièrement délicat. Une fois de plus, figuraient parmi les stratégies communément employées la tactique dite du «tuyau d’incendie» consistant à publier et à commenter massivement, la synchronisation de l’engagement, l’utilisation ciblée de hashtags et le fusionnement de publicités politiques non étiquetées avec des contenus récréatifs ou sportifs.
Toutefois, les manifestations historiques contre la corruption, organisées via TikTok, qu’a connues la Bulgarie à la fin de l’année 2025 ont montré que ces plateformes peuvent être une arme à double tranchant pour la démocratie, capable à la fois de stimuler la participation civique et de compromettre la stabilité politique.
L’une des principales conclusions du rapport de BFMI est que la manipulation des algorithmes des plateformes prospère là où et quand les écosystèmes médiatiques sont fragmentés, non transparents et captés par des intérêts politiques ou commerciaux. Si ces vulnérabilités sont effectivement répandues dans les Balkans, la sous-réglementation des plateformes, des normes de transparence insuffisantes, des infrastructures médiatiques fragiles et une coopération transfrontière limitée sont des faiblesses communes à toute l’Europe. En l’absence d’une réponse concertée venant de Bruxelles, tous les États membres restent exposés au risque de «TikTokcracie».
Renforcer les défenses européennes contre la «TikTokcracie»
Le rapport va au-delà du diagnostic pour définir un cadre politique européen clair et susceptible d’être mis en œuvre sans délai qui, non seulement, associe les organes chargés de l’élaboration des politiques mais prévoit aussi des efforts visant à mobiliser la société dans son ensemble, des plateformes aux institutions nationales en passant par les citoyens européens. Il propose notamment de:
mettre en place, dans le cadre du bouclier européen de la démocratie, des outils d’identification criminelle et de suivi qui alimentent un système d’alerte précoce et de réaction rapide à l’échelle de l’UE;
faire appliquer de manière offensive la législation existante, telle que le règlement sur les services numériques (DSA) et le règlement européen sur la liberté des médias, et adopter des lignes directrices contraignantes supplémentaires pour les plateformes en ce qui concerne les contenus politiques, la transparence de la publicité et la protection des élections;
prévoir de nouveaux financements, ainsi que des formations et un soutien technologique en faveur des médias crédibles et indépendants en vue de contribuer à la lutte contre la désinformation;
organiser des initiatives en matière d’habileté numérique pour les jeunes électeurs et des campagnes de sensibilisation du public visant à protéger les citoyens contre les menaces et à rétablir la confiance de la société.
Ensemble, ces mesures permettraient de renforcer considérablement la capacité de l’Europe à préserver un débat démocratique libre et équitable et de faire en sorte que l’agentivité politique reste du ressort des citoyens plutôt que des plateformes.
Comme l’indiquent clairement les conclusions de BFMI, la manipulation algorithmique évolue plus rapidement que les défenses actuelles de l’Europe, ce qui nécessite plus que des ajustements progressifs ou l’application de la réglementation, et notamment une réaction harmonisée à la hauteur de la rapidité et de l’ampleur de ces menaces. L’Europe doit soit moderniser ses défenses démocratiques de manière à les adapter à l’ère numérique, soit risquer de permettre que la visibilité algorithmique et une popularité montée de toutes pièces érodent la confiance du public, faussent le choix politique et affaiblissent les sociétés démocratiques.
La Balkan Free Media Initiative (BFMI) est une organisation basée à Bruxelles qui promeut la liberté des médias et protège les droits des journalistes dans les Balkans. BFMI met l’accent sur la promotion de la transparence, de la responsabilité et du journalisme éthique, tout en luttant contre la désinformation, les menaces hybrides et d’autres obstacles qui sapent les valeurs euro-atlantiques. En soutenant la collaboration entre les professionnels des médias et la société civile, BFMI contribue à renforcer la résilience démocratique. Grâce à son approche globale, l’initiative joue un rôle crucial s’agissant de donner aux médias indépendants les moyens d’agir et de faire en sorte que des opinions diverses puissent être entendues dans l’ensemble des Balkans.