European Economic
and Social Committee
STRATÉGIE POUR L’APPLICATION DE L’IA: COMMENT TRADUIRE LE RÈGLEMENT EUROPÉEN SUR L’IA EN ACTIONS CONCRÈTES
Par Rudolf Kolbe
Grâce à son règlement sur l’IA, l’Europe s’est dotée d’un cadre majeur. À présent, place à la pratique: serons-nous capables de déployer l’intelligence artificielle partout — dans les entreprises, les administrations publiques et les secteurs stratégiques — tout en restant à la fois centrés sur l’humain, dignes de confiance et compétitifs? C’est là tout l’enjeu de la stratégie pour l’application de l’IA de la Commission européenne qui, après la réglementation, place le curseur sur l’application concrète dans le but d’accroître la productivité, d’améliorer les services publics et de renforcer notre résilience.
Cette stratégie s’articule autour de trois éléments centraux.
Tout d’abord, la mise en place d’initiatives phares sectorielles: des mesures ciblées sur les soins de santé, l’industrie et la construction, la robotique, l’énergie, la mobilité, la sécurité, l’agroalimentaire, la culture et le secteur public sont à même de créer une réelle demande pour des solutions européennes. Dans le secteur de la santé, les centres de dépistage et les réseaux de compétences fondés sur l’IA peuvent permettre des diagnostics plus précoces et réduire les formalités administratives, pour autant que la protection des données, la transparence et la validation clinique fassent dès le départ partie de l’équation. Dans le secteur de l’industrie et de la construction, les jumeaux numériques et l’automatisation fondée sur l’IA peuvent améliorer la qualité, la sécurité et l’efficacité, tout en remédiant aux pénuries de compétences. Quel que soit le secteur, l’équité, la non-discrimination et les droits fondamentaux doivent demeurer des principes directeurs.
Deuxièmement, il faut prendre des mesures transversales pour les PME et les personnes qui travaillent avec l’IA. En Europe, l’utilisation de l’intelligence artificielle demeure trop marginale, surtout au sein des petites entreprises. Il est donc judicieux de renforcer les pôles européens d’innovation numérique et de les transformer en centres d’expérience consacrés à l’IA. Toutefois, les PME ont besoin d’un soutien réel et concret: un accès plus aisé aux financements, moins de formalités administratives, des règles réalistes en matière d’utilisation des données et de propriété intellectuelle, ainsi qu’un appui pratique pour commercialiser les solutions et les déployer dans l’ensemble du marché unique. Il s’agit notamment de créer des pôles régionaux de compétences en s’appuyant sur les atouts existants, afin que chaque région puisse en bénéficier, et pas uniquement celles qui possèdent d’ores et déjà les pôles d’innovation les plus performants.
Le monde du travail constitue un enjeu tout aussi déterminant. La maîtrise de l’IA doit être clairement définie et enseignée concrètement, selon les besoins de chaque secteur, aux travailleurs, aux cadres et aux employés du service public. Le perfectionnement et la reconversion professionnels ne répondent pas seulement à un objectif de réduction des risques. Ils doivent aussi permettre la transformation de l’emploi, en améliorer la qualité et accroître les gains de productivité. Là où la gestion algorithmique et la prise de décisions automatisée ont une incidence sur l’humain, aucun compromis n’est possible sur la transparence, l’explicabilité et des mécanismes de plainte et de recours efficaces si nous voulons instaurer la confiance.
Troisièmement, il nous faut une gouvernance inclusive et axée sur la mise en œuvre. Un mécanisme coordonné — avec un observatoire de l’IA chargé de définir des indicateurs clés de performance, d’en suivre les effets et de les documenter dans des rapports publics — peut maintenir la stratégie sur la bonne voie, moyennant une participation réactive et équilibrée des parties prenantes. Les partenaires sociaux, les PME et la société civile doivent d’entrée de jeu faire partie de la solution. Par ailleurs, l’Europe devrait recourir à des marchés publics stratégiques pour commercialiser des solutions innovantes, sûres et durables dans le domaine de l’IA — des solutions qui soient transparentes, compétitives et neutres sur le plan technologique.
Enfin, point d’ambition sans investissements fiables. La stratégie pour l’application de l’IA suppose de prévoir dans le cadre financier pluriannuel 2028-2034 des ressources prévisibles et à long terme destinées aux infrastructures de recherche, de calcul et de données, ainsi qu’au perfectionnement et à la reconversion professionnels, en particulier pour les PME et les pôles d’innovation régionaux. De plus, après le retrait de la directive sur la responsabilité en matière d’IA, les futures mesures devront créer une sécurité juridique pour les innovateurs, tout en protégeant les consommateurs et les travailleurs au sein du marché unique.
En traduisant nos règles et nos valeurs en effets mesurables, la stratégie pour l’application de l’IA pourrait guider sa mise en œuvre en Europe, mais si et seulement si nous parvenons à accélérer la cadence, à simplifier son accessibilité et, par-dessus tout, à inspirer la confiance.