European Economic
and Social Committee
2026 ET LA GUERRE CONTRE LA DÉMOCRATIE: LEÇONS DE GÉORGIE
Par Irma Dimitradze
L’année 2026 n’a pas démarré sous de doux auspices. En Géorgie, elle a débuté avec toujours plus de prisonniers politiques, un avenir européen en suspens et un pays qui glisse vers un régime autoritaire.
Pour moi, cette réalité porte un nom: celui de Mzia Amaglobeli. Il y a un an, mon mentor et amie proche est devenue la première femme journaliste prisonnière politique en Géorgie. Victime d’abus, d’agressions et de déni de justice, elle a mené 38 jours durant une grève de la faim qui l’a rendue presque aveugle. Depuis lors, ma vie et mon pays ont changé à jamais.
La démocratie en Géorgie ne s’est pas effondrée du jour au lendemain. On ne peut pas non plus parler d’une offensive isolée. Elle s’inscrit dans une guerre plus vaste, apparue aux yeux de tous lorsque la Russie a déclenché en Ukraine la plus grande guerre menée sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Et même avant cela, l’assaut avait été lancé à grand renfort de désinformation, de propagande et de guerre hybride.
C’est une guerre contre l’ordre mondial fondé sur l’état de droit — une guerre qui cherche à redessiner les frontières, à écraser les institutions démocratiques et à se réapproprier nos vies.
Les démocraties occidentales, tout comme les Géorgiens, en ont sous-estimé la violence. Elles se pensaient trop fortes, trop démocratiques; nous nous croyions trop résilients. Nous avons eu tort.
En Géorgie, la propagande martèle que dans cette lutte mondiale, l’Union européenne est faible et que continuer à vouloir la rejoindre ramènera les chars et les bombes russes à nos portes, comme en 2008. La peur est devenue une arme.
Mais le résultat est là: plus de 410 jours de manifestations sans interruption. Les citoyens réclament qu’on leur rende leur pays, ce pays qui leur a été volé par des élections truquées, une justice dévoyée, une surveillance de masse et des lois répressives. Le régime se fait plus inventif que jamais pour écraser la dissidence, mais la résistance ne faiblit pas.
La Géorgie n’a jamais été parfaite, mais elle a su se doter d’une société civile dynamique, de médias libres toujours plus nombreux et de lois libérales. Après avoir obtenu le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne, elle a soudain été poussée dans un précipice, se transformant en un État répressif qui jette ses citoyens en prison pour avoir osé protester, qui criminalise ses journalistes, qui licencie ses fonctionnaires qui refusent de se soumettre et qui en viendrait même à empoisonner ses manifestants au moyen d’agents chimiques.
Depuis le 28 novembre 2024, date à laquelle le parti au pouvoir, «Rêve géorgien», a brisé la trajectoire européenne de la Géorgie, le pays s’est rapidement mué en un champ d’expérimentation pour régime autoritaire. Détruire prend toujours bien moins de temps que construire.
L’Europe peut éprouver de la sympathie à notre égard, mais ce n’est pas seulement à la défaite de la Géorgie que nous assistons. Cette défaite, c’est aussi la vôtre. Car c’est ainsi que l’autoritarisme se propage, pays par pays, jusqu’à redéfinir l’ordre mondial lui-même.
En ce début d’année 2026, une chose est sûre: les anciennes règles ne nous protègent plus. Pendant que l’Europe hésitait, l’autoritarisme a gagné du terrain. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si le monde va changer, mais s’il sera aux mains de ceux qui défendent la démocratie ou de ceux qui la détruisent.
Ce soir, aux dernières heures du 11 janvier, je me tenais debout, avec mes collègues, dans le froid glacial à l’ombre de la prison pour femmes de Rustavi, où Mzia Amaglobeli, aujourd’hui lauréate du prix Sakharov, reste injustement enfermée. Il y a exactement un an, à la même heure, elle était tout d’abord détenue illégalement pour avoir collé une affiche en signe de protestation contre des arrestations arbitraires ordonnées pour réprimer précisément cette forme d’expression.
Il y a moins d’un mois, j’étais à Strasbourg où j’ai participé à des réunions et donné des entretiens au nom de Mzia. Son message à l’Union européenne était à la fois simple et urgent: agissez dès maintenant et agissez concrètement. Usez de tous les moyens dont vous disposez. Nous vivons dans une nouvelle réalité qui ne nous accorde plus le luxe de tergiverser.
Mzia concluait sa lettre par ces mots: «Je crois en une Europe démocratique et forte.» Pour les Géorgiens, cette conviction n’a rien de symbolique. Elle leur coûte la liberté, la sécurité et la vie. L’Europe est aujourd’hui à l’heure des choix: faire honneur à cette conviction, ou abandonner ceux qui la défendent.
Irma Dimitradze est journaliste et responsable de la communication au sein de Gazeti Batumelebi, un organe de presse géorgien cofondé en 2001 par Mzia Amaglobeli, lauréate du prix Sakharov 2025. On lui doit un rapport d’enquête dévoilant comment le parti au pouvoir a accédé à des dizaines de milliers de données à caractère personnel sensibles des électeurs, qui ne devraient être récoltées que par les institutions publiques. Sur la scène internationale, Mme Dimitradze milite en faveur de la liberté de la presse en Géorgie et défend la cause de Mzia Amaglobeli, la première femme journaliste à être prisonnière politique dans son pays depuis 1991.