La stratégie européenne en matière de soins: la balle est à présent dans le camp des États membres

A woman (in her 70s) lies in a hospital bed having suffered a stroke. Her son (in his 40s) feeds her pureed food

Le secteur européen des soins risque de ne pas être en mesure de répondre aux besoins croissants de sa population vieillissante. Il est absolument nécessaire d’investir massivement dans ce domaine et d’y opérer un changement de conception des politiques, ce qui devrait permettre d’assurer que les prestataires de soins soient correctement rémunérés, qu’ils disposent d’horaires de travail réglementés et qu’ils bénéficient d’un soutien adéquat. Pour réaliser ces objectifs, l’action de l’Union européenne ne sera pas suffisante et la volonté politique au niveau national sera fondamentale, comme il ressort d’une audition du CESE.

Le Comité économique et social européen (CESE) a organisé une audition sur la nouvelle stratégie européenne en matière de soins afin de débattre de ses principaux enjeux et des perspectives en faveur d’un vieillissement digne et en bonne santé dans l’Union européenne.

Cette audition, qui a réuni des représentants des institutions européennes et de la société civile, a eu lieu un jour avant que le Conseil de l’Union européenne n’adopte des recommandations sur l’accueil de la petite enfance et les soins de longue durée, mettant ainsi la balle dans le camp des États membres, qui doivent à présent mettre en œuvre les recommandations formulées par la Commission européenne plus tôt cette année.

La stratégie européenne en matière de soins, présentée par la Commission en septembre, était assortie de deux propositions de recommandations du Conseil: l’une porte sur l’éducation et l’accueil de la petite enfance, et l’autre sur des soins de longue durée abordables et de qualité. Cette stratégie prévoit un programme ambitieux visant à améliorer la situation tant des soignants que des bénéficiaires de soins.

Le secteur des soins subit une crise structurelle depuis de nombreuses années. D’une part, il fait l’objet d’un sous-investissement chronique et est confronté à une pénurie de travailleurs, de compétences et d’infrastructures. D’autre part, nous constatons une hausse de la demande de soins, le nombre de personnes bénéficiant de soins de longue durée étant appelé à augmenter en raison de l’évolution démographique et du vieillissement de la population dans l’UE, a indiqué Christa Schweng, présidente du CESE, à l’ouverture de l’audition.

Dans son discours d’introduction, Katarina Ivanković-Knežević, directrice chargée des droits sociaux et de l’inclusion à la Commission européenne, a affirmé que l’Union s’efforçait d’aider et de réformer les systèmes nationaux de soins en améliorant certains éléments qui les composent.

Les soins relèvent de la compétence des États membres. La prochaine étape consiste à voir comment les États membres mettront en œuvre les recommandations et les différents aspects de la stratégie en matière de soins, a déclaré Mme Ivanković-Knežević, ajoutant que la stratégie est également conçue pour réviser les objectifs de Barcelone qui datent de 2002. Il s’agit notamment d’augmenter le pourcentage d’enfants devant être inclus dans les systèmes d’éducation et d’accueil des jeunes enfants (EAJE), ce qui devrait améliorer l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée pour les familles, et en particulier pour les femmes, sur lesquelles pèsent l’essentiel des responsabilités familiales pour les jeunes enfants.

Les chiffres actuels indiquent qu’il est urgent d’investir dans les soins et de mettre cette matière au sommet des priorités dans l’élaboration des politiques.

D’ici à 2050, en Europe, sept millions de personnes supplémentaires auront besoin de soins de longue durée. Actuellement, les besoins de soins de la moitié des personnes âgées de plus de 60 ans ne sont pas satisfaits. Quelque 7,7 millions de femmes n’ont pas d’emploi à cause de responsabilités familiales et, selon les projections, plus de 1,6 million de prestataires de soins devront être engagés pour assurer des soins de longue durée pour tous dans un avenir prévisible.

Le CESE, qui a élaboré plusieurs avis sur différents aspects des soins, a apporté son soutien à la proposition de la Commission relative à la stratégie en matière de soins.

Zoe Tzotze-Lanara et Danko Relić, rapporteurs de l’avis SOC/720 du CESE intitulé Stratégie relative au personnel et aux soins de santé pour l’avenir de l’Europe ont souligné qu’il était fondamental que l’accès à des soins abordables et de qualité soit un droit pour tous les citoyens à toutes les étapes de leur vie, sans laisser personne de côté. Ils ont également mis en lumière une autre série de problèmes abordés dans la stratégie, qui concernent le niveau de rémunération insuffisant et les conditions de travail des professionnels de la santé et des soins de santé.

Pietro Barbieri, rapporteur de l’avis SOC/730 du CESE sur le thème Le rôle des membres de la famille qui s’occupent de personnes handicapées et de personnes âgées: l’explosion du phénomène pendant la pandémie a évoqué le rôle des aidants familiaux, qui est presque exclusivement rempli par des femmes, ce qui a une incidence négative non seulement sur leur vie professionnelle et sociale, mais aussi sur leur situation financière et leur santé.

Nous devons prévenir l’isolement et la marginalisation des aidants familiaux. Nous devons veiller à ce qu’ils aient accès à des services de soutien psychologique. Il convient également de prévoir des transferts financiers pour soutenir ces personnes, a déclaré M. Barbieri.

Étant donné que de nombreux prestataires de soins franchissent les frontières pour leur travail, peu de secteurs ont autant d’incidences à l’échelle européenne que celui des soins, a déclaré Dennis Radtke, député au Parlement européen. En outre, les soins informels aux personnes âgées, qui représentent 80 % des soins dans ce secteur, relèvent d’une problématique européenne.

Afin de montrer le phénomène au grand jour et le sortir du marché noir, nous devons nous concentrer sur les données et le partage des meilleures pratiques, et nous atteler à résoudre des questions comme celle des normes de l’UE en matière de formation et de qualification des prestataires de soins, a déclaré M. Radtke.

L’amélioration des conditions de travail est une condition préalable pour combler les pénuries de main-d’œuvre et garantir la qualité. Si nous ne le faisons pas, nous limiterons le potentiel que recèlent des politiques telles que l’augmentation du temps de travail pour les prestataires de soins à temps partiel ou la facilitation du travail après l’âge de la retraite, a déclaré Hans Dubois d’Eurofound.

Les soins sont un bien public et des travailleurs résilients constituent l’épine dorsale d’un secteur résilient. Nous devons revaloriser les soins; nous devons octroyer plus de temps, de ressources et de capacités sociétales à ce secteur. La marchandisation des soins n’est pas la bonne voie à suivre, a déclaré Jan Willem Goudriaan, secrétaire général de la Fédération syndicale européenne des services publics (FSESP), soulignant le rôle essentiel de la négociation collective pour le secteur.

Enrico Tormen, conseiller juridique auprès de l’organisation Save the Children, a critiqué le fait que le Conseil avait affaibli la recommandation de la Commission selon laquelle les États membres devraient veiller à ce que, d’ici à 2030, au moins 50 % des enfants de moins de trois ans puissent bénéficier des systèmes d’EAJE. Le Conseil a abaissé le seuil à 45 % et a établi une série d’objectifs différents pour différents groupes de pays.

Cela témoigne du manque de compréhension de ce que signifie réellement l’éducation et l’accueil des jeunes enfants. 17 pays resteront sous le seuil de 45 % de la recommandation et un seul pays l’atteindra, a expliqué M. Tormen.

Marta Branca, secrétaire générale de l’Association européenne des employeurs du secteur hospitalier et de la santé (HOSPEEM), a insisté sur le rôle des partenaires sociaux dans la définition et la fourniture de soins dans toute l’Europe.

RESTER ACTIF ET EN BONNE SANTÉ À UN ÂGE AVANCÉ

La deuxième table ronde de l’audition a porté sur les possibilités de vieillissement en bonne santé et de prévention. Miguel Ángel Cabra de Luna, membre du CESE, rapporteur de l’avis SOC/687 Vers un nouveau modèle de soins pour les personnes âgées: tirer les enseignements de la pandémie de COVID-19, a affirmé que l’UE devrait jouer un rôle de premier plan dans ce domaine, qui revêt une importance croissante chaque année; en effet, d’ici à 2050, une personne sur trois sera considérée comme âgée dans l’UE, contre une personne sur cinq aujourd’hui.

Le défi démographique représente également une opportunité, et nous devons en tirer le meilleur parti. Dans le même temps, cette situation nous oblige à réfléchir davantage au vieillissement et à la longévité, à une vie active et en bonne santé, et nous devons rechercher de nouvelles solutions au fur et à mesure de l’évolution de l’espèce humaine, a déclaré M. Cabra de Luna, ajoutant qu’il devrait y avoir une stratégie large et ambitieuse pour les personnes âgées, qui nécessiterait une participation à tous les niveaux.

Philippe Seidel, responsable des politiques au sein du réseau AGE Platform Europe, a mis l’accent sur la nécessité de davantage de soins à domicile et de soins de proximité, ce qui mettrait un terme à la ségrégation des personnes âgées et des personnes nécessitant des soins de longue durée. Mais pour y parvenir, il faut une volonté politique au niveau national, a-t-il conclu.

Il n’est jamais trop tard pour promouvoir la santé, même à un âge très avancé. Il faut tenir compte du fait que nous devons étudier de nouveaux modèles de soins de longue durée, a indiqué Caroline Costongs, directrice d’EuroHealthNet. Citons, à titre d’exemple, les services de soins qui collaborent avec d’autres secteurs pour la promotion de la santé et la prévention en s’occupant des besoins sociaux et de la santé mentale des personnes âgées. De cette manière, les médecins généralistes peuvent effectuer des «prescriptions sociales», c’est-à-dire orienter les patients vers des activités de groupe, qui peuvent être d’un grand bénéfice pour leur santé et leur bien-être.

Aude Boisseuil de la Fédération européenne des emplois de la famille (EFFE) et Aurélie Decker de la Fédération européenne des services à la personne (EFSI) ont présenté les recommandations pour les travailleurs employés dans le secteur des services aux personnes et aux ménages. Ces derniers sont des acteurs importants de l’économie des soins, ils représentent 5 % de l’emploi total des 27 États membres de l’UE. En outre, 91 % des travailleurs de ces services sont des femmes, ce qui représente 7,5 % de l’emploi total des femmes, mais leurs droits et leur statut ne sont souvent pas reconnus.

L’audition a été conclue par les interventions de Zuzana Freitas Lopesová, vice-ministre du travail et des affaires sociales de la République tchèque, et Laurenţiu Plosceanu, président de la section «Emploi, affaires sociales et citoyenneté» (SOC) du CESE.

Mme Lopesová a exposé que la présidence tchèque de l’UE avait travaillé sur les possibilités d’améliorer la résilience des systèmes de soins de longue durée. Un concept récurrent dans le domaine des soins est la qualité. Le principe fondamental est de s’intéresser surtout à l’individualité de la personne qui a besoin de soins et de préserver sa dignité. Il doit exister des normes de qualité pour le secteur des soins de longue durée qui soient contraignantes pour tous les prestataires, quel que soit leur statut juridique.

Dans le même temps, il est nécessaire de mettre au point des outils et des formes de soutien aux prestataires de soins, notamment une rémunération appropriée pour leur travail, un soutien à leur développement professionnel et des formations. La qualité des services reflète la qualité du personnel, a affirmé Mme Lopesová.

Le CESE prépare actuellement un avis sur la stratégie européenne en matière de soins, qui devrait être adopté en janvier.