Par Heike Specht

L’histoire est friande de «premières», mais celles qui ouvrent la voie doivent souvent le faire seules. Cette réalité, bien connue de toutes les femmes au pouvoir, n’a fait que s’accentuer dernièrement.

À maintes reprises, Kamala Harris a évoqué l’expérience qui était la sienne de pénétrer dans des pièces où personne ne lui ressemblait. C’est là l’essence même d’être «la première»: remporter une victoire éclatante, percer une brèche dans le plafond de verre, certes, mais au prix d’une épreuve d’endurance éreintante. Tous les hommes qui l’avaient précédée à la Maison-Blanche trouvaient leur pendant — par dizaines — dans les livres d’histoire. Mais pas la vice-présidente: dans la liste de ses prédécesseurs, on dénombre cinq John, trois Thomas et trois Charles, mais pas une seule femme.

Être la première, c’est être sous le feu des projecteurs. Sans plan d’action. Ouvrir la voie, tout en devant sans cesse vous justifier et défendre le simple droit d’être là.

On demande rarement à ces messieurs en costume pourquoi ils aspirent au pouvoir. Heinrich von Treitschke, historien du XIXe siècle et misogyne éhonté, affirmait ainsi que «le pouvoir est masculin, cela va sans dire» — un mode de pensée qui a encore cours. Comme le note l’historienne Mary Beard, l’autorité est vue par défaut comme un attribut masculin. Pour paraphraser Pierre Bourdieu, si la domination masculine perdure, c’est précisément parce qu’elle n’a jamais à se justifier.

Les femmes, quant à elles, doivent payer un plus lourd tribut. Alors qu’elles déploient tout le courage et le talent propres à une carrière hors du commun, ces «premières» voient leur simple présence remise en question à chaque instant. La barre est placée plus haut, la patience s’épuise plus vite et la marge d’erreur est infime. Le fameux mot de Faith Whittlesey n’a rien perdu de sa pertinence: «Ginger Rogers faisait tout ce que Fred Astaire faisait, mais à l’envers et en talons hauts».

Pendant des décennies, l’action politique des femmes a été traitée avec condescendance et cantonnée à des enjeux de société d’importance marginale. Ce sont pourtant des femmes comme Elisabeth Selbert, Käte Strobel et Simone Veil qui ont planté les germes de la démocratie moderne, qu’il s’agisse d’égalité des sexes, de santé publique, de législation inclusive en matière de mariage ou encore d’autonomie corporelle. Loin d’être anecdotiques, ces politiques ont forgé les sociétés où nous vivons aujourd’hui. Malgré tout, on entendait encore dans les années 1990 le chancelier allemand Gerhard Schröder qualifier de «tout le tintouin» (Gedöns) les questions confiées au ministère des affaires familiales.

L’argument le plus souvent avancé contre les quotas fondés sur le genre est que «les législateurs représentent toute la population». Or, les femmes ne constituent pas un groupe d’intérêt à part, elles composent la moitié de la population. D’ailleurs, l’histoire montre que quand les femmes sont au pouvoir, on assiste à des avancées en matière de droits des femmes, qu’il soit question de protection de la maternité, de clauses d’égalité des genres, de légalisation de l’avortement ou de criminalisation du viol conjugal. Le bilan est sans appel.

Comme l’a dit un jour Christine Lagarde avec humour: «Si Lehman Brothers s’était appelée Lehman Sisters, le monde serait peut-être différent aujourd’hui». Son message n’était pas que les femmes sont supérieures, mais plutôt que la diversité est un atout: la multiplicité des points de vue bouscule la pensée de groupe. Exclues des réseaux masculins, les femmes ont donné forme à de nouvelles stratégies et, avec elles, à de nouvelles possibilités.

Voilà pourquoi les «premières» ont encore toute leur importance. À ce jour, nous n’avons toujours pas connu de présidente allemande, ni de présidente américaine, ni de présidente française.

Ces derniers temps, on a plutôt le sentiment que l’approche des femmes en matière de politique est délaissée au profit d’un regain d’arrogance virile — personnifiée, notamment, par le nouvel occupant de la Maison-Blanche. À l’automne 2024, Kamala Harris, la première à occuper la vice-présidence des États-Unis, a affronté Donald Trump dans l’espoir de devenir la première à accéder à la présidence du pays. Sa campagne s’est soldée par une défaite.

Aujourd’hui, la question n’est pas seulement de savoir de quoi demain sera fait, mais par qui. La mère de Kamala Harris le formule mieux que quiconque: «Kamala, il y a bien des choses que tu seras la première à accomplir, assure-toi que tu ne seras pas la dernière».