Depuis 2023, la Homeless World Cup Foundation transforme le sort des sans-abri grâce au football. Sa mission? Utiliser ce sport pour venir en aide aux personnes sans abri, les inciter à changer le cours de leur vie et faire évoluer les mentalités à leur égard. Association caritative enregistrée en Écosse, la fondation gère un réseau mondial de quelque 70 organisations de terrain, qui voient leur travail acharné tout au long de l’année triompher lors de la Coupe du monde des sans-abri, le tournoi international de référence pour le football de rue féminin et masculin. Ce mouvement, qui a déjà permis d’aider plus d’un million d’individus dans le monde, a inspiré le film The Beautiful Game («Le Beau jeu»), diffusé sur Netflix.
CESE info s’est entretenu avec Mel Young, cofondateur et président de la fondation, au sujet de ce mouvement extraordinaire.
Comment la Homeless World Cup Foundation a-t-elle fait du football un instrument d’inclusion sociale et quels types de changements avez-vous observés sur le terrain?
Notre fondation se sert du football comme d’un puissant outil universel pour établir des liens avec des personnes en situation de sans-abrisme ou d’exclusion sociale. En participant à des séances d’entraînement structurées et, par la suite, à la Coupe du monde des sans-abri, qui est un tournoi mondial, les joueurs refont le plein de confiance, acquièrent une discipline, se reconnectent aux autres et commencent souvent à aller de l’avant.
Sur le terrain, nous sommes témoins d’évolutions remarquables: des personnes qui guérissent d’une addiction, trouvent un logement stable, poursuivent des études ou décrochent un emploi. Beaucoup de joueurs nous rejoignent ensuite en tant que bénévoles, entraîneurs ou mentors, et contribuent à leur tour au cheminement d’autres personnes en difficulté. Le football offre un sentiment d’appartenance et de routine, ce qui fait souvent défaut dans la vie des sans-abri.
L’un de vos objectifs est de bousculer les mentalités à l’égard du sans-abrisme. Avez-vous constaté un changement de perception à la suite de votre travail?
Oui, tout à fait. En mettant en avant les talents, la résilience et l’humanité des personnes sans abri, la Coupe du monde des sans-abri bouscule les stéréotypes souvent négatifs qui leur collent à la peau. Quand les spectateurs, les médias et les collectivités voient des joueurs représenter leur nation, unis par le football, cela humanise le problème d’une façon aussi unique que puissante.
Nous avons observé des changements dans la manière dont les collectivités locales, les médias et les décideurs politiques abordent le sujet du sans-abrisme, en mettant de côté les reproches et la stigmatisation pour laisser place à l’empathie, au soutien et à l’action. Le tournoi sert non seulement de tremplin pour les joueurs, mais aussi de vecteur de changement social.
Nous avons lancé l’initiative «Cities Ending Homelessness» en 2023 avec un objectif ambitieux: réunir des décideurs politiques, des acteurs de l’innovation sociale, des personnes ayant un vécu à partager et des universitaires de tous bords pour trouver des issues au sans-abrisme. À Oslo, nous avons organisé un forum durant les 7 jours du tournoi.
Quels types de structures d’aide sont mis en place pour les joueurs, une fois le tournoi terminé? Comment les aidez-vous à rester connectés et engagés tout au long de l’année?
Le tournoi n’est qu’une partie d’un mouvement plus large. Chaque pays membre (équipe et joueurs) du réseau «Homeless World Cup» s’emploie tout au long de l’année à soutenir les joueurs grâce à des programmes d’aide au logement, d’éducation, de parcours professionnel, de soutien à la santé mentale et de désintoxication.
Après le tournoi, les joueurs restent souvent connectés par le biais des ligues locales ou des possibilités de volontariat, ou encore en endossant le rôle d’ambassadeurs. Certains rejoignent nos effectifs, deviennent entraîneurs ou membres des futures délégations aux tournois. Le réseau veille à ce que la participation au tournoi ne sonne pas la fin du parcours, mais serve au contraire de tremplin pour une transformation à long terme.
Votre réseau peut s’appuyer sur une assise solide au sein de la société civile. Pourriez-vous nous dire comment les organisations locales contribuent à rendre possible la participation au tournoi?
Nos organisations partenaires locales, qui sont actives dans les 70 pays membres du réseau à travers le monde, sont au cœur du mouvement. Elles proposent des programmes de terrain au sein de leurs collectivités, identifient et soutiennent les joueurs, leur offrent un accompagnement et leur permettent d’acquérir des compétences personnelles et sociales, de même qu’elles gèrent toute la préparation inhérente à l’envoi d’une équipe à la Coupe du monde des sans-abri.
Ces organisations saisissent les enjeux propres à leur contexte local et veillent à un soutien pérenne. Elles sont également essentielles pour maintenir des relations à long terme avec les joueurs et assurer une continuité bien au-delà du tournoi. Sans nos pays membres et le travail qu'ils accomplissent, la Coupe du monde des sans-abri ne serait tout bonnement pas possible.
D’après votre expérience, que pourraient faire les institutions européennes ou les États membres pour soutenir davantage les initiatives d’inclusion par le sport?
Tout d’abord, il faut infléchir la vision politique quant au rôle du sport en tant que moteur de changement. Au départ, lorsque nous avons lancé la Coupe du monde des sans-abri, personne ne comprenait pourquoi nous utilisions le football comme levier pour changer la vie des plus marginalisés. Nous avons cependant prouvé d’année en année que cette approche a des bienfaits inestimables et à grande échelle. D’autres ONG actives dans le secteur du «sport au service du développement» peuvent, elles aussi, amplement démontrer à quel point ce travail peut être couronné de succès.
Il s’agit de recueillir les preuves et témoignages qui étayent cette réussite dans l’ensemble du secteur. Ensuite, il faut insuffler un changement de politique pour convaincre les gouvernements d’inclure des initiatives de «sport et développement» dans leurs plans de lutte contre la pauvreté et la marginalisation.
Par ailleurs, le sport doit être intégré plus largement dans d’autres domaines d’action. Il arrive trop souvent que ce secteur se retrouve isolé et sous-financé car il est uniquement perçu sous l’angle de la performance de haut niveau; or le sport a bien plus à offrir. Par exemple, il devrait être intégré dans les services de santé puisque, là aussi, ce ne sont pas les preuves qui manquent pour démontrer que le sport incite les gens à rester actifs, ce qui est bien meilleur pour la santé et réduit en conséquence la pression sur les budgets publics. Le sport devrait faire partie intégrante de chaque aspect d’une politique gouvernementale.
Mel Young est un entrepreneur social en série, qui a créé la Coupe du monde des sans-abri en 2003, avec Harald Schmied. Président de la Homeless World Cup Foundation, il est co-auteur du livre Home Game, paru en 2017, qui raconte l’histoire du mouvement et a inspiré le film «Le Beau jeu», diffusé sur Netflix. Passionné par le pouvoir transformateur du sport, il a lancé diverses initiatives sociales au fil des ans.