European Economic
and Social Committee
Quand même le travail ne permet pas de vivre décemment: mettre fin à la pauvreté des travailleurs en Europe
Par Sotiria Theodoropoulou, ETUI
Un emploi devrait normalement ouvrir une voie sûre vers une vie décente. Et pourtant, en 2024, un adulte actif sur douze en Europe était un «travailleur pauvre». Dans un entretien accordé à CESE info, Sotiria Theodoropoulou, chercheuse à l’Institut syndical européen, nous en donne la définition et nous explique en quoi cette notion diffère de la privation matérielle et sociale grave. En Europe, c’est au Luxembourg que le taux de pauvreté au travail est le plus haut, alors même que le pays affiche le PIB par habitant le plus élevé de l’Union.
Qu’est-ce qu’un «travailleur pauvre»? Et quelle est la différence entre la pauvreté au travail et les autres formes de pauvreté, comme la privation matérielle?
Les «travailleurs pauvres» (des personnes qui travaillent mais sont exposées au risque de pauvreté) sont des adultes qui, alors qu’ils ont un emploi (ce qui en fait des travailleurs), disposent de revenus faibles (et sont donc exposés au risque de pauvreté). Le revenu de leur ménage, après ajustement pour tenir compte du nombre et de l’âge des personnes qu’il comprend, se situe en deçà de 60 % du revenu moyen observé dans leur pays.
La pauvreté au travail correspond à une situation dans laquelle le revenu d’un ménage est bas par rapport à celui des autres habitants du pays; elle n’est donc pas nécessairement synonyme de faible niveau de vie. Ce n’est pas la même chose que d’être exposé au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale est en effet plus vaste et englobe toute personne percevant de faibles revenus, se trouvant dans un état de privation matérielle et sociale grave ou faisant partie d’un ménage à très faible intensité de travail (au sein duquel les adultes en âge de travailler le font 20 % ou moins de leur temps de travail potentiel).
La notion de pauvreté au travail diffère de celle de privation matérielle et sociale grave, qui désigne le fait d’être contraint de se priver d’au moins sept des treize éléments considérés comme nécessaires et souhaitables pour mener une vie convenable. Les travailleurs pauvres ne se trouvent donc pas obligatoirement dans une situation de privation matérielle et sociale grave. Le fait de vivre dans un ménage à très faible intensité de travail, où les adultes en âge de travailler le font 20 % ou moins de leur temps de travail potentiel, constitue en revanche un facteur déterminant de pauvreté au travail.
Quelles sont les dernières statistiques relatives aux travailleurs pauvres au sein de l’Union européenne? La tendance est-elle à la hausse ou à la stagnation par rapport à il y a cinq ou dix ans?
Les écarts entre les taux de pauvreté au travail restent très marqués au sein de l’Union: en 2024, le Luxembourg occupait la tête du classement (13,4 %), tandis que la Finlande et la Tchéquie affichaient les taux les plus bas (2,8 % et 3,7 % respectivement) (voir figure 1). Si, pour l’ensemble de l’Union, le taux a diminué par rapport au pic de 9,8 % atteint en 2016, ce qui montre une certaine amélioration, la résilience, ou la capacité à faire face à la pression économique, reste inégale. Certains pays résistent en effet mieux que d’autres au coût élevé de la vie.
Quels sont les groupes de population les plus exposés? À quelles conséquences ces travailleurs sont-ils confrontés?
Les groupes les plus exposés au risque de pauvreté au travail sont ceux dont l’intensité de travail au sein du ménage est faible, qui ont des contrats atypiques (à durée déterminée ou à temps partiel), qui possèdent moins de qualifications ou qui sont composés de migrants ou de parents isolés (voir figure 2). Les écarts entre les hommes et les femmes en matière de soins et la concentration du travail à temps partiel aggravent en outre l’exposition des femmes dans de nombreux États membres, ce qui montre que le nombre d’heures et la composition du ménage comptent autant que le salaire horaire.
Figure 1: Taux de pauvreté au travail (en %), Europe des Vingt-sept et États membres, 2024

Source: base de données EU-SILC (ilc_iw01 series)
Figure 2: Taux de pauvreté au travail (en %) en fonction des caractéristiques sociodémographiques et liées au marché du travail, Europe des Vingt-sept, 2024

Source: base de données EU-SILC (ilc_iw01/02/03/04/05/06/07/16 series)
Quelles sont les mesures prises par l’Union et les États membres pour lutter contre la pauvreté au travail et sont-elles suffisantes? Que faudrait-il faire de plus?
Certaines politiques peuvent contribuer à réduire la pauvreté au travail:
- des planchers salariaux adéquats (un salaire minimum équitable pour tous les travailleurs) et une large couverture des négociations collectives (jusqu’à 80 % des travailleurs couverts par des accords qui fixent leur rémunération et leurs conditions de travail);
- la transparence et l’application des règles en matière d’égalité des rémunérations;
- des contrats équitables;
- un nombre d’heures prévisible et un plein accès à la protection sociale pour les travailleurs atypiques;
- des services de garde d’enfants universels et abordables qui permettent à plus d’adultes au sein d’une famille de travailler ou d’accepter un plus grand nombre d’heures de travail s’ils le souhaitent;
- une aide au revenu minimum adéquat qui ne tienne pas compte des revenus, de manière à permettre aux familles de continuer à bénéficier de certaines prestations lorsqu’un de leurs membres commence à percevoir une rémunération, afin que le deuxième contributeur aux revenus du ménage y gagne réellement en travaillant plus d’heures.
Le droit et les orientations de l’Union fournissent désormais une boîte à outils en la matière: la directive relative à des salaires minimaux adéquats, la directive sur la transparence des rémunérations, la directive sur le travail via une plateforme et la recommandation de 2023 relative à un revenu minimum adéquat.
Alors que le deuxième système d’échange de quotas d’émission de l’UE (SEQE 2) entrera en vigueur en 2027, le Fonds social pour le climat (2026-2032) pourra réduire les coûts inévitables en matière d’énergie et de transport qui maintiennent sous le seuil les ménages à bas revenus. Promouvoir un meilleur niveau d’instruction et permettre aux travailleurs migrants de travailler dans les règles peut également limiter le risque de pauvreté au travail.
Pour finir, il convient de suivre les avancées en examinant le nombre de travailleurs restant exposés au risque de pauvreté et en ventilant ces données par type de contrat, par sexe et par nombre de personnes actives au sein d’un ménage. Cela permettrait de s’assurer que les politiques bénéficient à ceux qui en ont le plus besoin. Ces informations, recueillies dans le cadre de la principale enquête de l’UE sur le revenu et les conditions de vie (EU-SILC), devraient être publiées de manière régulière et rendues accessibles afin que chacun puisse les consulter.
Sotiria Theodoropoulou est cheffe de l’unité de recherche «Politiques européennes économiques, sociales et de l’emploi» à l’Institut syndical européen (ETUI), basé à Bruxelles.