L'UE recherche la bonne stratégie pour consolider son rang d'acteur économique mondial dans le contexte de l'après-pandémie

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La pandémie de COVID-19 a provoqué un ralentissement de l’activité au sein de nombreux secteurs de l’économie et elle donne lieu simultanément à une transformation importante de l’équilibre des forces dans le monde. Dans ce contexte, l’Union européenne recherche une stratégie appropriée pour consolider son rang d’acteur économique mondial au moyen de politiques visant à renforcer le rôle international de l’euro, à accroître la résilience des infrastructures de ses marchés financiers et à mieux appliquer les sanctions qu’elle impose à des pays tiers.

Dans une conjoncture où domine l’incertitude, où le dollar des États-Unis demeure la monnaie prépondérante sur les marchés financiers en dépit de la montée en puissance de nouveaux acteurs mondiaux, la Commission européenne a présenté sa communication sur le «Système économique et financier européen: favoriser l’ouverture, la solidité et la résilience», dans le but de mieux permettre à l’Europe de jouer un rôle de premier plan au sein du système économique et financier mondial, tout en la protégeant contre les pratiques déloyales et abusives de pays tiers et d’entreprises qui y sont établies. Le Comité économique et social européen (CESE) a organisé une audition publique qui s’est attachée à analyser la teneur de cette communication, dans le dessein d’élaborer un avis sur la question.

Dans son intervention liminaire, Danuta Maria Hübner, députée au Parlement européen et rapporteure pour le dossier du renforcement du rôle international de l’euro, a cadré les débats en posant que: Le rôle international de l’euro demeure en deçà de ses possibilités, mais au fil des ans, il a su devenir une monnaie largement reconnue, utilisée et fiable. Mme Hübner a également expliqué que les mutations géopolitiques et les défis mondiaux, notamment la pandémie de COVID-19, ont mis en lumière la nécessité de renforcer la résilience de l’économie de l’Union européenne, avant d’ajouter qu’une liquidité accrue du système financier de l’Union tendrait à favoriser un rôle international plus affirmé de l’euro et pourrait également contribuer à réduire la vulnérabilité face à de futures crises.

Pour y parvenir, Mme Hübner a fait valoir la nécessité pour l’Europe d’une part d’achever ses projets économiques encore en chantier, à savoir l’architecture de l’Union économique et monétaire et en particulier l’union bancaire, l’union des marchés des capitaux et le cadre de gouvernance économique, et d’autre part de libérer le potentiel que recèle le pacte vert en tant qu’instrument pour consolider le rôle mondial de l’euro. Elle n’a toutefois nullement caché les conséquences de cette stratégie: L’Union européenne dispose d’instruments pour défendre ses intérêts, qu’il convient par ailleurs de renforcer. Mais cela signifie d’endosser des responsabilités considérables: si nous entendons devenir un acteur mondial essentiel, nous devons mener des politiques réglementaires crédibles et fiables.

Selon Mme Hübner, le principal défi qui se profile à cet égard pour l’Europe réside dans la manière d’utiliser les instruments budgétaires mis en place à titre temporaire au cours de la pandémie pour sortir de la récession et soutenir l’économie: Il convient de résorber progressivement au fil des prochaines décennies la dette contractée récemment en recourant aussi à de nouvelles ressources propres. Mais à l’heure actuelle, le véritable défi est de disposer d’une politique propice à la croissance pour sortir de la crise, a-t-elle conclu.Diversification et résilience

Stefano Palmieri, président de la section «Union économique et monétaire et cohésion économique et sociale» du CESE, a insisté sur l’importance d’envisager l’Union européenne en tant qu’un acteur mondial essentiel aux côtés des États-Unis et de la Chine et il a indiqué qu’à cette fin, nous disposons des deux atouts essentiels et sans pareils que sont notre marché unique et notre monnaie unique, l’euro, que nous nous devons tous de chérir et de promouvoir. Selon M. Palmieri, la question n’est pas de le poser en rival du dollar mais d’accroître la diversification des réserves mondiales et des portefeuilles d’investissement et de renforcer ainsi la stabilité et la résilience du système financier mondial. Dans le même temps, cet effort contribuerait également à mettre en avant et défendre partout dans le monde les intérêts de l’ensemble des citoyens et des opérateurs économiques de l’Union.

La Commission a présenté sa position sur le rôle international de l’euro par le truchement de Peter Grasmann, chef d’unité chargé du système financier de l’UE/zone euro près la direction générale de la stabilité financière, des services financiers et de l’union des marchés des capitaux (FISMA), lequel a confirmé que l’objectif ultime n’était pas de remplacer le dollar en tant que monnaie de référence, et déclaré: L’objectif est d’asseoir un rôle plus important pour l’euro, notamment dans des domaines proches des intérêts de l’Union européenne. À son sens, un système multipolaire serait bénéfique pour tous les acteurs et non pas seulement pour l’Union européenne.

Arnaud Mehl, conseiller près la direction générale pour les relations internationales et européennes de la Banque centrale européenne, soutient cette idée tout en faisant valoir que les changements ne pouvaient intervenir du jour au lendemain. Il a suggéré que l’euro et l’Union européenne pourraient jouer un rôle essentiel pour promouvoir la finance verte et durable, ce qui permettrait d’alimenter et de stimuler l’attrait international de l’Union européenne. Dans cette démarche, un euro numérique pourrait également être utile, mais pour qu’une monnaie devienne internationale, d’autres facteurs fondamentaux sont indispensables, tels que sa renommée, des politiques saines, la profondeur et la liquidité des marchés financiers.

William De Vijlder, économiste en chef chez BNP Paribas, a mis en relief le consensus actuel sur la nécessité de renforcer le rôle international de l’euro; il a toutefois averti que tout ce que nous faisons aujourd’hui ou tout ce que nous décidons de ne pas faire influencera profondément l’avenir; toutefois, il n’existe pas de solutions magiques sachant que le dollar des États-Unis domine les opérations dans la plupart des domaines et c’est cet état de fait qu’il est difficile de changer. Pour s’y attaquer, M. De Vijlder a proposé d’avancer par de nombreux petits pas dans de nombreux domaines, tels que les technologies, le commerce, l’union bancaire et l’union des marchés des capitaux, tout en s’assurant qu’ils produisent un effet d’ensemble positif sur le rôle de l’euro.

Niclas Poitiers, attaché de recherche au groupe de réflexion Bruegel, a fait valoir un point de vue différent: Je ne suis pas convaincu du caractère vital pour l’Europe de sa souveraineté financière; sa croissance importe davantage car c’est elle qui aboutirait aussi à renforcer le rôle de l’euro sur les marchés internationaux. M. Poitiers fait également valoir que l’Union européenne ne devrait pas partir du principe que les États-Unis seront toujours disposés à assurer la liquidité des marchés financiers comme ils le font aujourd’hui; s’il devait en aller autrement à l’avenir, les marchés financiers chercheraient d’autres possibilités et c’est alors que l’euro pourrait jouer un rôle plus important.

Application des sanctions

En sus du renforcement du rôle international de l’euro, les débats ont également porté sur la résilience de l’Union européenne face à des sanctions unilatérales imposées par des pays tiers ainsi que sur l’efficacité des sanctions qu’impose l’Union européenne. Alina Nedea, cheffe de l’unité chargée des sanctions près la DG FISMA de la Commission, a mis en relief la nécessité d’améliorer et d’étoffer la boîte à outils de l’Union européenne pour s’attaquer à l’extraterritorialité. Toutefois, Mme Nedea a insisté sur l’idée que la communication de la Commission n’est pas une attaque contre les États-Unis. En matière de sanctions, il nous faut de nouveaux instruments défensifs et offensifs susceptibles de dissuader à l’avenir tout pays tiers d’imposer des sanctions unilatérales et de tenter de dicter à nos entreprises leur ligne de conduite.

Chloé Cina, directrice chargée des sanctions et des embargos internationaux à la Deutsche Bank, a fait valoir que l’application des sanctions gagne en efficacité lorsque ce sont des acteurs multilatéraux qui les imposent car elles disposent de ce fait d’une légitimité et d’une cohérence accrues par-delà diverses juridictions. Mme Cina a également insisté sur l’importance de la convergence pour concevoir les sanctions et sur l’impératif d’unité au sein de l’Union pour les appliquer, sachant que cette unité pourrait être par exemple améliorée si l’Union clarifiait davantage certains aspects essentiels tels que les lignes directrices interprétatives ou les régimes d’octroi de licences et de notification.

Daniel Gros, membre du conseil d’administration et associé émérite du Centre d’études de la politique européenne, un groupe de réflexion, a soutenu cette idée en déclarant que les États membres doivent appliquer les sanctions de l’Union comme s’ils ne formaient qu’un seul État. Selon M. Gros, les sanctions semblent être le seul outil dont dispose l’Union européenne puisque lui font défaut les instruments de puissance qui ne cessent de gagner en importance dans le monde d’aujourd’hui. Toutefois, M. Gros a également rappelé que les sanctions imposées par l’Union n’ont d’efficacité que dans son environnement géographique immédiat: Nos sanctions sont utiles, mais il ne faut pas céder à la naïveté ni perdre de vue que si nous entendons réellement être autonomes sur le plan économique, nous ne saurions non plus dépendre des États-Unis en matière de sécurité.

Tomasz Wróblewski, membre du CESE et rapporteur de son prochain avis sur le «Système économique et financier européen: favoriser l’ouverture, la solidité et la résilience», a résumé à la fin de la manifestation les principaux éléments du débat: Il nous faut des mesures audacieuses et inventives pour renforcer le rôle international de l’euro.» «Il s’agira d’un élément crucial pour remettre notre économie sur la voie de la croissance dans le monde d’après la pandémie, a déclaré M. Wróblewski.

Philip von Brockdorff, membre du CESE, présidait l’audition et l’a clôturée en expliquant que les idées avancées par les intervenants nourriront les travaux du groupe d’étude du CESE sur cette question, ainsi que la teneur de l’avis que celui-ci est en train d’élaborer. Il est prévu que la version définitive de cet avis, qui reflétera les vues qui émergeront du consensus de la société civile organisée au sein de l’Union européenne, soit adoptée par le CESE lors de sa session plénière en juin 2021.

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