Les zones rurales ont le potentiel pour produire davantage de résultats

This page is also available in

Si l’attrait de la vie à la campagne s’est accru ces toutes dernières années, de nombreuses zones rurales de l’Union restent confrontées à un certain nombre de problèmes qui dissuadent les personnes d’y rester ou de s’y installer.

Malgré la croissance globale de l’emploi qu’elles enregistrent et l’amélioration de leur image, les zones rurales, qui représentent 80 % du territoire de l’Union et abritent 30 % de sa population, restent à la traîne par rapport aux villes sur de nombreux points.

Elles pâtissent de problèmes structurels tels que le manque de possibilités d’emploi attrayantes, la pénurie de compétences, le manque de connectivité et le sous-investissement dans les infrastructures, notamment numériques, ainsi que dans les services essentiels. En l’absence de politiques et de financements solides, tant au niveau de l’Union qu’à celui des États membres, les zones rurales continueront à être confrontées à l’exode des jeunes et à la fuite des cerveaux.

Les secteurs agricole et alimentaire restent essentiels pour l’économie rurale, fournissant à eux deux près de 40 millions d’emplois dans l’Union, la PAC jouant un rôle positif dans la réduction de la pauvreté et la création d’emplois de meilleure qualité pour les agriculteurs. Toutefois, il existe de nombreuses autres possibilités de développement des zones rurales, qui sont offertes par la double transition numérique et écologique et l’augmentation du télétravail et des autres modèles d’emploi, et les zones rurales ont le potentiel pour mieux réussir.

Créer des emplois dans les secteurs des énergies renouvelables, de la bioéconomie émergente, de l’économie circulaire, de l’économie des seniors et de l’écotourisme nécessite des investissements dans les politiques sociales et économiques, mais est à même d’apporter de la croissance et de la prospérité dans les zones rurales, comme l’a montré l’audition intitulée Le marché du travail dans les zones rurales, organisée par le Comité économique et social européen (CESE) le 15 septembre dernier

L’audition a réuni des membres du CESE, des représentants de la Commission européenne et de l’OIT, des partenaires sociaux et des organisations de la société civile.

Le coup d’envoi de l’événement a été donné par Laurențiu Plosceanu, président de la section Emploi, affaires sociales et citoyenneté du CESE.

Le secteur agricole connaît des transformations de fond en raison des tendances qui affectent l’ensemble de l’économie et du marché du travail. L’automatisation et la numérisation, ainsi que la transition vers une économie verte, comptent certainement parmi les plus importantes.  Dans ce contexte, les exploitations agricoles sont confrontées à des défis permanents, à savoir l’évolution démographique, la transformation des compétences et les conditions de travail. Nous devons travailler sur les liens à tisser entre le développement environnemental, économique et social a déclaré M. Plosceanu.

Marina Royo De Blas et Mátyás Szabó, de la DG AGRI de la Commission européenne, ont présenté les derniers chiffres de l’emploi dans les zones rurales de l’Union, qui montrent que le taux de chômage des jeunes, s’établissant à 13,4 %, y reste nettement plus élevé que dans les zones urbaines.

L’écart entre les hommes et les femmes est également plus important, 67 % des femmes vivant dans les zones rurales ayant un emploi, contre 80 % des hommes. La situation varie considérablement d’un État membre à l’autre, car dans certains pays, les zones rurales se sont développées alors que dans d’autres, elles ont vu leurs conditions se détériorer par rapport aux zones urbaines.

L’évolution démographique, la fuite des cerveaux et le dépeuplement continuent de miner les zones rurales. Cela peut être dû à divers facteurs, comme des niveaux de revenus plus faibles et un accès limité aux services, notamment les soins de santé, les transports, la logistique et la connexion aux réseaux numériques. Le sentiment d’être négligé et laissé pour compte est très répandu dans la population, en particulier dans les zones rurales reculées, a déclaré M. Szabó.

Mme Royo de Blas et M. Szabó ont présenté les dernières initiatives de la Commission visant à revitaliser les zones rurales par la création d’emplois, la promotion de l’inclusion sociale, le soutien aux jeunes et l’amélioration de la connectivité.  Il s’agit notamment de l’initiative intitulée «Une vision à long terme pour les zones rurales de l’UE — Vers des zones rurales plus fortes, connectées, résilientes et prospères à l’horizon 2040», du plan d’action rural et du pacte rural. Un progrès important introduit par la PAC est la conditionnalité sociale, qui devra être mise en œuvre par les États membres à partir du 1er janvier 2025.

Drew Gardiner, spécialiste de la politique de l’emploi à l’OIT, a souligné le potentiel que revêtent les zones rurales pour l’avenir. L’un des avantages des emplois agricoles, qui restent la principale source d’emploi dans les zones à faibles revenus, est qu’ils sont moins sujets à disparaître en raison de l’automatisation et moins susceptibles d’être délocalisés. Par exemple, alors que 68 % des travailleurs du secteur du commerce de gros et de détail pourraient être licenciés à cause de l’automatisation, ce risque n’existe que pour 13 % des emplois dans l’agriculture.

Une autre caractéristique propre aux zones rurales est que, si leurs taux de chômage sont tombés à des niveaux plus bas, elles affichent toujours des chiffres supérieurs pour le chômage lié au temps de travail insuffisant, ce qui signifie que les personnes travaillent moins d’heures qu’elles ne le souhaiteraient normalement.

D’autres intervenants ont par ailleurs souligné la nécessité d’exploiter le potentiel de secteurs autres que l’agriculture.

Marta Lozano Molano de la coopérative sociale en milieu rural Wazo CooP (Espagne), a souligné l’importance de la valorisation sociale du patrimoine et de l’économie sociale et solidaire pour rendre les zones rurales plus attrayantes pour les jeunes ménages. Elle a cité l’exemple de la région espagnole de l’Estrémadure, où, à l’heure actuelle, quatre villages sur dix risquent de disparaître.

Klaus Ehrlich, de Rural Tour, la fédération européenne du tourisme rural, a évoqué la nécessité d’exploiter le potentiel du tourisme rural en Europe. Avec 600 000 unités d’hébergement et plus de 6 millions de lits — soit deux fois la capacité totale de l’Espagne, l’une des principales destinations touristiques —, les zones rurales représentent 15 % de la capacité d’accueil en Europe. Le tourisme rural génère un revenu de 200 milliards d’EUR dans les zones rurales et y crée plus d’un million d’emplois indirects ou directs.

Selon M. Ehrlich, le tourisme n’est que l’un des secteurs susceptibles de prospérer dans les zones rurales. Les emplois d’avenir, par exemple dans les secteurs des énergies alternatives et de la protection de l’environnement, nécessiteraient également des investissements. La COVID-19 a renforcé l’image des zones rurales en termes de résilience. L’amélioration de la connectivité et des services en ligne y a également attiré davantage de travailleurs.

Toutefois, la démographie reste un problème majeur, étant donné que les jeunes continuent de quitter les zones rurales. Si vous n’avez pas de jeunes, vous ne pouvez rien faire; vous pouvez maintenir la population dans les zones rurales grâce à des subventions, mais cela ne crée pas de dynamique, a déclaré M. Ehrlich.

Marie-Christine Schönborn, présidente de l’association des Jeunes amis de la ruralité (Young Friends of the Countryside — YFCS), a déclaré que davantage d’incitations sont nécessaires pour encourager les jeunes à s’installer à la campagne. Il s’agirait notamment de mettre en place des incitations financières, mais aussi d’améliorer la connectivité et les possibilités en matière de scolarisation pour les enfants.

Il y a beaucoup de changements à impulser dans les zones rurales, on ne peut se satisfaire du statu quo, a déclaré Florian Marin, membre du CESE. Par contraste avec la valeur ajoutée dégagée par le secteur agricole dans l’UE, les revenus dans les zones rurales restent deux fois plus faibles que dans les villes, les entrepreneurs agricoles gagnant deux fois moins que dans le reste de l’économie.

M. Marin a souligné qu’il importe de relier la conditionnalité sociale à la politique de cohésion, qui doit être prise en compte. Les fonds de la politique de cohésion sont utilisés pour plusieurs domaines, mais les inégalités entre les zones rurales et urbaines sont bien présentes: il y a manifestement quelque chose que nous ne faisons pas comme il faut, a-t-il mis en garde, ajoutant qu’il est nécessaire de renforcer la coordination entre la PAC et la politique de cohésion afin d’assurer une meilleure complémentarité et de mettre en place un cadre adéquat pour le développement des zones rurales.

Pour Juliana Wahlgren, directrice du Réseau européen de lutte contre la pauvreté, la cohésion territoriale est primordiale et doit être placée au cœur des stratégies d’inclusion sociale.

Les zones rurales constituent un espace où il existe un grave problème de dénuement matériel, qui reflète la carence des systèmes de services sociaux et de l’État-providence, et il est vraiment important d’appréhender la pauvreté dans une approche multidimensionnelle, a-t-elle expliqué. Nous devons chercher à comprendre les défaillances qu’il y a eu dans le passé, s’agissant de la répartition des ressources et des possibilités offertes. Lorsque cette inégalité est traitée comme un problème régional ou spatial, nous trouvons cela préoccupant, car ce n’est pas seulement une question de portée géographique: il s’agit d’inégalités sociales qui existent depuis le début de l’humanité, a encore déclaré Mme Wahlgren. 

La troisième table ronde a présenté le point de vue des partenaires sociaux.

Patricia Andriot, vice-présidente du Réseau des collectivités territoriales pour une économie solidaire (RTES, France), a expliqué comment l’économie sociale pourrait constituer un pilier des marchés du travail rural.

Les zones rurales sont confrontées à une faible population, à un manque de services essentiels et à une mauvaise mise en réseau. L’économie sociale et solidaire (ESS) pourrait tirer parti des nombreux avantages de la vie rurale en proposant de nombreuses solutions innovantes.

En France, il y a environ 161 900 emplois dans l’ESS et 22 510 employeurs dans le secteur rural de l’ESS, dont 83 % sont des microentreprises. Environ 50 % des emplois de l’ESS en milieu rural concernent le secteur des services sociaux, notamment les services à la personne, les aides domestiques et les soins de jour.

Lena-Liisa Tengblad, présidente de la Fédération suédoise des employeurs écologiques, a évoqué les difficultés rencontrées pour attirer des travailleurs dans le secteur agricole, en précisant que plus de 300 000 exploitations ont disparu en Suède au cours des 70 dernières années. L’enquête menée par son organisation a montré que les jeunes ne savent même plus qu’il existe des emplois agricoles.

Les agriculteurs doivent assumer eux-mêmes la responsabilité de devenir des employeurs de qualité et attractifs, mais ils ont également besoin du soutien public du gouvernement, a fait valoir Mme Tengblad.

Ignacio Doreste, de la Confédération européenne des syndicats, a insisté sur le fait qu’il convient, à titre de conditions préalables à la revitalisation de l’économie rurale, de réaliser des investissements visant à créer des possibilités d’emploi, de renforcer les services publics de l’emploi et de promouvoir la mobilité. Il a dit craindre que la hausse des prix de l’énergie n’induise une précarité en matière de mobilité, ce qui aurait des répercussions négatives sur les ménages à faibles revenus.

Thomas Hentschel, de la Fédération syndicale européenne de l’alimentation, de l’agriculture et du tourisme (EFFAT), a souligné l’importance de veiller à ce que les points de vue des habitants des zones rurales soient entendus.

M. Hentschel a ainsi évoqué le fait que les habitants des zones rurales ne disposent pas de groupes de pression capables de se faire entendre, car les personnes issues de ces zones ayant obtenu des diplômes et des qualifications supérieures ont tendance à partir pour les zones urbaines.

Friedrich Trosse, de SME United, a souligné en ces termes que les partenaires sociaux doivent être associés à toutes les stratégies pour les zones rurales: C’est fondamental. Nous devons montrer aux zones rurales que l’Europe est là pour les aider; nous devons montrer sur le terrain que nous améliorons les zones rurales.

Pour conclure l’événement, le président de l’Observatoire du marché du travail, Lech Pilawski, a déclaré: Nous avons besoin d’une approche globale des zones rurales, nous ne pouvons pas la limiter à une seule perspective et ne devons pas oublier l’aspect social. Nous avons une vision: veillons à ce qu’elle soit mise en œuvre!