Les Roms d’Europe, des victimes oubliées de la COVID-19

Les mesures ayant trait à la santé, à l’éducation et à l’économie imposées par les États membres de l’UE durant la crise de la COVID-19 ont largement échoué à protéger les communautés roms en ne tenant pas compte de leur extrême pauvreté et en ne leur donnant pas la priorité dans les stratégies de santé publique et de vaccination.

Alors que 80 % d’entre eux vivent dans des campements surpeuplés et dans des quartiers denses, souvent dans des foyers dépourvus d’accès à l’eau courante et d’installations d’assainissement de base, et qu’ils n’ont qu’un accès limité aux services de santé, les Roms ont été touchés de manière disproportionnée par la pandémie de COVID-19, avec des taux de mortalité et d’hospitalisation plus élevés que ceux de la population en général.

Les mesures économiques et l’apprentissage à distance dans les écoles, instaurés par les gouvernements en réponse à la crise, ont bien souvent totalement négligé les Roms, les laissant sans emploi ni revenus et dans l’incapacité de suivre les programmes d’éducation.

En raison de la montée de la désinformation et des préjugés à leur encontre, alimentée par un redoublement des interventions policières dans leurs campements lors des confinements dans certains pays, par les doigts accusateurs pointés vers eux pendant la pandémie et par un isolement accru, la situation des Roms s’est encore aggravée.

Cette absence de réponse adéquate de la part des pouvoirs publics et de mesures concrètes sur le terrain poussera les Roms dans une pauvreté plus profonde encore et dans une spirale de déclassement qui pourrait atteindre des proportions catastrophiques et affecter la société dans son ensemble, a révélé l’audition du CESE sur le thème L’impact de la crise de la COVID-19 sur la communauté rom: identifier des mesures pour y remédier.

L’audition, qui s’est tenue le 22 juin, a réuni des membres du CESE ainsi que des représentants de la Commission européenne, d’agences de l’UE et d’organisations de la société civile défendant les droits des Roms.

La protection des droits fondamentaux devrait être universelle et ne pas s’appliquer différemment selon l’origine ethnique ou l’adresse de résidence, a affirmé Alfredas Jonuška, président du groupe d’étude thématique du CESE sur l’intégration des Roms, à l’ouverture de l’audition.

L’épidémie de COVID-19 a accru l’exclusion, la pauvreté et la discrimination dont souffrent depuis longtemps les groupes les plus vulnérables, y compris les Roms, qui constituent la principale minorité, a déclaré Lavinia Banu, de la DG JUST de la Commission européenne.

Mme Banu a présenté plusieurs instruments financiers proposés par la Commission pour apporter une réponse immédiate à la crise afin d’aider la communauté rom. Il s’agit notamment de l’initiative d’investissement et de l’initiative d’investissement+ en réaction au coronavirus, qui permettent un déploiement rapide des ressources du Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD).

 

LES CAMPEMENTS ROMS DURANT LA COVID-19: PLUS DE SOLDATS ET DE DRONES QUE DE MÉDECINS ET D’INFIRMIERS

Radost Zaharieva, coordinatrice politique pour les inégalités en matière de santé et pour la santé des Roms au sein de l’Alliance européenne de santé publique (EPHA), a déclaré que les conditions de promiscuité et le manque d’installations sanitaires de base rendaient très difficile pour les Roms de respecter les mesures de santé recommandées, telles que la distanciation sociale ou l’isolement à domicile.

Étant donné que la plupart des campements roms se trouvent dans des lieux pollués, situés par exemple à proximité de décharges ou de sites industriels, et qu’ils ne bénéficient souvent pas de services publics tels que la collecte des déchets, le risque de contamination et de propagation du virus est plus élevé. Le fait de vivre dans des habitations mal équipées en installations de chauffage expose davantage les Roms aux maladies respiratoires et cardiovasculaires, ce qui constitue également un facteur de risque dans le contexte de la COVID-19.

Malgré les preuves d’une exposition accrue à la COVID-19 et d’une corrélation entre les inégalités sociales et sanitaires et les décès imputables à la COVID, les Roms n’ont pas été ciblés prioritairement par les stratégies de vaccination. Et les confinements ont encore accru l’isolement des communautés roms au moment où elles avaient le plus besoin de soutien, a déclaré Mme Zaharieva.

L’EPHA plaide en faveur d’une équité en matière de santé en tant que facteur essentiel pour faire progresser l’égalité, l’intégration et la participation des Roms. En 2020, elle a relancé une charte européenne révisée en faveur d’une telle équité, en vue d’améliorer la santé et le bien-être de tous et de prévenir les inégalités injustes et évitables en matière de santé, a indiqué Mme Zaharieva.

L’Open Society Foundation a récemment publié un rapport intitulé Roma in the Covid-19 Crisis: an early warning from six EU Member States (Les Roms durant la crise de la COVID-19: des signaux d’alerte en provenance de six États membres de l’UE), dans lequel elle affirme que les réponses apportées par les pays de l’Union face à la COVID-19 ont précipité, pour des millions de Roms, une catastrophe qui s’annonçait déjà à l’horizon. Le rapport a conclu que la catastrophe toucherait non seulement les Roms, mais aussi la société et les économies en général, portant les conflits interethniques à des niveaux jamais atteints au cours des trente dernières années.

Sur la base d’une analyse de la situation en Bulgarie, en Slovaquie, en Italie, en Roumanie, en Espagne et en Hongrie, le rapport est arrivé à la conclusion que ces pays de l’Union n’avaient pas, proportionnellement, accordé suffisamment d’attention au risque nettement supérieur de mourir de la COVID-19 au sein des communautés roms.

Les mesures sanitaires sont inadaptées aux conditions d’extrême pauvreté et ne s’appliquent qu’aux bénéficiaires d’une assurance maladie, laquelle fait défaut à de nombreux Roms. Dans certains pays, l’armée, les forces de police et les drones ont été plus présents dans les communautés roms que les infirmiers, les médecins et les fournitures médicales, a déclaré Neda Korunovska, de l’Open Society Roma Initiatives Office, qui est l’un des deux auteurs du rapport.

Selon ce rapport, 80 % des Roms interrogés vivent en deçà du seuil qui, dans leur pays, est synonyme de risque de pauvreté; environ 30 % vivent dans des logements sans eau courante, et un enfant rom sur trois vit dans un foyer au sein duquel quelqu’un a été se coucher sans avoir mangé à sa faim au moins une fois au cours du mois précédent.

Bien qu’ils aient eu conscience de ces conditions, les pouvoirs publics nationaux n’ont pas accordé la priorité aux quartiers roms lorsqu’ils ont distribué des désinfectants et mis en œuvre des mesures de désinfection. Dans certains pays, les tests de dépistage de la COVID-19 ont exclu une part importante de la population rom, étant donné qu’ils dépendaient d’une couverture par une assurance maladie. En Bulgarie et en Roumanie, par exemple, la moitié seulement des Roms disposent d’une assurance maladie.

Le nombre excessif d’interventions policières et l’impunité dont bénéficient les forces de police en cas d’abus restent problématiques, et la situation en la matière a été particulièrement exacerbée lors des couvre-feux. Dans certains pays, les campements roms ont été mis en quarantaine par l’armée malgré un taux de prévalence de la COVID-19 de 1 %, ou placés en confinement alors que le nombre de cas ne le justifiait pas, laissant les habitants sans accès aux services de première nécessité.

Ces interventions de la police et des autorités ont fait le jeu de l’extrême droite, qui a lancé des campagnes de désinformation à l’encontre des Roms les qualifiant de principale menace pour la santé publique et les accusant de propager le virus, ce qui n’a fait que renforcer les préjugés et l’antitsiganisme.

La crise a également eu un effet dévastateur sur les travailleurs roms étant donné que la plupart d’entre eux travaillent dans l’économie informelle, les arts et la culture ou des métiers peu qualifiés et faiblement rémunérés, ce qui signifie qu’ils n’ont pas été inclus dans les plans sociaux et de relance économique, tels que SURE, et se sont retrouvés sans emploi ni revenus pendant la pandémie.

L’incapacité à suivre des cours en ligne a privé d’école plus de la moitié des enfants roms, menaçant d’augmenter le taux de décrochage scolaire des élèves roms qui, à 68 %, est déjà extrêmement élevé.

 

UNE ACTION URGENTE EST NÉCESSAIRE SUR DE NOMBREUX FRONTS

Les participants à l’audition ont souligné qu’il était urgent de mettre en œuvre des mesures concrètes, immédiates et à long terme dans les domaines de la santé, de l’économie, de l’éducation et de la désinformation, afin de mettre un terme à la spirale négative qui affecte la vie et les droits des Roms. Ils ont également souligné l’importance de travailler en étroite collaboration avec les Roms au sein de leurs communautés en leur apportant un soutien pratique, démarche dans laquelle les organisations de la société civile jouent un rôle crucial.

Isvan Kvik, chef de la communauté rom de Lituanie, a évoqué la création d’incubateurs d’entreprises pour les Roms, ce qui leur permettrait de trouver plus facilement un emploi, étant donné qu’ils ne sont souvent pas embauchés en raison de la stigmatisation et des préjugés dont ils sont victimes et non d’un manque de compétences.

M. Kvik est un modèle en la matière: il a ouvert à Vilnius un restaurant rom unique en son genre, parvenant à embaucher 17 personnes, dont de jeunes Roms, en dépit de ressources extrêmement limitées. La promotion des entreprises devrait être l’une de nos priorités; les gens ne peuvent être heureux que lorsqu’ils contribuent à l’économie, a-t-il affirmé.

Zuzana Havirova, du Centre slovaque de sensibilisation et de recherche sur les Roms, a souligné l’importance de l’éducation, un domaine dans lequel de nombreux enfants roms ont accumulé du retard au cours de la pandémie. La Slovaquie à elle seule compte 70 000 enfants de ce type, et la plupart d’entre eux redoubleront leur année scolaire, ce qui compromet leur avenir.

Mme Havirova a mis l’accent sur l’intégration des enfants roms dans le système éducatif: Les enfants doivent être intégrés dans la société en général, et non être élevés dans des centres communautaires isolément des enfants non roms. Les centres communautaires ne doivent pas se substituer aux structures systémiques; en aucun cas nous ne pouvons créer un monde parallèle pour les seuls Roms.

Kumar Vishwanathan, de l’ONG tchèque Life Together, a souligné l’importance de l’action éducative et sociale sur le terrain dans les communautés roms. Nous devons nous rendre dans les communautés ségréguées et marginalisées et informer les gens sur la situation, sur les vaccins et leurs avantages, a déclaré M. Vishwanathan, ajoutant que les organisations telles que la sienne avaient besoin d’un soutien massif pour pouvoir mener à bien leur précieux travail.

Ahmed Ahkim, du Centre de médiation des gens du voyage et des Roms, en Belgique, a exhorté les pouvoirs publics à prendre en considération les besoins des minorités et des groupes vulnérables, étant donné qu’ils ont été les premiers à être oubliés en ces temps de crises exceptionnelles. Une autre tâche cruciale serait de lutter contre l’antitsiganisme, qui est l’une des principales raisons pour lesquelles les appels à la solidarité sont restés lettre morte lorsqu’il s’est agi de faire preuve de solidarité à l’égard des Roms.

L’organisation de M. Ahkim a participé activement au lancement de campagnes d’information relatives à la COVID-19 à l’intention des gens du voyage et des Roms, afin de les maintenir en sécurité pendant la pandémie.

Rafael Saavedra, de la Fundación Secretado Gitano, en Espagne, a mis l’accent sur l’importance des stratégies fondées sur les droits de l’homme dans les communautés et sur le rôle essentiel des organisations de la société civile dans la mise en œuvre des mesures prises.

Toutes les mesures doivent être planifiées et prises en collaboration avec les ONG: nous connaissons la réalité du terrain et nous pouvons entrer en contact avec des personnes auxquelles l’administration n’a pas accès. Nous devons être reconnus et soutenus, a-t-il fait valoir.

M. Jonuška a conclu: Nous appelons de toute urgence les États membres à protéger les droits des Roms en matière de santé, ainsi qu’à tenir compte de la situation spécifique des communautés roms lorsqu’ils déploient des mesures d’urgence.