Concrétiser la souveraineté technologique de l’Europe : de l’ambition politique à la réalité du marché

Le 26 mars 2026, le Groupe des employeurs du CESE a organisé le débat de haut niveau « Concrétiser la souveraineté technologique de l’Europe », avec la participation de la vice-présidente exécutive Henna Virkkunen. 

Comme l’a souligné Sandra Parthie, présidente du Groupe des employeurs du CESE, il existe un fossé croissant entre l’ambition politique européenne en matière de souveraineté technologique et la réalité vécue par les entreprises sur le terrain. Combler ce fossé nécessite non seulement une vision stratégique, mais aussi des améliorations concrètes des conditions-cadres, notamment en matière d’intégration des marchés, de cohérence réglementaire et de capacité des entreprises à se développer au-delà des frontières — tout en rappelant que les choix technologiques européens ont des implications stratégiques plus larges au-delà de la sphère économique. 

S’appuyant sur ce cadre, la vice-présidente exécutive de la Commission européenne, Henna Virkkunen a souligné que « la puissance technologique est devenue géopolitique », et que le développement des technologies européennes est « une question de souveraineté, de sécurité et de démocratie ». Tout en réaffirmant l’ambition européenne de devenir leader en intelligence artificielle, elle a reconnu les préoccupations liées à la complexité réglementaire et a insisté sur le fait que « la réglementation européenne doit être un facilitateur et non une contrainte ». Outre des efforts de simplification tels que le Digital Omnibus et le portefeuille d’affaires européen (EU Business Wallet), elle a annoncé un prochain paquet sur la souveraineté numérique, comprenant une loi Chips 2.0 et une loi européenne sur le développement du Cloud et de l’IA. « L’Europe dispose déjà des atouts clés pour être leader mondial », a-t-elle conclu, « mais elle doit désormais agir avec plus de rapidité et de détermination ». 

Le panel réunissait Stéphane du Boispéan, responsable du numérique et des paiements chez Schwarz Group ; Cassi Welling, directrice générale et directrice de la stratégie chez constellr, une entreprise de deep-tech dans le secteur spatial ; et Antonio Grasso, directeur des affaires publiques à l’Alliance européenne DIGITAL SME, chacun apportant une perspective complémentaire sur les contraintes structurelles auxquelles fait face la technologie européenne. 

Concernant les dépendances, M.du Boispéan a souligné que le fossé entre l’ambition politique et le comportement du marché réside à la fois dans des facteurs opérationnels et structurels. « Migrer des charges de travail critiques est coûteux et nécessite beaucoup de temps et de ressources », a-t-il noté, tandis que l’absence d’alternatives crédibles renforce les effets de verrouillage. Il a également évoqué des cas concrets où des fournisseurs non européens ont augmenté les tarifs de licence « jusqu’à 30 % sans négociation », illustrant l’asymétrie de pouvoir dans les structures de marché actuelles et la nécessité de mieux cartographier les vulnérabilités des infrastructures critiques. 

Mme Welling a apporté un point de vue deep-tech, en soulignant que la dépendance à l’égard de fournisseurs non européens limite directement la capacité de l’Europe à se développer. Dans des secteurs tels que l’espace, « la dépendance à des fournisseurs externes affecte directement l’innovation et la vitesse de déploiement », les exigences de dernière minute des fournisseurs de lancement révélant le manque d’indépendance opérationnelle. Plus fondamentalement, elle a soutenu que sans accès autonome aux infrastructures clés — notamment les capacités de lancement et l’informatique de confiance — l’Europe ne peut pleinement contrôler ses actifs stratégiques ni garantir la continuité des opérations.

Du point de vue des PME, M. Grasso a souligné que le problème n’est pas tant l’absence de solutions européennes que leur adoption limitée. « Des alternatives européennes existent déjà, mais elles manquent souvent de visibilité », a-t-il observé, affirmant que la demande insuffisante reste la contrainte centrale. Dans ce contexte, la commande publique est identifiée comme un levier essentiel pour créer des opportunités de marché, soutenir la croissance et renforcer l’écosystème technologique européen. 

La discussion a également mis en lumière des goulets d’étranglement plus larges de l’environnement des affaires, soulignant la nécessité d’un cadre réglementaire et politique plus cohérent et plus favorable. Welling a mis en garde contre le risque de remplacer des dépendances externes par des dépendances nationales, notant que cela risquerait « de créer de nouveaux points de défaillance uniques » dans un paysage déjà fragmenté. Elle a insisté sur le fait que pour les entreprises innovantes, « la rapidité et l’accès à la trésorerie sont essentiels », nécessitant un rôle plus agile de l’État — non seulement comme régulateur, mais aussi comme architecte capable d’assurer le déploiement rapide des financements et de réduire les délais administratifs.

Grasso a également souligné que la croissance transfrontalière et l’accès au capital restent des contraintes structurelles majeures, la fragmentation du marché unique continuant à limiter les opportunités de développement. Il a appelé à une orientation plus forte vers la demande dans le prochain cadre financier pluriannuel, insistant sur le fait que les instruments de financement devraient être davantage alignés sur les objectifs de souveraineté et conçus pour créer activement des marchés pour les solutions européennes, et non simplement soutenir leur développement.

Du Boispéan a ajouté que la souveraineté technologique doit être comprise « avant tout comme une question de compétitivité », nécessitant non seulement des investissements dans les infrastructures mais aussi une plus grande clarté et prévisibilité réglementaires. Dans ce contexte, les procédures d’autorisation, les exigences de conformité et les cadres qui se chevauchent ont été identifiés comme des domaines où la simplification pourrait avoir un impact direct sur la capacité des entreprises à se développer. Il a également souligné le rôle stratégique de la commande publique, notant qu’une utilisation plus ciblée pourrait aider à réduire les risques de dépendance, éviter les effets de verrouillage du marché et fournir des signaux crédibles de demande pour les technologies européennes.

Conclusions 

Quatre grandes conclusions ont émergé du débat. Premièrement, les dépendances ont été largement reconnues comme reflétant des asymétries de pouvoir sous-jacentes, limitant la capacité de négociation des entreprises européennes et renforçant des vulnérabilités structurelles qui ne peuvent être traitées par la seule réglementation. Deuxièmement, la contrainte centrale de l’Europe réside dans sa capacité à se développer plus que dans sa capacité à innover : sans demande suffisante, intégration du marché et opportunités de croissance, les technologies européennes risquent de rester structurellement marginales. Troisièmement, il y a eu une forte convergence sur la nécessité de dépasser une compréhension binaire de la souveraineté technologique. Plutôt que de privilégier systématiquement les solutions européennes, les participants ont prôné une approche plus calibrée — assurant le contrôle des infrastructures critiques tout en conservant une ouverture là où elle reste économiquement et stratégiquement avantageuse. Enfin, atteindre la souveraineté technologique nécessitera une hiérarchisation claire et des choix stratégiques, incluant des investissements soutenus, une utilisation plus efficace de la commande publique et un cadre politique cohérent capable d’aligner les incitations du marché sur les objectifs politiques. La simplification, bien que nécessaire, n’a pas été jugée suffisante en soi.

En somme, le débat a souligné un message constant : le défi de l’Europe n’est pas la capacité technologique, mais les conditions nécessaires pour la transformer en échelle, résilience et compétitivité mondiale.

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