L’Europe face à «l’ogre»: l’UE progresse dans la mise en œuvre du plan ReArm en réponse à l’agression russe

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine n’a pas seulement remodelé le paysage de la sécurité en Europe, elle a aussi contraint l’Union européenne à repenser ses propres fondements. Après avoir débuté en 2014 par l’annexion illégale de la Crimée, le conflit s’est aggravé lors de la guerre du Donbass pour aboutir à l’invasion à grande échelle en février 2022, qui a annihilé le peu de confiance que l’on accordait encore à Moscou. Aujourd’hui, la Russie est nettement moins considérée comme un partenaire stratégique, et davantage perçue comme une menace existentielle aux portes de l’Europe.

S’exprimant à l’issue du récent sommet de Washington, le président français Emmanuel Macron a clairement indiqué sa position: Vladimir Poutine est un «ogre» à nos portes, qui cherche non seulement à s’emparer de territoires, mais aussi à ébranler la stabilité de l’Europe. Le défi, a souligné M. Macron, n’est pas uniquement militaire: il est également politique, industriel et technologique.

Combler les lacunes européennes en matière de défense

La guerre a pleinement dévoilé les insuffisances militaires de l’Europe: des arsenaux vieillissants, des marchés publics atones et l’absence de stratégie industrielle cohérente. L’Europe ne peut se contenter de bonnes intentions pour défendre son avenir. La sécurité requiert un pouvoir de contrainte soutenu par la force industrielle.

La réponse de Bruxelles est le plan «ReArm Europe», une proposition radicale d’ancrer la défense au cœur même du budget et du cadre réglementaire de l’UE.

Au centre de cette réforme figure un règlement ambitieux qui modifie six grands programmes de l’Union dont, entre autres, Horizon Europe, le programme pour une Europe numérique et le mécanisme pour l’interconnexion en Europe, dans le but de lever les restrictions qui imposent de longue date des objectifs exclusivement civils aux financements de l’Union. Pour la première fois, les technologies de défense et à double usage seront traitées comme des secteurs stratégiques dans le cadre de la plateforme «Technologies stratégiques pour l’Europe» (STEP).

Cette évolution ouvre à l’industrie européenne de la défense un accès direct aux incitations à l’investissement de l’UE et élargit le champ d’application des programmes existants afin de couvrir les munitions, la production de missiles, l’IA, la cyberrésilience et les corridors de mobilité militaire, qui sont des artères vitales pour déplacer rapidement des troupes et des équipements à travers l’Europe.

Des munitions à l’IA: mettre en place la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE)

La proposition prolonge le programme de production de munitions et de missiles (ASAP) jusqu’en 2026, garantissant l’approvisionnement urgent de l’Ukraine et la reconstitution des stocks européens. Dans le même temps, elle intègre les infrastructures à double usage — telles que des services informatiques en nuage sûrs et les applications de défense fondées sur l’IA — dans la politique d’investissement générale de l’UE.

Les fonds non utilisés provenant de programmes plus anciens, tels qu’Horizon 2020, seront réorientés vers de nouveaux projets d’innovation dans le domaine de la défense, ce qui donnera aux start-ups et aux pôles de recherche européens un rôle de premier plan dans la modernisation de l’arsenal du continent.

En d’autres termes, l’enjeu ne se limite pas aux armes. Il s’agit de construire une base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) suffisamment solide pour faire face aux réalités d’une longue confrontation avec la Russie.

Un nouveau consensus stratégique

Le récent avis du Comité économique et social européen ECO/679 souligne l’urgence de la situation. Il préconise des augmentations durables et conséquentes des dépenses consacrées à la défense, à partager entre l’Union et ses États membres, afin de garantir la prévisibilité pour l’industrie et la crédibilité sur la scène mondiale. L’extension de la plateforme STEP à un quatrième pilier consacré à la défense indique un choix politique fondamental: la sécurité n’est plus un enjeu de second rang du programme européen en matière d’innovation: elle en est le moteur.

Le moment où l’UE a franchi le Rubicon

Autrefois, l’Europe se targuait d’être un projet de paix qui bannissait tout esprit militaire. Mais février 2022 a marqué une rupture. L’agression commise par la Russie a dissipé toute illusion et forcé l’Union à accepter une vérité brutale: la prospérité et la diplomatie ne peuvent plus à elles seules garantir la paix en Europe. Il faut de la puissance — économique, industrielle et militaire.

Le plan ReArm Europe représente la réponse de l’UE. Il ne s’agit pas de revenir à un militarisme à l’ancienne comme pourraient le clamer certains détracteurs, mais de reconnaître que le pouvoir de dissuasion et la résilience doivent être intégrés dans les fondements du projet européen.

Comme nous a avertis M. Macron, l’ogre est à nos portes. Enfin, l’Europe se prépare à se défendre.

Par Jacek Krawczyk, rapporteur de l’avis ECO/679 «Investissements liés à la défense dans le budget de l’UE»