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RIEN NE REMPLACE LES FAITS: LE COMBAT DES JOURNALISTES POUR RÉTABLIR LA CONFIANCE À L’ÈRE DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
À l’heure où n’importe qui peut créer des images et des vidéos de toutes pièces avec une facilité déconcertante, la plus grande menace n’est peut-être pas de voir le public ajouter foi à la moindre fausse information, mais de le trouver résigné à ne plus rien croire du tout. À l’occasion du séminaire «Connecter l’UE», Jochen Spangenberg, de la Deutsche Welle, explique que le meilleur bouclier du journalisme réside dans la vérification des faits, la transparence et des pratiques aussi anciennes que la profession elle-même.
Une photographie suggère une scène se déroulant à Gaza. Elle paraît authentique, et du reste elle l’est... à ce détail près qu’elle a été prise en Syrie en 2016. Ce n’est pas l’image elle-même qui a fait l’objet d’une manipulation, mais le contexte qui l’entoure. Pour Jochen Spangenberg, chef adjoint pour les projets de recherche et de coopération à la Deutsche Welle, ce cas d’école illustre parfaitement l’un des problèmes les plus tenaces de notre époque lorsqu’il s’agit d’informer.
«On se trouve face à des séquences — ou plutôt des images en l’occurrence — qui sont sorties de leur contexte, que l’on va chercher ailleurs dans le but de nous tromper», explique-t-il aux participants au séminaire «Connecter l’UE» organisé à Sofia. D’après lui, ce type de supercherie reste plus courant que les contenus entièrement générés par l’intelligence artificielle.
Il n’empêche que l’IA générative modifie radicalement l’ampleur et le niveau de sophistication du phénomène. Aujourd’hui, n’importe qui peut créer des images, des vidéos, des bandes-sons ou des textes parfaitement crédibles à moindre coût, ce qui rend d’autant plus compliquée l’utilisation de contenus fournis par des témoins oculaires et d’autres personnes présentes sur le terrain, pourtant indispensables lorsque les journalistes professionnels ne peuvent se rendre eux-mêmes sur place.
«Les contenus générés par les utilisateurs ont une valeur inestimable», affirme M. Spangenberg. «Ce qui pose problème aujourd’hui, c’est que la technologie ne cesse de gagner en sophistication, et que le premier venu peut désormais produire des documents numériques relativement poussés et totalement fictifs sans pratiquement débourser le moindre centime.»
Les répercussions vont bien au-delà de la question de savoir si telle ou telle image est vraie ou fausse. La fatigue informationnelle, l’évitement de l’information et la perte de confiance créent en effet un terrain fertile pour ceux qui ne cherchent pas tant à convaincre qu’à épuiser. À cet égard, M. Spangenberg rappelle la mise en garde de Hannah Arendt lors d’un entretien en 1974: «Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien.»
Certains acteurs de la désinformation cherchent précisément à générer ce sentiment de saturation et d’impuissance. Car dans un espace d’information où les affirmations les plus contradictoires se côtoient, le doute lui-même devient une arme.
Il n’est toutefois pas question de se résigner. Journalistes, professionnels de la communication et citoyens, tous ont un rôle à jouer pour relayer les faits au sein de leur sphère d’influence et contrer l’idée qui voudrait que la vérité demeure inaccessible.
Aussi novatrice que soit l’intelligence artificielle, le premier rempart reste résolument traditionnel: se demander qui, quoi, où, quand et pourquoi. Pouvoir répondre à ces questions, c’est déjà faire un pas dans la bonne direction, que le contenu soit généré par l’IA ou non.
La vérification peut s’appuyer sur des séquences, des cartes, des images satellitaires ou encore des logiciels spécialisés, mais elle peut tout aussi bien débuter par un simple appel téléphonique. «Sortir son téléphone et discuter avec quelqu’un qui se trouve directement sur place est une autre manière très efficace de s’y prendre», explique ainsi M. Spangenberg.
L’étape suivante, absolument cruciale, consiste à soumettre les preuves à son audience. «Soyez transparent quant à votre méthode de travail et aux bases sur lesquelles vos conclusions s’appuient, car cela permet au public de vérifier à son tour. Il peut vous interpeller au cas où vous commettriez des erreurs», ajoute-t-il. Mieux vaut reconnaître ses erreurs et en expliquer les causes que de supprimer discrètement un contenu embarrassant. La transparence renforce en effet la crédibilité en ce qu’elle revient à admettre que les rédactions ne sont pas infaillibles.
L’unité «Projets de recherche et de coopération» de la Deutsche Welle propose des ressources gratuites permettant aux utilisateurs de s’entraîner à mieux observer et à écouter plus attentivement (Sharpen Your Senses, par exemple), de parcourir la liste des questions de base et de se servir d’outils de vérification de textes, d’images, de bandes-sons et de vidéos (comme How to Verify). Quant à l’extension de navigateur «InVID WeVerify VeraAI», consacrée à la vérification des faits, elle été mise au point en collaboration avec des partenaires européens dans le cadre de plusieurs projets cofinancés par la Commission européenne et compte à ce jour plus de 160 000 utilisateurs actifs (elle se trouve en accès libre dans la boutique Chrome Web Store).
Ces outils n’en demeurent pas moins de simples assistants et ne font pas nécessairement foi. Quand les vérificateurs de faits de la Deutsche Welle ont soumis la même image générée par l’IA à différents outils de détection, le diagnostic a ainsi varié de la manipulation évidente à l’authenticité probable. «La technologie ne résout pas tous les problèmes», rappelle M. Spangenberg. «Elle peut nous être d’un grand soutien, elle peut nous être utile, mais nous n’en sommes pas encore au stade où nous pourrions nous en remettre entièrement aux outils d’IA et aux logiciels de détection des manipulations.»
Sans oublier que les systèmes de détection ne font généralement que courir après les outils de création: à chaque nouveau modèle génératif, il faut réentraîner les modèles de détection. L’accès soulève lui aussi des questions. Qui peut recourir aux meilleurs outils? Sont-ils gratuits ou accessibles seulement à ceux qui peuvent y mettre le prix? Et les chercheurs bénéficient-ils d’un accès suffisamment large aux données des grandes plateformes lorsqu’ils enquêtent à leur sujet? Le règlement européen sur les services numériques contient certes des dispositions sur l’accès aux données des plateformes, mais dans la réalité, le compte n’y est pas.
Pour rester dans la course, il ne suffit pas de se procurer les derniers logiciels. Les organes de presse doivent élaborer des stratégies décrivant la manière d’utiliser l’IA, les limites à ne pas franchir et la façon dont l’expérimentation s’accorde avec les normes éditoriales. Mais surtout, ils doivent donner à leur personnel suffisamment de temps, de ressources et de possibilités de formation pour s’adapter.
Et pas question de négliger le coût humain. Les vérificateurs de faits et les journalistes peuvent parfois passer des journées entières à examiner des images éprouvantes de guerres, d’attentats et d’exactions. Ce travail nécessite des stratégies de préparation et de gestion, au même titre que le reportage de terrain. «Il faut à tout prix éviter le trouble de stress post-traumatique ou toute autre maladie mentale liée à l’exposition à des contenus horribles et angoissants», affirme M. Spangenberg.
Le combat s’étend désormais aussi aux dialogueurs et aux grands modèles de langage. En effet, les acteurs de la désinformation peuvent introduire dans les données qui les alimentent des biais ou leur propre vision du monde, influençant ainsi les réponses fournies aux utilisateurs. «Il s’agit d’une nouvelle forme de propagande», déclare M. Spangenberg. Son coût est dérisoire par rapport à la propagande traditionnelle. «Tout l’enjeu réside dans le contrôle de l’espace de la connaissance.»
Face à ce constat, la réglementation et l’application de la législation se révèlent incontournables. Si l’Europe a mis en place des règles, leur efficacité dépend de la disposition des pouvoirs publics à les imposer à des plateformes et des fournisseurs puissants. La liberté d’expression est essentielle, précise M. Spangenberg, mais «je pense, à titre personnel, qu’elle a des limites».
Dans un tel contexte, est-il seulement possible de rétablir la confiance? M. Spangenberg n’a pas de formule miracle. Il appelle en tout cas à la persévérance: vérifiez minutieusement, présentez les preuves, soutenez ceux qui font le travail et refusez d’abandonner l’espace d’information. Et surtout, ne renoncez jamais.
Pour conclure, M. Spangenberg cite une nouvelle fois Hannah Arendt: «La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat.» Sa conclusion personnelle se veut plus directe: «Rien ne peut remplacer les faits, ce n’est pas une question d’opinion.»
Spécialiste des médias et des questions de communication, Jochen Spangenberg exerce actuellement les fonctions de chef adjoint des projets de recherche et de coopération à la Deutsche Welle.