Une table ronde sur le thème «La nouvelle boussole économique de l’Europe: concilier compétitivité, droits sociaux et durabilité» s’est tenue pendant l’édition 2026 du séminaire «Connecter l’UE». À cette occasion, les intervenants ont discuté de la manière dont l’Union européenne peut mieux harmoniser ses objectifs économiques et sociaux dans un contexte mondial qui évolue à un rythme sans précédent. Voici les principaux points évoqués.
Connor Allen, représentant d’intérêts économiques
La compétitivité est devenue l’un des thèmes déterminants du programme d’action actuel de l’Union européenne (UE). Selon vous, que nous disent les données sur la situation actuelle de l’industrie européenne et pourquoi pensez-vous que la compétitivité constitue aujourd’hui une telle priorité?
De la même façon qu’on ne peut pas construire une maison sans fondations, on ne peut pas établir de protections sociales sans prospérité. Sans une Europe compétitive, il n’y a pas d’Europe sociale. Il ne peut pas en aller autrement.
Nous sommes en crise et nous devons tirer la sonnette d’alarme.
La part du marché mondial que l’Europe occupe est passée de 25 % en 1992 à 13 % à l’heure actuelle. Notre marché a perdu relativement en taille et en importance. Si en 1992, la parité de pouvoir d’achat d’un Européen moyen représentait 80 % de celle d’un Américain moyen, elle ne s’élève aujourd’hui plus qu’à 68 %. Notre marché est donc aussi relativement plus pauvre. En outre, l’Europe est constamment dépassée par ses concurrents aux États-Unis et en Chine en ce qui concerne l’ensemble des indicateurs qui traitent de l’innovation. Nous comptons 110 licornes, contre 680 aux États-Unis. Nos dépenses de R&D ne représentent qu’une fraction de celles consenties par la Chine et les États-Unis. Un million d’emplois ont disparu entre 2019 et 2023. Et la Commission européenne elle-même déclare que les pertes d’emplois s’élèvent aujourd’hui à 27 000 par mois. De nombreuses usines ferment, tandis que celles qui restent ouvertes ne fonctionnent pas à pleine capacité dans tous les secteurs. Prenons l’exemple du secteur automobile, qui représente 10 % de la production économique européenne et où une usine moyenne fonctionne à 33 % de sa capacité. Vous m’avez demandé ce que les données nous disent sur la situation de l’industrie européenne. Il apparaît très clairement que ces chiffres sont, pour être franc, apocalyptiques. C’est la raison pour laquelle la compétitivité occupe une place de plus en plus importante à l’ordre du jour et capte toute l’attention politique.
Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui empêchent l’industrie européenne de rivaliser au même niveau que ses concurrents mondiaux? Et quels types de changements de politique préconiseriez-vous?
La solution la plus facile: déréglementer, encore et toujours. Mais il n’y a pas qu’un seul obstacle. Notre industrie est touchée par trois grands maux: la surréglementation, la surimposition et les coûts élevés de l’énergie. Depuis un an environ, les risques géopolitiques — dont nous sommes tous très conscients — commencent à devenir le quatrième mal. En fin de compte, nous sommes confrontés à des coûts de l’énergie, des coûts de main-d’œuvre et des taxes historiquement élevés. Cette combinaison n’est pas favorable.
Par déréglementer, je n’entends pas «niveler par le bas». Je pense à une réduction des obligations de déclaration redondantes, des audits qui se chevauchent, des règles qui mesurent le processus plutôt que les réalisations et des situations dans lesquelles la mise en conformité devient une activité économique à part entière. Chaque entreprise en Europe doit se conformer à des centaines d’actes législatifs rien qu’au niveau de l’UE, sans parler de la réglementation à l’échelon national. La majeure partie de cette réglementation a été adoptée au cours des dix dernières années et c’est la raison pour laquelle les Japonais la qualifient de «tsunami réglementaire».
Par exemple, les coûts combinés de mise en conformité avec la directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises, la directive sur le temps de travail et la directive sur la transparence des rémunérations s’élèvent à environ 1,5 million d’EUR d’investissements initiaux, avec des coûts annuels supplémentaires de 1 million d’EUR. Avec cet argent, combien de travailleurs pourrait-on employer? Combien de machines pourrait-on acheter? Combien d’innovations pourrait-on financer? Beaucoup, en réalité. Cette situation n’est viable selon aucun indicateur.
Anne Friel, responsable du programme «Droits environnementaux et état de droit» chez ClientEarth
ClientEarth s’est montré très critique à l’égard du récent programme de simplification de la Commission. Quelles sont les principales préoccupations de votre organisation?
Nous avons deux préoccupations: la manière dont ces changements s’opèrent, mais aussi ce qu’ils impliquent dans la pratique et ce qui est en jeu.
Au cours des deux dernières années, environ dix propositions législatives omnibus ont fait l’objet d’une procédure accélérée sous prétexte de simplification, de compétitivité et d’urgence. La Commission s’est complètement écartée de ses propres règles en matière d’amélioration de la réglementation, qui nécessitent des analyses d’impact et une consultation publique solides. Ces règles ne sont pas optionnelles: elles garantissent que la législation de l’Union se fonde sur des preuves solides des incidences à long terme sur les citoyens, les entreprises, les droits de l’homme et les objectifs climatiques, et qu’elle prenne en compte les expériences et les points de vue des Européens. Toutefois, aucune des dix dernières propositions omnibus n’a suivi ces règles.
Les vérifications de la cohérence climatique et les analyses d’impact ont été omises, les consultations publiques ont été contournées et de nombreuses décisions essentielles prises par la Commission lors de l’élaboration de ces propositions législatives ont été, en réalité, influencées par certains intérêts commerciaux et ont exclu les voix de la société civile.
La directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (CSDDD) a été vidée de sa substance par la première proposition omnibus, alors qu’il s’agissait d’un acte législatif majeur du pacte vert. Elle exigeait des grandes entreprises qu’elles recensent, préviennent et combattent les violations des droits de l’homme et les atteintes à l’environnement tout au long de leurs chaînes de valeur. Elle imposait également aux entreprises d’adopter et de mettre en œuvre des plans de transition climatique.
Le premier train de mesures omnibus a radicalement réduit le nombre d’entreprises auxquelles ces mesures s’appliquent et a complètement éliminé les plans de transition climatique, avec pour justification, dans la proposition de la Commission, que ces plans représentaient des charges administratives et bureaucratiques. Ils constituent pourtant une obligation primordiale et une composante essentielle du pacte vert. Qu’est-ce que cela signifie pour l’Europe? Si les entreprises ne sont plus tenues de rendre compte des atteintes à l’environnement et aux droits de l’homme liées à leurs chaînes d’approvisionnement, les risques sont en réalité supportés par d’autres: par les travailleurs victimes d’exploitation, par les populations touchées par la pollution et la déforestation, puis, en fin de compte, par chacun d’entre nous, nos enfants et les enfants de nos enfants, qui sommes tous confrontés aux conséquences du changement climatique. Si nous devons réellement modifier la législation, faisons de même au niveau européen, en nous fondant sur la démocratie et en nous appuyant sur des preuves solides et une participation inclusive.
Que proposeriez-vous pour rendre les entreprises européennes plus compétitives dans l’économie mondiale sans compromettre les protections environnementales mises en place par l’UE?
Réduire considérablement les garanties environnementales et sociales n’est pas la solution. La démocratie, la transparence et l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes ne constituent pas des obstacles à la compétitivité. Ce sont elles qui rendent la réglementation européenne crédible et durable. Nous devrions vraiment réfléchir à la résilience énergétique, à la résilience alimentaire et à la manière dont nous pouvons maintenir notre mode de production à l’avenir. Tout ceci n’est clairement pas possible sans réglementation.
Un environnement sain et un climat sûr constituent les fondements des entreprises et de la bonne marche des affaires à l’avenir. Bien que les coûts liés au maintien du réchauffement climatique en dessous de deux degrés et à la prévention de l’effondrement des écosystèmes semblent extrêmement élevés aujourd’hui, si nous n’agissons pas, les coûts de l’inaction seront beaucoup plus élevés.
Slavina Spasova, ULB, membre de l’équipe principale du réseau European Social Policy Analysis Network (ESPAN)
Dans son rapport sur l’état des lieux pour l’année 2025, l’Institut syndical européen affirme que la compétitivité est devenue une perspective trop étroite pour penser à la réussite économique. Si tel est le cas, quels indicateurs les décideurs politiques devraient-ils plutôt prendre en considération?
La macroéconomie et les expériences vécues par les citoyens évoluent parfois dans des directions opposées. Les indicateurs macroéconomiques s’améliorent: l’emploi est en hausse et le PIB se redresse, mais les salaires réels dans plusieurs États membres restent inférieurs aux niveaux d’avant la pandémie, la pauvreté des enfants augmente même dans certains pays et le logement est de plus en plus hors de portée, en particulier pour les jeunes générations.
Nous devrions examiner quatre indicateurs.
Le premier est la qualité de l’emploi. Il ne faut pas seulement étudier les taux d’emploi, car des chiffres élevés peuvent masquer des situations très fragiles, comme des contrats précaires, des horaires de travail imprévisibles, des emplois pouvant entraîner des risques psychosociaux ou des cas de jeunes ne travaillant pas et ne suivant pas d’études ou de formation. Nous devons en outre nous pencher encore davantage sur des indicateurs tels que la croissance des salaires réels, la pauvreté des travailleurs, l’écart de rémunération et de pension entre les hommes et les femmes, ainsi que la portée des négociations collectives.
Le deuxième domaine très important est l’investissement social tout au long de la vie. Ce qui est vraiment rassurant, c’est que ce paradigme reste primordial au sein de l’UE. Il est visible dans l’union des compétences, dans la stratégie de lutte contre la pauvreté, dans le plan en matière de logement et, de manière plus générale, dans l’approche fondée sur le parcours de vie qui se dégage du socle européen des droits sociaux. On le retrouve à présent également dans la gouvernance de l’Union, en particulier grâce à la nouvelle procédure de convergence sociale. Toutefois, une fois de plus, il existe un risque que l’approche de l’investissement social soit réduite aux seules compétences et à l’offre de main-d’œuvre.
Troisièmement, nous devrions examiner de manière synoptique les trois principales transitions qui se déroulent actuellement au niveau de l’UE, sur le plan écologique, numérique et démographique. Et en quatrième lieu, n’oublions pas la politique d’égalité entre les hommes et les femmes, car ces transitions sont toutes largement insensibles aux questions d’égalité de genre.
Il est très important de viser juste en ce qui concerne le discours général, ce qui signifie que le socle européen des droits sociaux devrait rester le discours principal. Voyons ce qu’il advient du plan d’action révisé.
Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus en ce qui concerne le programme de simplification de l’UE?
Personne, pas même les syndicats, ne s’oppose à des règles plus claires, plus simples et plus faciles à appliquer. La simplification est légitime et peut même soutenir les objectifs sociaux et environnementaux. Toutefois, lorsque l’on procède à une simplification, il est très important de mener dans un premier temps des analyses d’impact appropriées et d’associer ensuite toutes les parties prenantes, y compris les syndicats et la société civile.
Philipp Lausberg, analyste politique en chef, European Policy Centre
Comment évaluez-vous l’état de l’économie européenne et ses perspectives dans cet environnement très concurrentiel?
L’Europe reste le deuxième plus grand bloc économique au monde. Elle est la plus grande puissance commerciale. Elle jouit d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, de solides capacités de fabrication, d’un excellent secteur de la recherche et d’un leadership mondial dans de nombreuses technologies vertes et industrielles. Elle dispose d’un état de droit solide, d’une bonne prévisibilité et d’un modèle social robuste. Autant d’éléments qui constituent des atouts dans un monde de plus en plus instable et imprévisible. Mais le monde a fondamentalement changé. Et le modèle de croissance de l’Europe repose essentiellement sur des hypothèses qui ne sont plus d’actualité, telles qu’une énergie bon marché en provenance de Russie, des marchés d’exportation ouverts qui s’appuient sur le libre-échange mondial et un ordre international fondé sur des règles et dont la sécurité est garantie par les États-Unis. Tout cela est pratiquement terminé. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une fragmentation géopolitique et à des guerres, ainsi qu’à l’instrumentalisation des relations économiques.
Si elle n’adapte pas son modèle économique à ces nouvelles réalités, l’Europe risque réellement de connaître une lente agonie. Elle ne peut le faire que si elle parvient à tirer parti de sa taille. Cela signifie qu’elle doit intégrer plus avant son marché unique, investir davantage et construire des infrastructures solides tout en investissant dans les compétences et en réduisant les prix de l’énergie.
Le fait que les États-Unis comptent de grandes entreprises technologiques constitue l’une des raisons pour lesquelles ils sont en avance sur le plan de la productivité, qui représente la mesure principale utilisée par M. Draghi pour expliquer la différence en matière de compétitivité. Cette situation est liée à la taille du pays et de son marché, mais aussi à son grand pouvoir d’investissement. Nous considérons également notre marché unique comme un atout majeur, mais il est trop fragmenté. Secteurs stratégiques, énergie, numérique, défense, services, marchés des capitaux, professions: aucun de ces secteurs n’est totalement intégré. Nous sommes confrontés à des obstacles au marché unique que le FMI a estimés à 44 % entre les pays de l’UE pour les marchandises et à plus de 100 % pour les services. Il est donc plus difficile pour les entreprises de se développer dans l’ensemble de l’Union, alors que cela leur permettrait de concurrencer les États-Unis et la Chine. Le marché unique pourrait également accroître la demande au sein de l’UE et nous rendre moins dépendants des marchés d’exportation tels que la Chine.
En outre, il s’impose que nous réalisions des investissements publics à grande échelle dans une politique industrielle coordonnée, à long terme et bien ciblée, comme le font la Chine, par exemple, et de plus en plus les États-Unis. Enfin, nous devons renforcer notre défense commerciale.
La simplification est-elle la bonne optique et la bonne solution?
La simplification n’est qu’une partie de la réponse. Elle permet de lever un obstacle non négligeable à la compétitivité. La Commission européenne a en effet indiqué que les coûts de mise en conformité avec les exigences administratives et réglementaires s’élèvent à plus de 100 milliards d’EUR par an, ce qui équivaut à environ 0,9 % du PIB européen. Même si ce montant est important, il montre qu’à elle seule, la simplification ne suffira pas. Selon une étude de Bloomberg, les problèmes économiques actuels que connaît l’Allemagne sont imputables aux surcapacités de production en Chine (40 %), aux prix de l’énergie (40 %) et à la charge réglementaire (seulement 20 %). Par conséquent, bien que la simplification ne soit pas négligeable, nous ne devrions pas surestimer son importance par rapport aux autres facteurs que j’ai mentionnés.
Il importe encore plus d’investir davantage dans l’innovation, les technologies clés, l’industrie et les infrastructures, ce qui devrait aller de pair avec les marchés publics, en sus de dispositions en faveur du «Made in Europe» et d’une politique commerciale solide.
Vous pouvez regarder les brefs entretiens et l’enregistrement complet de la table ronde sur notre page web.
De plus amples informations sur les intervenants sont disponibles ici.