L’organisation à but non lucratif roumaine Ateliere Fără Frontiere (AFF) défend à la fois la justice sociale et l’économie circulaire. Elle donne la possibilité aux personnes marginalisées, telles que les réfugiés, les Roms ou les sans-abri, d’entrer dans le monde du travail, et ce d’une manière écologiquement responsable.  Son projet le plus ancien, «educlick», emploie des personnes vulnérables depuis 2008: elles remettent à neuf des ordinateurs et autres appareils électroniques usagés, lesquels sont ensuite donnés à des écoles sous-financées. En 2021, «educlick» a permis à AFF de remporter le prix de la société civile du CESE.

Au cours des quatre dernières années, AFF n’est pas restée sans rien faire: «educlick» s’est développé et l’organisation a lancé trois autres ateliers d’intégration. Cristina Bîcîilă, directrice générale d’AFF, nous en dit plus sur cette remarquable organisation.

Votre projet «educlick» vous a permis de remporter le prix de la société civile du CESE sur l’action pour le climat en 2021. Pourriez-vous nous en dire plus sur le projet et sur son évolution depuis lors?

«Educlick» a été le premier atelier d’AFF. Il a été créé en 2008 pour intégrer les personnes vulnérables dans la société en leur fournissant le soutien professionnel et émotionnel dont elles ont besoin pour accéder au marché du travail. C’est l’occasion pour elles de faire partie d’un modèle d’économie circulaire qui collecte les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), lesquels sont ensuite triés et orientés vers le recyclage ou la remise à neuf. Les appareils réutilisés sont ensuite donnés à des établissements d’enseignement situés dans des zones défavorisées. 

L’attribution d’un prix aussi prestigieux a joué un rôle important dans notre croissance, étant donné que le prix de la société civile du CESE a été un signe de reconnaissance qui nous a conféré de la valeur aux yeux de nos partenaires des secteurs privé et public.

Depuis que nous avons reçu le prix en 2021, nous avons accueilli 56 nouveaux collègues dans notre programme d’intégration professionnelle, dont 26 ont déjà trouvé un emploi sur le marché du travail ouvert ou se sont inscrits à des parcours éducatifs conformes à leurs objectifs. En ce qui concerne l’impact environnemental, nous estimons que nous avons évité 720 tonnes d’émissions d’équivalent CO2 pour la seule année 2024, grâce aux 4 000 ordinateurs reconditionnés que nous avons donnés à des écoles sous-financées.

Parmi les défis que nous avons eus à relever, mentionnons la guerre en Ukraine, qui nous a contraints de nous adapter rapidement. Nous avons accueilli des Ukrainiens et des Ukrainiennes vulnérables dans nos ateliers, dont beaucoup étaient confrontés à des barrières linguistiques. Pour les soutenir, nous avons fait appel à des conseillers de langue russe et ukrainienne afin de leur fournir une assistance sur mesure.

Dans vos ateliers, vous employez des personnes marginalisées. Combien de personnes ont eu la possibilité de travailler avec vous jusqu’à présent? Comment les trouvez-vous? Assurez-vous un suivi avec elles après la fin du projet? Avez-vous des informations sur la question de savoir si le fait de travailler avec vous les a aidées à mieux s’intégrer au marché du travail et à la société?

À ce jour, plus de 300 personnes marginalisées ont bénéficié du soutien d’«educlick», pour la plupart aiguillées vers nous par des partenaires prestataires de services sociaux du secteur public comme du secteur privé.

Dans le cadre d’«educlick», nos collègues participent à un programme d’intégration sociale en plusieurs étapes: en commençant par un entretien d’évaluation des besoins, nous concevons un parcours personnalisé comprenant l’hébergement, la stabilisation, le développement professionnel et, enfin, l’emploi sur le marché ouvert.

À l’issue de ce processus de deux ans, nous continuons de suivre leurs progrès pendant au moins six mois afin de soutenir leur intégration. Notre objectif est de les aider à devenir indépendants et confiants dans leurs capacités, à être prêts à entrer sur le marché du travail ou à suivre une éducation conforme à leurs objectifs à long terme.

Outre «educlick», quels sont les autres projets dans lesquels vous employez des personnes issues de communautés marginalisées, dont des réfugiés? Pourriez-vous décrire celui dont vous êtes particulièrement fière?

«Educlick» n’est qu’un de nos quatre ateliers d’intégration professionnelle, qui sont tous conçus pour offrir le meilleur soutien possible en vue de l’emploi de nos collègues vulnérables:

  • «remesh» recueille des filets publicitaires en maille et les recycle en vêtements et produits domestiques. Il s’agit d’un modèle de «recyclage valorisant» dans un atelier particulièrement adapté aux femmes qui sont des mères célibataires ou des victimes de violence domestique en quête de stabilité;
  • «bio & co» est une ferme située en dehors de Bucarest, où nous cultivons des légumes biologiques qui sont livrés chaque semaine à nos clients urbains afin de créer des alternatives saines au rythme rapide de la vie en ville (modèle «de la ferme à la table»). Nos collègues sont principalement des habitants de la communauté rurale locale, où l’accès au marché du travail est limité;
  • «logitetic» est notre dernier atelier en date, dans le cadre duquel nous répondons aux besoins croissants des entreprises en matière de logistique et d’emballage. Nous y recrutons des personnes handicapées, étant donné que cet environnement de travail est dans l’ensemble celui qui est le mieux adapté à leurs besoins.

Au-delà de notre travail quotidien dans le cadre des quatre ateliers, nous sommes particulièrement fiers des projets que nous avons conçus spécifiquement pour les réfugiés ukrainiens. C’était une nouvelle expérience pour nous, et avoir été capables d’agir et de nous adapter si rapidement est une chose dont nous sommes fiers, même si le contexte même de la guerre va à l’encontre de tout ce que nous défendons. Pourtant, les histoires et les héros que nous avons rencontrés tout au long de la route nous ont durablement marqués et ont révélé le rôle plus profond que nous pouvons jouer au sein de notre communauté.

Vous êtes une organisation de terrain qui aide les communautés vulnérables à s’intégrer sur le marché du travail d’une manière durable et respectueuse de l’environnement. Compte tenu du climat politique actuel — en particulier la montée en puissance des partis de droite et la diminution de la préoccupation pour l’environnement — constatez-vous moins de solidarité et des préjugés croissants à l’égard de ces communautés? Y a-t-il eu une incidence sur votre travail? En tant qu’organisation travaillant sur le terrain, quelle serait, selon vous, la recette d’une inclusion durable?

C’est peu dire que l’époque n’est pas à l’empathie. Malheureusement, nous avons également observé que les plus vulnérables sont généralement pointés du doigt comme étant responsables de la plupart des problèmes de la société contemporaine.

Toutefois, notre raison même d’exister consiste à agir en période de besoin: être un modèle de coexistence entre des personnes issues d’horizons différents, malgré toute l’animosité que les communautés sont susceptibles d’avoir l’une envers l’autre.

C’est pourquoi nous continuons à faire ce que nous avons toujours fait: nous nous considérons simplement comme un tremplin, aidant nos collègues en difficulté à retrouver leur confiance en eux et à combattre la stigmatisation à laquelle ils font face, en se lançant des défis et en prenant en main leur avenir, en choisissant non le chemin le plus facile, mais le plus épanouissant.

Cristina Bîcîilă est directrice générale d’Ateliere Fără Frontiere, une entreprise sociale et sans but lucratif roumaine spécialisée dans l’intégration socioprofessionnelle des personnes vulnérables par l’intermédiaire de quatre entreprises sociales qui combinent inclusion et solutions d’économie circulaire. Elle est également vice-présidente du Réseau européen des entreprises d’intégration sociale (ENSIE).