European Economic
and Social Committee
Éradication de la pauvreté: promesse ou programme?
Le Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN) plaide depuis longtemps en faveur d’une stratégie européenne de lutte contre la pauvreté. Maintenant que son lancement approche, Susana Anastácio, responsable de la communication à l’EAPN, partage la vision du réseau quant à la forme que devrait prendre une stratégie efficace. En effet, si nous voulons vraiment une Europe où chacun peut vivre dans la dignité, les promesses ne suffiront pas. Ce dont nous avons besoin, c’est de courage politique, d’un financement suffisant et d’un engagement à tous les niveaux.
Par Susana Anastácio, EAPN
Le Réseau européen de lutte contre la pauvreté et ses membres plaident depuis plus de 30 ans en faveur d’une stratégie européenne de lutte contre la pauvreté. Depuis l’annonce de cette nouvelle stratégie par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, en juillet 2024, nous avons intensifié nos efforts afin de présenter une vision claire de ce à quoi devrait ressembler une stratégie efficace. À l’approche de 2026, l’année prévue pour le lancement de la stratégie, nous présentons notre vision avec espoir et prudence. En effet, même si l’on nous promet la justice sociale, le terrain reste inégal.
Dans son discours sur l’état de l’Union de 2025, la présidente von der Leyen a mis la barre plus haut en s’engageant à éradiquer la pauvreté d’ici à 2050. L’EAPN fait valoir depuis longtemps que l’objectif doit être l’éradication et non une simple atténuation de la pauvreté, et qu’il ne pourra être atteint qu’avec la participation effective des personnes en situation de pauvreté à chaque étape du processus: de la conception à l’évaluation, en passant par la mise en œuvre. C’est pourquoi nous demandons la création, dans le cadre de la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté, d’un comité PeP (Personnes en situation de pauvreté) et d’un comité de la société civile.
«Rien sur nous sans nous» Des politiques élaborées à huis clos ne peuvent pas refléter la diversité des réalités vécues par ces personnes. Seule une expertise par expérience permettra de combler ces lacunes. Mais la participation doit être représentative, durable, significative et équitablement rémunérée, faute de quoi elle risque de devenir purement symbolique.
L’EAPN continue de créer des espaces où des personnes en situation de pauvreté dialoguent sur un pied d’égalité avec des décideurs politiques, des militants et des experts. En septembre, nous avons organisé la première consultation PeP en prévision du lancement de la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté. Elle a rassemblé des experts par expérience de toute l’Europe ainsi que des représentants de la Commission européenne, notamment la vice-présidente exécutive Roxana Mînzatu, afin de discuter de solutions concrètes pour lutter contre la pauvreté dans l’UE.
Le 5 novembre, nous organiserons, en collaboration avec l’intergroupe «Lutte contre la pauvreté» du Parlement européen, une Journée de lutte contre la pauvreté. Des organisations de la société civile ainsi que des personnes en situation de pauvreté contribueront activement à l’élaboration du programme et joueront un rôle de premier plan dans son déroulement. Cette journée sera suivie de la réunion PeP annuelle. Cette année, notre approche consiste à doter les personnes en situation de pauvreté des outils nécessaires pour garantir leur participation au moyen d’ateliers de renforcement des capacités ainsi que de réunions avec les principales parties prenantes. Nous avons tous besoin d’aide pour nous engager de manière efficace et les personnes en situation de pauvreté ne font pas exception.
Les informations recueillies dans le cadre de ces activités n’ont pas qu’une valeur symbolique; elles alimentent directement nos priorités politiques en prévision de la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté. L’EAPN considère également cette stratégie comme une occasion unique de renforcer les engagements existants au titre du plan d’action sur le socle européen des droits sociaux. Nous avons défini cinq priorités: la garantie d’un revenu adéquat, des marchés de l’emploi inclusifs, l’accès aux services essentiels, la lutte contre le sans-abrisme et les aspects intersectionnels de la pauvreté.
Toutefois, la valeur ajoutée de la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté réside dans sa capacité à aller au-delà des principes du socle européen des droits sociaux en s’attaquant aux causes profondes de la pauvreté et en reconnaissant sa nature multidimensionnelle. La pauvreté est ancrée dans une injustice systémique, des relations de pouvoir inégales et une répartition inéquitable des richesses et des ressources, et elle est renforcée par la discrimination.
C’est la raison pour laquelle l’EAPN a œuvré en faveur de l’intégration d’une perspective de lutte contre la pauvreté dans les stratégies antidiscrimination de l’UE, notamment dans des domaines comme la lutte contre le racisme, les questions LGBTIQ et l’égalité entre les hommes et les femmes, tout en insistant sur la nécessité d’ancrer une perspective antidiscriminatoire dans la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté, en tant que condition non négociable de son succès.
La lutte contre la pauvreté nécessite un véritable financement et une action coordonnée aux niveaux européen, national et local. Le prochain cadre financier pluriannuel (2028-2034) est donc l’une de nos principales préoccupations. À défaut de ressources suffisantes et si l’éradication de la pauvreté n’est pas clairement érigée en priorité, les engagements de l’UE risquent de rester lettre morte. L’absence d’un budget structurel et adéquat pour soutenir les populations les plus marginalisées est particulièrement alarmante.
Dans le même temps, il n’existe actuellement aucun mécanisme garantissant l’adoption de stratégies nationales et locales de lutte contre la pauvreté. L’EAPN et ses membres considèrent cette question comme centrale. Si l’UE peut définir la voie à suivre, les politiques de lutte contre la pauvreté relèvent très souvent des compétences nationales ou locales. Par exemple, l’Union ne peut pas redistribuer directement les revenus au moyen d’allocations de chômage ou de pensions, mais elle peut favoriser la coordination et fixer des normes minimales dans ce domaine.
Notre campagne actuelle à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté insiste sur l’importance de stratégies nationales et locales de lutte contre la pauvreté s’appuyant sur les travaux de nos membres à l’échelon national et sur leurs rapports «Poverty Watch» nationaux. En 2026, nous lancerons le rapport «Poverty Watch» européen, qui donnera un aperçu de la situation actuelle dans l’ensemble de l’Europe.
Au sein de l’EAPN, nous restons déterminés à maintenir la pauvreté et l’exclusion sociale au premier rang des priorités politiques européennes, nationales et locales. Nous croyons en une Europe où chacun peut vivre dans la dignité, mais il faudra plus que des promesses pour y parvenir. Cet objectif requiert du courage politique, des ressources adéquates et un engagement commun à tous les niveaux de gouvernance.
Susana Anastácio est responsable principale de la communication pour le Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN), où elle gère la communication stratégique et l’engagement numérique afin de sensibiliser à la pauvreté et à l’exclusion sociale en Europe. Elle est plus spécialement chargée de traduire des questions sociales complexes en messages clairs et percutants destinés à des publics divers.
Le réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN) est le plus grand réseau européen d’ONG, d’associations et d’organisations de terrain actives dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Créé en 1990, il rassemble 31 réseaux nationaux et 13 organisations européennes œuvrant en faveur d’une Europe plus inclusive sur le plan social.