European Economic
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Diversifier la stratégie commerciale de l’UE dans un ordre mondial en mutation
Le commerce mondial traverse une période de profonds bouleversements. Les tensions géopolitiques, la fragmentation croissante et l’augmentation des coûts redéfinissent les marchés internationaux et influencent les décisions des entreprises. Les chaînes d’approvisionnement ne sont plus optimisées pour le prix le plus bas, mais pour la fiabilité et la résilience. Si l’Organisation mondiale du commerce (OMC) reste une pierre angulaire du système commercial mondial, de nombreux développements décisifs se produisent de plus en plus en dehors de son cadre, mettant en danger le système international fondé sur des règles et la stabilité de nos économies.
Dans ce contexte, le 18 mars 2026, le Groupe des employeurs du CESE a organisé un débat intitulé « Diversifier la stratégie commerciale de l’UE dans un ordre mondial en mutation » avec Jan Schmitz, chef adjoint de l’unité Affaires multilatérales, réforme de l’OMC, concurrence et financement des exportations à la DG Commerce de l’UE ; Eleonora Catella, directrice adjointe de BusinessEurope ; et Dominic Alexander Boucsein, responsable du commerce international à Eurochambres.
L’avantage comparatif de l’UE : la stabilité dans un monde instable
Ouvrant le débat, Jan Schmitz , chef adjoint de l’unité pour les affaires multilatérales à la Direction générale du Commerce de la Commission européenne, a souligné que malgré un contexte mondial difficile, il existe aussi des signaux positifs. Paradoxalement, l’instabilité géopolitique est aujourd’hui l’un des principaux moteurs permettant d’avancer sur des accords commerciaux, car alors que d’autres changent de cap de façon imprévisible, l’Europe reste stable et fiable.
Les négociations avec des partenaires clés tels que le Mercosur, l’Inde et l’Australie progressent, en partie parce que ces partenaires voient de plus en plus l’UE comme un interlocuteur stable et fiable à un moment où d’autres grands acteurs sont perçus comme moins prévisibles. « Nous sommes peut-être lents », a-t-il noté, « mais nous sommes fiables. » Cette fiabilité est devenue un atout stratégique pour l’UE.
Au-delà des traditionnels accords de libre-échange (ALE), l’UE poursuit également des partenariats plus ciblés, notamment dans le domaine des matières premières critiques, comme l’illustrent les récents accords conclus avec des pays tels que l’Afrique du Sud. Ces partenaires recherchent la stabilité à long terme, que l’UE est bien placée pour offrir.
Tout en reconnaissant que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) n’est pas en bon état, M. Schmitz a souligné qu’elle demeure un pilier à préserver. Ses règles ont été conçues pour les pays qui acceptent de s’y conformer, et la majorité du commerce mondial se déroule encore dans le cadre de l’OMC.
Réalité des entreprises : incertitude, perturbations et augmentation des coûts
Du point de vue des entreprises, l’instabilité géopolitique impacte fortement les décisions d’investissement et de commerce. Eleonora Catella , directrice adjointe de BusinessEurope, a souligné que pour les entreprises, la rapidité et la fréquence des chocs récents rendent la planification à long terme de plus en plus difficile.
Les entreprises passent de stratégies à long terme à une gestion de crise à court terme, car les perturbations des chaînes de valeur surviennent sans préavis. Les récentes tensions au Moyen-Orient, par exemple, se sont rapidement traduites par une hausse des coûts de l’énergie et du transport. L’analyse de BusinessEurope montre que 55 % des entreprises dépendent d’importations de produits hautement spécialisés et sur mesure, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux ruptures d’approvisionnement.
Pour les entreprises, la stabilité et la prévisibilité sont désormais primordiales. Même des cadres imparfaits, comme l’accord commercial UE-États-Unis de Turnberry, peuvent offrir un certain degré de certitude qui soutient les décisions d’investissement. Les ALE restent des outils essentiels, mais ils doivent être complétés par des initiatives plus larges, telles que Global Gateway, et par un système multilatéral fonctionnel.
Madame Catella a été claire sur les attentes des entreprises : l’UE doit accélérer la ratification des accords déjà conclus. Le blocage de la ratification du Mercosur a été jugé particulièrement regrettable.
Madame Catella a également insisté sur le fait que, pour rester compétitive et attirer les investissements, l’UE doit poursuivre ses efforts de simplification du cadre réglementaire, compléter le marché unique et éliminer les dernières barrières internes.
Dans le même esprit, Dominic Boucsein , responsable du commerce international à Eurochambres, a relayé ces préoccupations. Il a souligné une augmentation sans précédent de l’incertitude, liée aux guerres, aux menaces tarifaires et à de fortes fluctuations des coûts. Le risque géopolitique est désormais central dans les décisions d’investissement, avec des impacts différents selon la taille et le secteur de l’entreprise.
Pour Eurochambres, des conditions prévisibles et stables sont essentielles. Toutefois, si les ALE sont utiles, le monde n’attend pas l’Europe. Les stratégies de réduction des risques doivent être soutenues par une atténuation crédible du risque politique, en particulier pour les matières premières critiques, où l’Europe reste vulnérable.
Le Mercosur et l’importance de la communication
La discussion sur le Mercosur a mis en lumière des enseignements plus larges pour la politique commerciale de l’UE. Selon M. Schmitz, l’application provisoire montre que les accords commerciaux peuvent encore avancer, même dans un environnement politiquement sensible. Les perceptions ont changé : à mesure que la stabilité s’érode, les avantages du commerce sont mieux compris.
Cependant, une meilleure communication est cruciale. Il est aujourd’hui nécessaire que les décideurs européens comme les entreprises expliquent les bénéfices concrets des accords commerciaux — investissements, emplois et croissance — aux gouvernements nationaux, aux salariés et au grand public. L’opposition reflète souvent un manque d’information, des craintes émotionnelles plutôt qu’un rejet éclairé.
Dans l’ensemble, le débat a confirmé que le commerce mondial devient plus incertain, plus politique et plus coûteux, mais aussi plus stratégique. L’UE a une responsabilité cruciale, tant pour débloquer les accords en attente que pour accélérer la diversification commerciale avec de nouveaux et d’anciens partenaires. Alors que d’autres changent de cap de façon imprévisible, l’Europe est restée stable et fiable, et c’est là sa force.