par Mira-Maria Danisman

Les start-up et les scale-up sont souvent décrites comme le cœur de l’économie d’innovation de l’Europe. Ce sont les concurrentes inlassables, les entreprises qui transforment de nouvelles découvertes scientifiques ou des idées ambitieuses en produits et services susceptibles de révolutionner les industries. Des laboratoires parisiens d’intelligence artificielle aux pionniers des technologies vertes de Stockholm, ces jeunes entreprises symbolisent la capacité de l’Europe à être compétitive à l’échelle mondiale, et renforcent sa résilience et son autonomie stratégique. En cas de réussite, elles créent des emplois, attirent les investissements et injectent du dynamisme dans les différents secteurs.

Pourtant, leur rôle au sein de l’économie de l’Union reste précaire. Contrairement à ce qu’on peut voir aux États-Unis ou dans certaines régions d’Asie, de trop nombreuses start-up européennes ne triomphent jamais sur la scène internationale. Au lieu de cela, elles sombrent dans ce que les entrepreneurs appellent la «vallée de la mort», cette étape délicate qui sépare l’innovation précoce de son succès commercial. Si les start-up sont essentielles pour l’économie de l’Union, en tant que moteurs de l’innovation, c’est leur capacité à se développer qui déterminera si l’Europe pourra bénéficier de leur réussite, ou si elle les perdra à l’étranger.

Pour que les start-up et les scale-up puissent réaliser leur potentiel, des conditions de croissance doivent être remplies, à commencer par un paysage réglementaire qui cherche à travailler avec les entrepreneurs, pas à leur mettre des bâtons dans les roues. Aujourd’hui, les créateurs d’entreprises européens estiment que la complexité et les charges administratives sont le premier obstacle qu’ils rencontrent. Les formalités administratives excessives, les retards de paiement et la fragmentation des règles entre les États membres font perdre du temps et de l’énergie qui devraient être consacrés à l’innovation. Si les réglementations étaient simplifiées et le marché unique réellement harmonisé, les start-up européennes pourraient opérer sur une scène continentale plutôt que simplement nationale.

La deuxième condition est l’accès à un financement qui augmente au rythme de l’ambition. Beaucoup d’entreprises européennes obtiennent un capital d’amorçage initial, mais il s’amenuise souvent durant la phase critique d’expansion. En conséquence, de trop nombreux fondateurs se tournent vers des investisseurs étrangers, ou partent carrément s’installer ailleurs. Si l’Europe veut que ses idées les plus brillantes fleurissent au niveau local, elle doit débloquer des capitaux à grande échelle, grâce à des instruments d’investissement spécifiques de l’Union, à une meilleure intégration sur le marché des capitaux et à des systèmes fiscaux qui encouragent la prise de risques à long terme. Sans cette épine dorsale financière, l’Union risque de devenir un incubateur de talents pour des écosystèmes étrangers.

La troisième condition est le talent. Les start-up européennes sont confrontées à une grave pénurie de main-d’œuvre qualifiée, que ce soit dans les domaines des technologies avancées, de l’entrepreneuriat ou de la recherche. Les obstacles en matière de visas et la lenteur des procédures pour les travailleurs hautement qualifiés originaires de pays tiers ne font que compliquer le problème. Pour être compétitive à l’échelle mondiale, l’Europe doit à la fois attirer des experts internationaux et investir dans son propre réservoir à long terme, grâce à un enseignement plus solide dans le domaine des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques, à des formations à l’entrepreneuriat et à des marchés du travail flexibles qui récompensent la mobilité et l’innovation. En d’autres termes, les idées ne manquent pas, mais si personne ne les concrétise, elles restent inexploitées.

Enfin, les start-up doivent avoir accès à des infrastructures et à des marchés de pointe. Les laboratoires de recherche, les supercalculateurs et les réseaux numériques de classe mondiale ne sont plus un luxe, mais bien un prérequis dans la course à la primauté technologique. Dans le même temps, le marché intérieur européen ne tient toujours pas ses promesses: 70 % des PME n’exercent leurs activités que dans leur pays d’origine, et seulement un quart d’entre elles exportent vers un autre pays de l’Union. Transformer le potentiel du marché unique en un pouvoir de marché concret augmenterait largement les possibilités d’expansion des entreprises.

Si l’Europe est déterminée à faire des start-up et des scale-up les moteurs de la prospérité, elle doit aller au-delà de la célébration de l’innovation et commencer à créer les conditions qui lui permettront de se développer. De premières mesures encourageantes ont été prises, notamment la stratégie de l’UE en faveur des start-up et des scale-up et le tableau de bord des start-up et des scale-up, qui pourraient donner un élan, mais elles doivent se traduire en une réalité vécue par les entrepreneurs.

L’Europe dispose de tous les éléments nécessaires pour endosser le rôle de chef de file; il ne lui manque que la volonté politique. Il est temps de mettre fin aux demi-mesures. Si l’Europe ose s’aligner sur les ambitions de ses entrepreneurs, elle peut transformer les start-up d’aujourd’hui en champions mondiaux de demain, et ainsi façonner non seulement les marchés, mais aussi l’avenir lui-même.