Quand l’incertitude devient le nouveau tarif douanier

Les relations économiques de l’Europe avec les États-Unis sont souvent décrites comme résilientes. En réalité, elles sont indispensables et, par conséquent, dangereusement exposées aux chocs politiques.

Le corridor économique UE-États-Unis reste la plus grande relation bilatérale au monde en matière de commerce et d’investissement. Selon Eurostat, l’Europe exporte chaque année plus de 500 milliards d’euros de biens vers les États-Unis, créant ainsi des emplois dans les secteurs de l’industrie manufacturière, des produits pharmaceutiques, de la technologie, de l’agroalimentaire et des services. Pourtant, à une époque où les lignes tarifaires changent du jour au lendemain, la confiance s’effrite. 

Pour les entreprises, l’incertitude est de facto devenue le nouveau tarif douanier. Des équipes entières passent désormais leurs journées à rafraîchir ce que l’on appelle les «suiveurs de tarifs douaniers» pour suivre les dernières annonces, contre-annonces, décisions de justice et menaces de nouvelles taxes. Si les entreprises ont besoin de tableaux de bord en temps réel pour savoir si leurs marchandises peuvent franchir une frontière demain, c’est que quelque chose a très mal tourné.

Les entreprises se nourrissent de prévisibilité, dont l’absence peut être destructrice.

Cette situation devrait alerter les responsables politiques des deux côtés de l’Atlantique. L’accord de Turnberry visait à rétablir la confiance après des années de tensions, de différends commerciaux, de droits de rétorsion et de protectionnisme post-pandémie. Au lieu de cela, il risque de devenir une victime supplémentaire de l’escalade du chaos en matière de tarifs douaniers.

Et c’est la base industrielle de l’Europe qui subit les dommages collatéraux immédiats.

Pendant une grande partie de la période qui a suivi la guerre froide, les droits de douane ont été traités comme des outils tactiques sur une longue voie vers la libéralisation. Cette hypothèse n’est plus valable. Les analystes du Peterson Institute for International Economics et d’autres institutions politiques ont observé que les mesures commerciales américaines reflètent de plus en plus une stratégie industrielle, des priorités nationales en matière d’emploi et des considérations relatives à la sécurité de la chaîne d’approvisionnement plutôt que des objectifs traditionnels en matière d’accès au marché.

La compétence en matière de commerce existe au niveau de l’UE pour une raison: le pouvoir de négociation repose sur l’unité, l’échelle et la crédibilité. Les réponses politiques mitigées ou les signaux nationaux divergents renforcent la perception de Washington selon laquelle la pression entraîne des concessions. 

Les États-Unis du président Trump privilégient la force par rapport à tout le reste. Les États membres ne peuvent se permettre d’être montés les uns contre les autres. Une Europe divisée ouvre la voie à la lassitude dans les négociations et crée un espace permettant à des blocs concurrents de fixer les normes du commerce mondial.

La solution est claire et urgente: l’Europe doit parler d’une seule voix. Cela suppose une position unique, ferme et collective à l’égard de Washington, qui rétablisse la sécurité juridique, garantisse la prévisibilité douanière et fixe un calendrier de mise en œuvre crédible. Les entreprises n’espèrent pas l’immunité face à chacun des chocs géopolitiques, mais elles attendent de l’UE qu’elle les gère avec unité, clarté et prévoyance.

Avant tout, l’Europe doit investir dans sa propre compétitivité. En cette période prolongée d’instrumentalisation du commerce, seule une base industrielle plus forte et compétitive au sein d’un marché unique à part entière est susceptible de préserver une coopération avec des partenaires fiables. Cela implique d’accélérer la conclusion de nouveaux accords commerciaux, d’approfondir les partenariats existants et de diversifier les marchés afin de réduire l’exposition à la volatilité transatlantique. Il est peu probable que les turbulences actuelles en matière de tarifs douaniers soient les dernières.

Si les entreprises commencent à traiter l’accès transatlantique comme un accès politiquement conditionnel plutôt que structurellement fiable, l’ajustement n’arrivera pas par un événement soudain, mais par un détournement progressif des flux d’investissement, une lente réorganisation des chaînes d’approvisionnement et une érosion continue de la position privilégiée de l’Europe au sein des écosystèmes industriels liés aux États-Unis.

Une fois ancrés, ces changements sont extrêmement difficiles à inverser.

Les relations économiques entre l’UE et les États-Unis sont trop importantes pour échouer soudainement. Mais elles ne le sont pas assez pour ne pas s’atténuer progressivement. Et l’affaiblissement progressif, et non l’effondrement soudain, constitue précisément la manière dont un repositionnement économique systémique survient habituellement.

Les tarifs douaniers détruisent rarement les échanges du jour au lendemain. Toutefois, l’incertitude peut les réorienter doucement pendant des décennies.

Par Mira-Maria Danisman, présidente du comité de suivi «Commerce international» du CESE, et Stefano Mallia, vice-président du comité de suivi des relations transatlantiques du CESE

Publié à l'origine dans The Times of Malta.

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