European Economic
and Social Committee
L’Europe prend enfin les drones au sérieux, juste à temps
Les drones font désormais partie intégrante de la réalité sécuritaire de l’Europe, en particulier pour les États d’Europe orientale et les États baltes.
Il ne s’agit plus d’une discussion théorique sur les technologies du futur ou sur une guerre lointaine « quelque part en Ukraine ». De nombreux Lituaniens se souviendront de la fin mai 2026, lorsque des informations faisant état de l’entrée possible d’un drone dans l’espace aérien lituanien ont conduit à des alertes publiques et, pour la première fois depuis l’indépendance, à demander aux habitants de Vilnius et de l’est de la Lituanie de se mettre à l’abri.
La leçon était claire : les drones ne sont plus une technologie militaire auxiliaire. Des drones FPV bon marché détruisent des chars, des systèmes d’artillerie et des radars valant des millions. Ils sont utilisés pour la reconnaissance, la logistique, les attaques contre les infrastructures et la pression psychologique. Plus important encore, les drones ont changé l’économie de la guerre. Le succès dépend de plus en plus non pas des plateformes les plus coûteuses, mais de la capacité à produire, adapter et déployer rapidement un grand nombre de systèmes relativement peu coûteux.
Pendant longtemps, l’Europe a envisagé les drones principalement sous l’angle de l’aviation civile et de la réglementation. Cela est en train de changer.
Au printemps 2026, la Commission européenne a présenté son plan d’action sur la sécurité des drones et contre les drones. Le Comité économique et social européen (CESE), au sein d’un groupe d’étude auquel j’ai participé, a préparé son avis sur cette initiative. Pour la première fois, les drones sont traités à la fois comme une question de sécurité, de défense, de politique industrielle et de souveraineté technologique.
Le défi n’est plus seulement technologique : aujourd’hui, les drones sont des instruments de guerre hybride. Ils peuvent servir à surveiller les infrastructures critiques, perturber les systèmes énergétiques, recueillir des renseignements, violer l’espace aérien et exercer une pression psychologique.
L’avis du CESE souligne à juste titre que la dimension militaire et sécuritaire des menaces liées aux drones est particulièrement importante pour les États du flanc oriental, où les menaces hybrides, les violations de l’espace aérien et les vulnérabilités des infrastructures font déjà partie du quotidien. Il appelle à un soutien spécifique de l’UE, à des financements ciblés et à des mécanismes de protection particuliers pour ces régions.
L’architecture européenne de sécurité actuelle a été conçue pour une autre époque. Elle n’a pas été pensée pour une guerre de drones de masse.
Aujourd’hui, les drones touchent pratiquement tous les secteurs : défense, énergie, télécommunications, infrastructures maritimes, protection des frontières et aviation civile. Dans le même temps, la logique économique évolue. Des systèmes de défense aérienne coûtant plusieurs millions d’euros sont de plus en plus souvent utilisés pour intercepter des drones qui ne coûtent que quelques centaines d’euros. Cette équation est difficilement soutenable.
L’Europe fait aussi face à des faiblesses structurelles. La technologie des drones évolue tous les quelques mois, tandis que les systèmes réglementaires et les procédures de passation de marchés en Europe avancent souvent sur plusieurs années. L’Europe reste fortement dépendante de chaînes d’approvisionnement extérieures, en particulier de la Chine, pour les composants critiques des drones.
C’est pourquoi l’Europe doit aller au-delà de la réglementation et adopter ce que l’on pourrait appeler un état d’esprit d’innovation en temps de guerre.
Il est encourageant de constater que l’avis du CESE soutient une approche industrielle plus ambitieuse. Il appelle à augmenter la production, à accélérer les cycles d’innovation, à renforcer les PME et les start-up, à élargir les environnements d’essai et à créer des voies plus rapides entre le concept et la production à l’échelle industrielle.
L’avis soutient également la prise en compte des risques liés aux ballons et aux systèmes aéroportés basés sur des ballons, notamment la surveillance, la perturbation et les menaces hybrides.
C’est un domaine dans lequel l’Europe doit encore accélérer. Notre avis souligne également l’importance stratégique des logiciels, de l’IA, des capacités autonomes et de l’intégration sécurisée des données. Mais l’Europe doit aussi accélérer l’expérimentation, simplifier les marchés publics et réfléchir plus sérieusement au passage à l’échelle. L’Ukraine a montré que, dans la guerre des drones, la production de masse compte presque autant que la sophistication technologique.
Nous reconnaissons cette réalité en soulignant l’importance d’augmenter la production, y compris de solutions d’interception à bas coût, et de renforcer la coopération entre les pouvoirs publics et l’industrie.
Notre avis appelle également à un soutien ciblé de l'UE, comprenant un financement dédié, la protection des infrastructures critiques et des mécanismes d'atténuation des risques, tout en s'appuyant sur l'expérience pratique des États d'Europe de l'Est et des pays baltes en première ligne, où les menaces de drones et hybrides sont déjà une réalité quotidienne.
La vraie question est donc très simple : l’Europe a-t-elle pleinement compris que l’ère des drones n’est pas un défi temporaire lié uniquement à la guerre en Ukraine, mais une réalité stratégique de long terme ?
Le plan d’action de la Commission est une avancée importante. L’avis du CESE le renforce encore en y ajoutant les dimensions industrielle, sociétale et liées au flanc oriental. Mais le véritable test ne sera pas la qualité des documents produits à Bruxelles. Dans la guerre des drones, les gagnants sont rarement ceux qui rédigent les meilleures stratégies. Ce sont ceux qui innovent plus vite, produisent plus vite et s’adaptent plus vite.
L’Europe prend enfin les drones au sérieux. Le défi consiste désormais à veiller à ce qu’il ne soit pas trop tard.
Par Eitvydas Bajarūnas, membre du groupe des employeurs du CESE et membre du groupe d’étude de l’Avis CCMI/265 Industrie des drones et des systèmes antidrones : renforcer la préparation de l’Union en matière de défense.