European Economic
and Social Committee
La guerre en Ukraine, l’Europe face à son histoire
Aujourd’hui, nous devons déjà et malheureusement saluer la mémoire de celles et ceux qui combattent pour la démocratie, jusqu’au sacrifice de leur vie.
S’agissant précisément de la guerre, on retiendra cette citation de Paul Valéry : « La guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas. »
L’histoire des nations européennes est tourmentée : après les 7 années de dictature des colonels, la démocratie revient en Grèce en 1974 ; après 37 années de dictature du général Franco, la démocratie revient en Espagne à partir de 1975 ; après 41 ans du régime autoritaire de l’Estado Novo, la Révolution des Œillets signe le retour de la démocratie au Portugal à partir de 1974 ; après 45 ans de régime totalitaire, les pays de l’Est voient les conditions de leur liberté revenir après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, puis les guerres de Yougoslavie entre 1991 et 2001, aux portes de l’Union européenne. Nous ne pouvons occulter de la mémoire des citoyens européens l’immensité de ces souffrances. L’Ukraine sera-t-elle l’ultime fardeau que nous devrons porter ? Tôt ou tard, l’Ukraine sera membre de l’UE, c’est le sens de l’Histoire.
Nous serions bien inspirés de tenir le plus grand compte de cette citation d’Edgar Morin : « Une des plus grandes leçons de mes expériences, c’est que le retour de la barbarie est toujours possible. Aucun acquis historique n’est irréversible. »
Nos démocraties occidentales sont une réussite sans précédent ; cette réussite est le fruit de beaucoup de souffrance, de travail, d'efforts, de bonne volonté et avant tout de beaucoup d'idées créatrices dans des domaines variés. Le résultat, c’est qu'un plus grand nombre de personnes ont une vie plus libre, plus belle, et plus longue que jamais auparavant.
C’est le chemin que nous avons choisi depuis 1957, mais je tiens à souligner que la démocratie n’est pas la condition du développement économique, elle est la condition de la liberté des peuples. Pour exercer la libre circulation des biens, des capitaux, des marchandises, nous avons besoin de la démocratie, elle doit s’exercer dans tous les espaces de notre vie.
Alors, Périclès, dans le texte de Thucydide (vers 460 av. J.-C.) prend la parole : « Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement d’une minorité, on lui donne le nom de démocratie. »
Mais au-delà d’un certain seuil variable, l’agressivité, la cupidité, l’égoïsme, les conflits, la dégradation des solidarités, l’oppression liquident le « Nous » et le vivre ensemble, et déclenchent des vagues de ressentiment. L’espèce humaine sait cela depuis des milliers d’années.
Aujourd’hui, nous savons que d’énormes machines techno-économiques colonisent les esprits et les pouvoirs politiques, imposent à la société des impératifs qui ne font jamais l’objet d’un débat démocratique précis. Tel est le rêve, semble-t-il, de certains : la démocratie sans démocrates.
Tribu, clan, nationalité, race, sexe, classe sont utilisés à outrance et propulsés par la certitude d’avoir raison, alors que nous sommes tous susceptibles de nous tromper, seul et en groupe.
Toute dictature condamne les citoyens, contre leur conscience et leurs convictions morales, à collaborer avec le mal, ne serait-ce que par leur silence. Les priver de responsabilité revient à les réduire. Quelques-uns s’opposent, au péril et au prix de leur vie. Les autocrates s’adaptent : ils utilisent toutes techniques de censure et d’intimidation pour restreindre la liberté d’abord des individus, puis des associations, puis de la société civile dans son ensemble.
Pour sortir des idéologies, machines de guerre de toutes et tous contre toutes et tous, depuis des siècles, ne pourrions-nous tenter de mettre en lumière que le grand atout de l’être humain réside dans l’apprentissage social ? Nous sommes nés pour apprendre, pour nouer des liens.
Au titre aussi de cette citation d’Antoine de Saint-Exupéry : « Une démocratie doit être une fraternité ; sinon, c’est une imposture. »
Le philosophe Abdennour Bidar peut conclure ainsi : « (…) La fraternité nous ramène à l’essence même de notre humanité, c’est-à-dire à l’évidence première que nous ne sommes rien les uns sans les autres. Voilà en quel sens elle est sacrée, c’est-à-dire indiscutable et indispensable. » L’entraide, l’envie de créer du lien, d’apporter du soutien, de réduire les différences, de donner à chacun sa chance, ou d’échanger des compétences émergent d’acteurs sociaux libres et responsables. »
On ne peut constamment vivre avec des émotions négatives, défiance, humiliation, ressentiment, peur, manipulées à l’envi par quelques-uns, populistes, nationalistes, extrémistes de tout bord !
Dans l’espace fondamental de l’UE, l’urgence d’un nouveau récit réaliste et inspirant semble de première importance, c’est une nécessité pour 447 millions d’habitants de l’Union. Tout a été dit sur les insuffisances de l’Europe, sans se donner véritablement la peine de recueillir méthodiquement l’avis de celles et ceux qui, à un moment donné ou longuement, ont contribué et contribuent à la construction européenne.
Au total, est-ce si difficile de redonner aux Européens la certitude qu’il vaut mieux être en Europe qu’ailleurs dans le monde ? Si les intérêts nationaux continuent de primer systématiquement sur les intérêts collectifs, nous aurons, massivement, la désintégration, le populisme, le nationalisme. Aurions-nous oublié la paix et la prospérité depuis les années 1950, l’État-providence dans tous les États de l’Union, le respect des droits de l’Homme, le pluralisme incarné par la démocratie ?
Notre maturité psychologique est un enjeu fondamental pour la démocratie. Il est temps donner la parole à ceux et celles qui veulent coopérer ensemble, à donner un avenir à la jeunesse ! Nous avons besoin de plus d’Europe ! La tragédie de l’Ukraine sera, je l’espère, le moteur de la prise de conscience que notre avenir est commun.
Alain Coheur, président de la section INT