European Economic
and Social Committee
Entretien avec Oleksandr Kogut, Directeur des affaires gouvernementales chez Kyivstar
L’année dernière a été extrêmement difficile pour l’Ukraine à tous points de vue et pour tous les secteurs de son économie. Comment votre industrie a-t-elle traversé les tumultes de l’année 2022?
L’an passé nous a montré à quel point une communication stable était importante pour la société. Le fait de pouvoir établir un contact ou de recevoir des informations vitales est aussi important que d’accéder à des soins médicaux, à de la nourriture ou à un hébergement. Le principal succès de l’industrie des télécommunications, c’est que les services de téléphonie et de l’internet sont toujours disponibles malgré les bombardements, les attaques, les destructions et les difficultés techniques.
Outre les coups portés contre les infrastructures de télécommunications, le secteur économique a dû surmonter bien d’autres défis causés par la guerre. Il a fallu notamment fournir des services de communication à celles et ceux qui ont été contraints de migrer à l’étranger ou dans d’autres régions d’Ukraine, d’aider les services d’urgence à informer le public, de fournir un accès à l’internet dans les abris antiaériens et les refuges ou encore d’aider les forces armées ukrainiennes et les personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Près de 90 % du réseau Kyivstar est opérationnel et fournit des communications à ses abonnés. Même lors des pires attaques de missiles et des pannes d’électricité prolongées, la part des équipements de travail n’est pas tombée sous les 70 % en moyenne dans tout le pays. La préparation du réseau suffisamment en amont en prévision de son exploitation dans des conditions critiques a joué un rôle à cet égard.
Les opérateurs mobiles s’entraident aussi pour éliminer les situations d’urgence, partager les équipements et les canaux de communication. Le secteur des télécommunications a conforté son unité face à une menace commune, et il s’est révélé comme un pôle de confiance pour la collectivité nationale.
La guerre est toujours une période de déclin économique ou, au mieux, de stagnation. Dans le même temps, votre société n’a pas cessé d’investir. Quelle a été pour vous la principale motivation pour investir au plein cœur d’une guerre telle que l’Europe n’en a pas connue depuis soixante-dix ans?
Kyivstar opère en Ukraine depuis 1997. Au cours de notre histoire, nous avons investi plus de 6 milliards de dollars dans l’économie ukrainienne et versé plus de 90 milliards de hryvnias en taxes et redevances au budget de l’État. Nous sommes le plus grand opérateur de télécommunications en Ukraine, avec quelque 24,8 millions d’abonnés à la téléphonie mobile et plus de 1,2 million de clients pour l’internet fixe.
Kyivstar, en tant que leader du marché, met tout en œuvre pour protéger les communications destinées au public et aux institutions et entreprises publiques critiques en Ukraine. Telle est notre principale motivation.
C’est la raison pour laquelle nous avons investi 5,9 milliards de hryvnias (148 millions d’euros) en 2022 dans le développement technologique, et que nous prévoyons de continuer à investir dans le développement du réseau en 2023, y compris la construction de 1 000 nouvelles stations de base. Par ailleurs, nous avons contribué à hauteur de 10,8 milliards de hryvnias (269 millions d’euros) au budget ukrainien, ce qui représente une augmentation de près de 600 millions de hryvnias (15 millions d’euros) par rapport à l’année 2021 qui précédé la guerre.
Outre l’incertitude persistante, quelle est, selon vous, la plus grande difficulté lorsque l’on veut mener une activité économique en Ukraine?
Premièrement, les missiles russes et les autres agressions ont détruit près de 10 % des stations de base de Kyivstar. Jusqu’à 80 % des infrastructures de Kyivstar dans les zones dites «désoccupées» ont été détruites et leur réparation coûtera au moins 1,5 milliards de hryvnias (37,4 millions d’euros).
Deuxièmement, plus de 3,5 millions d’abonnés à Kyivstar ont déménagé vers l’ouest de l’Ukraine depuis d’autres régions au début de la guerre. En conséquence, le trafic de télécommunications y a augmenté de 30 à 40 %. Nous manquons déjà de fréquences radio pour fournir un service de qualité à ces abonnés et à ces entreprises. Nous avons donc besoin de nouvelles bandes de fréquences.
Troisièmement, tout l’enjeu pour nous consiste à mobiliser les spécialistes techniques uniques de l’entreprise qui mettent tout en œuvre pour maintenir les communications ouvertes.
Avez-vous eu recours à un soutien de l’Union européenne depuis le début de la guerre? Ce soutien a-t-il été utile, et quelles mesures supplémentaires seraient nécessaires pour soutenir les entreprises ukrainiennes en 2023?
Non, nous n’avons reçu aucun financement de l’Union européenne. Toutefois, nous bénéficions d’un appui et d’une assistance professionnels de la part de la communauté internationale des télécommunications. Par exemple, grâce à la coopération avec des partenaires étrangers en matière d’itinérance internationale, notre entreprise a pu fournir aux abonnés ukrainiens qui avaient temporairement déménagé à l’étranger des services de communication et des services internet aux mêmes tarifs que ceux proposés en Ukraine. De quel type d’aide les entreprises ukrainiennes auront-elles besoin? Le plus important est l’assurance contre les risques de guerre. Ensuite, l’accès au financement pour que la reprise soit rapide, principalement pour reconstruire des infrastructures critiques et accroître leur résilience. Dans le secteur de la téléphonie mobile, l’octroi de préférences fiscales ou autres pour les fournisseurs de l’Union participant à la reconstruction de l’infrastructure ukrainienne seraient très utiles. Cela permettra d’apporter les équipements et les licences nécessaires aux entreprises ukrainiennes à un prix abordable.
Pensez-vous que le passage de l’Ukraine d’une économie de guerre à une économie de paix pourrait être l’occasion d’en faire un terrain d’essai pour les transitions numérique et écologique?
Selon une nouvelle évaluation conjointe publiée aujourd’hui par le gouvernement ukrainien, le Groupe de la Banque mondiale, la Commission européenne et les Nations unies, les besoins de l’Ukraine en matière de relance économique et de reconstruction atteignent désormais les 383 milliards d’euros. Et cela ne concerne que la période allant du 24 février 2022 au 24 février 2023. Il s’agit d’une somme d’argent vertigineuse, mais dans le même temps, nous aurons là une formidable occasion de moderniser le pays, y compris dans le domaine numérique. Il faudrait prendre pour principe de «reconstruire en mieux», en réduisant massivement la fracture numérique entre zones urbaines et rurales, en garantissant l’égalité d’accès aux infrastructures numériques et en veillant au développement à long terme des services numériques.