L’Europe a besoin d’une puissance financière à la mesure de ses ambitions

L’Europe se trouve à un moment charnière, confrontée à des défis historiques qui vont du vieillissement de la population à l’intensification de la concurrence mondiale, en passant par la transition écologique et la guerre qui sévit à ses portes. Elle ne pourra pas se contenter de déclarations politiques si elle espère pouvoir les relever. Il lui faudra des ressources financières, qu’elle devra être en mesure de mobiliser, canaliser et multiplier. En résumé, elle aura besoin d’un système financier solide, compétitif et autonome. Nous n’en sommes malheureusement pas encore là.

Les finances ne sont pas un simple instrument technique, elles sont le carburant de n’importe quelle économie moderne. Toute nouvelle usine, voiture électrique, extension d’hôpital ou start-up active dans le secteur des technologies propres a besoin, pour exister, que quelqu’un accepte de prendre le risque de la financer. Et en Europe, ce «quelqu’un» est bien souvent une banque. Les PME, qui représentent 99 % des entreprises de l’Union européenne, dépendent dans une large mesure des crédits bancaires pour se développer, investir et exporter.

Et pourtant, les institutions au cœur même de notre écosystème de financement risquent de se retrouver supplantées, soumises à une réglementation excessive et mises à l’écart.

Si l’Europe parle souvent d’autonomie stratégique en matière d’énergie, de défense et d’infrastructure numérique, elle n’aborde presque jamais la question de l’autonomie financière. C’est pourtant un point fondamental.

Aujourd’hui, plus de 60 % des opérations de banque d’investissement en Europe sont réalisées par quatre établissements américains. Durant la pandémie de COVID-19, bon nombre de ces institutions ont réduit leur exposition aux entreprises européennes, compliquant considérablement l’accès de ces dernières aux liquidités. Cette dépendance à l’égard d’acteurs non européens pour les services liés aux marchés des capitaux est une source non seulement d’inefficacités, mais aussi de risques. En période d’incertitude, les capitaux s’alignent en effet sur les priorités nationales, et les entreprises européennes pourraient une fois de plus se retrouver laissées pour compte.

Ajoutons à cela un environnement réglementaire biaisé. Les prochaines règles de Bâle IV seront en vigueur dans leur intégralité au sein de l’Union, mais pas aux États-Unis, ni au Royaume-Uni, ni au Japon. Si l’intention est bonne, cette asymétrie pénalise les banques européennes et limite leur capacité à prêter, investir et croître, au moment même où l’Europe a le plus besoin d’elles.

Si nous voulons que les banques européennes puissent agir et financer la double transition, soutenir les secteurs stratégiques et accompagner nos entreprises à l’étranger, il faut faire en sorte qu’elles puissent affronter la concurrence sur un pied d’égalité.

Nous avons besoin d’un agrandissement d’échelle et d’une vision. Les banques européennes sont souvent trop petites pour faire face à leurs concurrentes au niveau mondial. La taille a en effet son importance, non seulement pour la rentabilité, mais aussi pour la résilience, l’innovation et la dimension internationale. Les fusions et acquisitions dans le secteur financier de l’Union européenne doivent être facilitées, et non bloquées par une fragmentation ou des entraves inutiles.

Des opérateurs bancaires européens d’envergure et solides sont essentiels pour soutenir les entreprises de l’Union qui décident de s’étendre à l’international, en les aidant à s’y retrouver sur les marchés étrangers, à gérer les risques de change et les risques réglementaires et à accéder à des financements à long terme. Sans eux, même les entreprises les plus compétitives de l’Union risquent de se retrouver désavantagées à l’étranger.

L’Europe doit débloquer ses propres capitaux. L’union des marchés des capitaux doit aller au-delà des paroles et se muer en un véritable marché unique de l’épargne et de l’investissement. Les investisseurs de détail doivent disposer des moyens d’agir, les flux transfrontières doivent être facilités et les financements sur fonds propres doivent être rendus plus accessibles, en particulier pour les entreprises en expansion et les acteurs innovants.

Pour ce faire, nous devons aller au-delà d’une simplification réglementaire. Nous avons besoin d’une réglementation intelligente, proportionnée et propice à l’action et de cadres qui protègent la stabilité et les consommateurs, tout en stimulant la croissance et la compétitivité. Cela passe par:

  • la proportionnalité, de façon à ce que la réglementation corresponde à la taille et au profil de risque de l’acteur;
  • la neutralité technologique, afin de ne pas étouffer l’innovation;
  • des règles fondées sur les résultats, pour que le système fonctionne dans la pratique et pas uniquement sur le papier.

Il est encourageant de voir que la Commission européenne prend des mesures qui vont dans le bon sens. La proposition attendue de longue date de révision du cadre relatif à la titrisation — une demande persistante du secteur financier — est enfin sur la table. Cette réforme pourrait contribuer à débloquer les capacités de bilan des banques de l’Union, ce qui libérerait des capitaux pour prêter davantage aux ménages et aux entreprises.

Comme l’a récemment suggéré Ana Botín, présidente de la banque Santander, l’Union devrait également mettre sur pied une agence indépendante chargée de conseiller la Commission tous les trois mois sur la manière de rationaliser la réglementation, selon le principe «appliquer ou expliquer». Il s’agit précisément du genre d’idées pragmatiques dont l’Europe a besoin.

L’Europe ne peut pas se permettre d’être naïve. Dans un monde de plus en plus marqué par les rapports de force et les blocs économiques, la puissance financière est synonyme de souveraineté. Les États-Unis et la Chine l’ont bien compris. À nous de faire de même.

Si nous voulons bâtir l’Europe à laquelle nous aspirons — compétitive, résiliente, durable et cohésive sur le plan social —, nous devons arrêter de considérer la question des finances comme un enjeu de second ordre. Il est temps de donner aux acteurs européens de la finance les moyens de jouer un rôle de premier plan en leur permettant d’atteindre la taille nécessaire, en développant une vision d’avenir et en les dotant des instruments qui leur permettront d’affronter la concurrence.

 

Antonio Garcia del Riego, Membre du groupe des employeurs du CESE et Rapporteur de l'avis ECO/665 Faciliter le financement des investissements et des réformes pour stimuler la compétitivité européenne et créer une union des marchés des capitaux.