European Economic
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L’avenir de la politique agricole commune : entre ambitions et incertitudes
Le 16 juillet 2025, la Commission européenne a présenté ses propositions pour le cadre financier pluriannuel (CFP) de l’après-2027 ainsi qu’une réforme en profondeur de la politique agricole commune (PAC), qu’elle a qualifiée de nouvelle trajectoire ambitieuse vers la simplification et la compétitivité. Mais cette réforme pourra-t-elle concrétiser ses ambitions ? Ces propositions font d’ores et déjà naître des inquiétudes très largement partagées parmi les agriculteurs, les décideurs politiques et les défenseurs de la ruralité, car derrière le vernis des discours optimistes, il s’agit d’un changement de cap potentiellement déstabilisateur qui pourrait donner demain un tout autre visage à l’agriculture, au développement rural et à la sécurité alimentaire en Europe.
Une refonte structurelle qui a des conséquences budgétaires
La PAC a constitué pendant plusieurs dizaines d’années une pierre angulaire de la construction européenne. Elle a permis de garantir la sécurité alimentaire, de soutenir le développement rural et d’encourager des pratiques respectueuses de l’environnement et du bien-être animal. Sa structure à deux piliers — les paiements directs et le développement rural — a apporté clarté, continuité et cohésion entre les États membres.
Les nouvelles propositions de la Commission mettent à bas cette structure en intégrant la PAC dans le règlement plus général sur les plans de partenariat nationaux et régionaux. Cette démarche soulève des interrogations de fond — Quelle place la PAC occupera-t-elle dans la nouvelle architecture budgétaire ? Quels financements seront mis à la disposition des agriculteurs ? Et quelles seront les conséquences sur le caractère commun de la politique agricole en Europe ?
Il est certes prévu d’affecter 294 milliards d’euros à la PAC, mais ce chiffre représente, en termes réels, une baisse de 20 % par rapport au cycle budgétaire précédent. Ces réductions sont incompatibles avec les défis toujours plus grands auxquels le secteur est confronté, parmi lesquels l’adaptation au changement climatique, le recul de la biodiversité, les exigences croissantes des consommateurs ou encore l’instabilité géopolitique.
Les risques de renationalisation et de fragmentation
L’un des sujets de préoccupation parmi les plus pressants est le risque de renationalisation. En intégrant la PAC dans les plans de partenariat nationaux et régionaux, c’est le caractère «commun» de cette politique qui est mis en péril. Les États membres jouiront d’une plus grande marge d’appréciation dans la mise en œuvre des mesures agricoles, ce qui pourrait aboutir à une fragmentation des priorités, à des aides inégales et à une moindre cohésion sur le marché intérieur.
Cette décentralisation menace également le lien intrinsèque qui relie la politique agricole au développement rural. Au lieu de favoriser les synergies, la nouvelle structure risque de mettre différents secteurs en concurrence pour les financements. Si le développement rural n’est plus arrimé à la PAC, les interprétations nationales des plans budgétaires pourraient diverger considérablement, compromettant la solidarité et les objectifs communs.
Qui plus est, le cadre proposé est dépourvu de la clarté structurelle qui caractérisait le dispositif antérieur. La réglementation de la PAC est présentée comme une simple juxtaposition de dispositions dont la mise en œuvre et les priorités de financement sont dans une large mesure laissée à la discrétion des États membres. Cette opacité pourrait compliquer l’administration et affaiblir l’obligation de rendre des comptes.
Les agriculteurs demandent que la copie soit revue
Dans toute l’Europe, les agriculteurs restent attachés à l’unité européenne et souhaitent continuer de contribuer à un secteur agricole résilient, durable et compétitif, mais les propositions actuelles passent à côté de cet objectif. On pourrait en conséquence envisager de prendre les mesures suivantes dans le cadre du processus de codécision à venir :
- Préserver la PAC en tant que domaine d’action indépendant, assorti de responsabilités claires et de procédures transparentes.
- Sanctuariser l’affectation des fonds destinés à l’agriculture dans le cadre du règlement sur la PAC et d’autres fonds pertinents.
- Réduire la bureaucratie en simplifiant les procédures existantes au lieu de créer de nouvelles couches administratives.
- Rationaliser l’architecture verte afin d’éviter d’imposer des règles trop strictes pour la gestion des exploitations.
- Privilégier les paiements incitatifs en récompense des pratiques durables et de l’innovation.
Les enjeux pour l’Europe
L’agriculture européenne est à la croisée des chemins. Le changement climatique, la sécurité alimentaire et l’évolution des attentes de la société exigent une réponse solide et unifiée. La PAC a longtemps offert une base stable pour la vitalité des zones rurales et la cohésion du marché. L’affaiblissement de cette base met en péril non seulement le revenu des agriculteurs, mais aussi l’intégrité du marché intérieur et les objectifs stratégiques plus larges de l’Union européenne.
Derrière les discours ambitieux, les propositions de la Commission marquent une dangereuse rupture avec des structures qui ont fait leurs preuves. Tout au long du processus de codécision, les décideurs politiques devront soupeser les conséquences à long terme de ces réformes. Il est urgent de changer de cap dans l’intérêt des agriculteurs, des consommateurs et pour l’avenir même de la ruralité en Europe.
Florian Dalstein, membre du groupe des employeurs du CESE