Pourquoi les Européens tolèrent-ils que leurs responsables politiques courbent l’échine régulièrement devant Donald Trump, alors qu’ils s’indigneraient des mêmes marques de soumission à l’égard d’un dirigeant d’une autre puissance étrangère? Dans son intervention lors de l’édition 2026 du séminaire «Connecter l’UE», Dave Keating, journaliste en poste à Bruxelles et auteur du livre «Le continent captif», fait remonter la soumission de l’Europe aux États-Unis aux décennies de domination culturelle américaine, à la suite desquelles les Européens peinent d’un point de vue psychologique à considérer les États-Unis comme étant autre chose que des amis. Nous vous présentons quelques moments saillants du discours qu’il a prononcé à Sofia.

Pendant 80 années, les citoyens européens n’ont cessé d’être bercés de l’illusion qu’ils sont indépendants. Après la Seconde Guerre mondiale, pour prix de la reconstruction grâce au plan Marshall et de la protection de l’OTAN, l’Europe occidentale a cédé une grande partie de sa souveraineté aux États-Unis. Au vu de l’ampleur des destructions que les puissances européennes s’étaient infligées au cours de cette guerre, il était peut-être inévitable qu’elles se prêtent à ce pacte faustien. Mais ce qui laisse perplexe, ce sont les raisons pour lesquelles les dirigeants européens, alors même qu’ils ont mené à bien la reconstruction grâce aux miracles économiques des années 1960, ont choisi de conserver ce même modèle de protectorat, qui s’apparente à bien des égards à celui d’États vassaux, et ce jusqu’à aujourd’hui encore, 80 années plus tard.

Pendant la guerre froide, en des lieux tels que ceux où nous nous trouvons aujourd’hui, en Bulgarie, la Russie a exercé une domination brutale et sans fard. À l’ouest du rideau de fer, les États-Unis exerçaient une domination plus subtile — et c’était un choix délibéré. Comme le fait valoir l’universitaire Glyn Morgan dans son récent livre «The Rise and Fall of American Europe» (L’ascension et la chute de l’Europe américaine), qui retrace la manière dont les États-Unis ont créé l’Europe occidentale de l’après-guerre et s’en sont servi à leur avantage, il s’agit en quelque sorte du collier de la fable «Le loup et le chien», grâce auquel les États-Unis laissent suffisamment d’indépendance pour éviter de susciter des ressentiments à leur égard, mais pas trop pour éviter de mettre en péril leur domination.

Après 1989, l’Europe de l’Est a décidé d’adopter ce modèle occidental de domination américaine, pour des raisons évidentes, car il était de loin préférable à la brutalité de la domination soviétique. Mais cet arrangement a toujours été ténu et risqué. L’Europe a mis tous ses œufs dans le panier américain. Et aujourd’hui, ce panier se perce de toutes parts.

Donald Trump a mis en lumière non seulement l’ampleur du pouvoir qu’exercent les États-Unis sur l’Europe, mais aussi la facilité avec laquelle ils peuvent racketter les Européens en jouant contre eux de leurs dépendances. En tant que journaliste posté à Bruxelles, j’ai observé avec stupéfaction, tout au long de l’année 2025, la manière dont les dirigeants européens ne cessaient de capituler face à Donald Trump. Pourquoi, me suis-je demandé, l’Union européenne ne semble-t-elle pas disposée à recourir aux innombrables instruments qu’elle possède pour lutter contre ce racket? Il existe toute une série d’explications, mais à mon sens, l’une d’elles s’impose de toute évidence. Des décennies de domination culturelle américaine sur ce continent ont placé les Européens dans l’incapacité de considérer les Américains comme des adversaires, des menaces ou de possibles ennemis.

Comment expliquer autrement que les citoyens européens ont accepté les capitulations répétées de leurs dirigeants face à Donald Trump au cours de l’année écoulée? Il suffira de citer: les concessions humiliantes de l’accord de Turnberry conclu par la présidente von der Leyen, signé sur le terrain de golf que Donald Trump possède en Écosse; la flagornerie à l’égard de Trump, au point de l’appeler «Papa»; l’acceptation sans contestation au sein de l’OTAN d’un objectif fixé arbitrairement à 5 % pour les dépenses militaires, un niveau que même les États-Unis n’atteignent pas. Nous savons que les citoyens n’accepteraient jamais de telles prosternations face à un dirigeant russe ou chinois. Pourquoi donc apparaissent-elles pour ainsi dire normales lorsqu’il s’agit des États-Unis?

Dès leur naissance, les Européens sont imprégnés de culture américaine. Allumez la radio et vous êtes presque certain de tomber sur une chanson américaine. Allumez la télévision et vous trouverez un programme américain. Il en va ainsi depuis des décennies et cette situation a forcément des effets sur la psychologie des Européens. Je suis convaincu qu’elle a fait croire de manière subconsciente à une grande partie de la population européenne qu’elle vit en Amérique, ou du moins aux marges extérieures de l’empire américain. Il est donc difficile, d’un point de vue psychologique, d’accepter que les États-Unis puissent désormais être un adversaire, voire un ennemi qui entend s’en prendre à l’Europe.

Quelles mesures essentielles prendre pour libérer l’Europe de sa dépendance à l’égard des États-Unis et parvenir à la souveraineté européenne?

Il nous faut prendre au sérieux le problème de la domination culturelle américaine... L’ironie de l’histoire est que nous avons à présent une culture européenne commune, qui n’est autre que la culture américaine. Un Italien et un Allemand ne savent rien de leurs vedettes de la chanson, de leurs émissions de télévision ou de leurs actualités respectives, mais lorsqu’ils se trouvent ensemble, ils peuvent discuter de culture américaine. Ils parlent de Superman, de Beyoncé ou encore de Stranger Things. 

Il nous faut remédier aux manquements des systèmes éducatifs de ce continent. L’ignorance qu’ont les Européens de la vie politique de l’Union européenne s’explique par le fait que leurs systèmes éducatifs ne leur ont jamais enseigné ne fût-ce que les bases de l’éducation civique européenne ni la manière dont fonctionne réellement l’Union.

L’Europe ne peut parvenir à la souveraineté que grâce à la fédération de l’Union européenne. Il n’existe pas d’autre voie. Et à ceux qui tiennent le simple mot de fédération pour une grossièreté, je demanderais d’expliquer comment les Européens peuvent être souverains et libres de la domination des superpuissances mondiales... Oui, il existe des différences entre les différentes parties de l’Europe. Mais prenez du recul, passez à l’échelle mondiale, et vous constaterez que les Européens ont bien plus en commun les uns avec les autres qu’ils ne le pensent. Il existe une culture européenne, il existe un mode de vie européen. Ce ne sont pas les mêmes que dans d’autres régions du monde. Et ce ne sont pas les mêmes qu’aux États-Unis... Peut-être l’expression «États-Unis d’Europe» amène-t-elle tout un chacun à faire une comparaison erronée. Il serait plus juste de se comparer avec l’Inde, qui est une union d’États différents qui, historiquement, étaient tous distincts, et où coexistent différentes langues, différentes cultures, différentes races. Ces États ont été conglomérés par l’impérialisme britannique et, lorsqu’ils ont chassé les Britanniques du sous-continent, ils auraient pu choisir de revenir à la situation antérieure d’un groupe de petits États princiers d’une taille semblable à celle qu’on connaît en Europe. Au lieu de cela, ils ont choisi de construire une union souveraine indépendante.

Le pouvoir économique de l’Europe: celle-ci dispose de tous les instruments dont elle aurait besoin pour pouvoir s’opposer au racket de Donald Trump, mais elle choisit de ne pas les utiliser. Pourquoi les gouvernements et les banques n’ont-ils pas adhéré à l’initiative européenne pour les paiements, ce qui empêcherait Donald Trump de priver du jour au lendemain les Européens de la possibilité d’effectuer entre eux des paiements avec le système Visa Mastercard? Pourquoi l’Allemagne bloque-t-elle le recours à l’instrument anticoercitif contre les États-Unis? Pourquoi la France bloque-t-elle la diversification des partenaires commerciaux de l’Union européenne? Pourquoi l’Italie bloque-t-elle de simples discussions sur le recours à l’instrument anticoercitif de l’Union contre les importations de services américains? Parce que les Européens n’ont pas le courage ni la confiance en eux nécessaires pour tirer parti des atouts qu’ils possèdent.

L’armée européenne: des forces armées européennes mises en commun auraient des effectifs aussi importants que celles des États-Unis et dix fois supérieurs à celles de la Russie. Mais les efforts déployés pour leur donner un tour concret ont été bloqués par les dirigeants atlantistes de ce continent, par crainte de saper l’OTAN, laquelle est à présent effectivement un tigre de papier, comme l’a déclaré Donald Trump en personne. Après tout, c’est lui qui décide si l’OTAN en est un ou non. Et il est évident qu’il n’existe plus de protection de l’Europe par les États-Unis au titre de l’article 5. 

Enfin, les Européens doivent croire en eux-mêmes. Nous devons encourager une fierté européenne, qui n’occulte pas les terribles erreurs du passé mais qui va aussi de l’avant, en en tirant les leçons et en suscitant un nationalisme civique européen. Nous ne pouvons pas laisser plus longtemps à l’extrême droite l’émotion qu’est la fierté ou encore le patriotisme. Nous devons offrir aux Européens un patriotisme continental. Nous devons définir ce que c’est que d’être Européen, ce qui nous différencie des ennemis de l’Europe. Nous devons expliquer pourquoi l’Europe ce ne sont pas les États-Unis et pourquoi c’est une bonne chose dont les Européens devraient être fiers.

Vous pouvez visionner l’intégralité du discours en cliquant sur ce lien.

Journaliste américano-européen installé à Bruxelles, Dave Keating couvre la politique de l’Union européenne depuis vingt ans. Il est le correspondant à Bruxelles de la chaîne d’information internationale France 24, rédige la lettre d’information Gulf Stream Blues sur Substack et est l’auteur du livre Le continent captif, qui aborde la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis. Il était auparavant chercheur principal non résident pour l’Atlantic Council et rédacteur en chef d’EuropeanVoice.com, une publication annexe de The Economist. En 2023, il a été classé à la première place des influenceurs des médias sociaux dans le domaine de l’UE.