European Economic
and Social Committee
L’EUROPE DÉMOCRATIQUE À LA CROISÉE DES CHEMINS: ENTRE RÉSILIENCE, GUERRE HYBRIDE ET RADICALISATION ALGORITHMIQUE
Par Cristian Pîrvulescu
Un an après les élections européennes de 2024, l’Union européenne est confrontée à des tensions croissantes entre mobilisation civique et offensive illibérale. D’une part, le taux de participation élevé dans plusieurs États membres — dont mon propre pays, la Roumanie — a confirmé un regain d’intérêt du public pour l’avenir de l’Europe. Je m’arrêterai brièvement sur le cas de la Roumanie comme exemple d’une expérience instructive. D’autre part, cette mobilisation s’est déroulée dans un contexte de polarisation, de désinformation et d’attaques systémiques contre les valeurs démocratiques.
Les élections de 2024 ont été historiquement bénéfiques aux partis d’extrême droite en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Autriche, formant ainsi un important bloc obstructionniste au sein du Parlement européen. Nous assistons non seulement à un réalignement politique interne, mais aussi à une offensive illibérale coordonnée, alimentée par des réseaux transnationaux et soutenue par des acteurs géopolitiques tels que la Russie. Des discours identitaires, eurosceptiques et opposés aux droits circulent simultanément sur les plateformes numériques, dans le but de saper le pluralisme, l’état de droit et la cohésion européenne.
La nature du conflit est passée du cadre militaire à la sphère informationnelle et psychologique. La guerre hybride qui sévit aujourd’hui utilise des campagnes de désinformation, des cyberattaques, des trucages ultra-réalistes et des algorithmes manipulateurs pour éroder la confiance dans la démocratie. Les cibles sont claires: les jeunes, les minorités, les médias indépendants et les autorités électorales. Au cœur de cette agression se trouve une bataille sur la perception, un siège mental et symbolique destiné à entretenir la confusion, le cynisme et l’apathie démocratique.
Les algorithmes en tant qu’agents de radicalisation
Les plateformes numériques, en particulier TikTok, amplifient mécaniquement les contenus clivants. Il ne s’agit plus uniquement d’utilisateurs humains qui diffusent la désinformation, mais de systèmes algorithmiques qui sélectionnent, hiérarchisent et normalisent la rhétorique extrémiste. Ce dysfonctionnement cognitif sape directement la raison publique, en remplaçant la délibération par des réactions émotionnelles et des biais de confirmation.
TikTok est devenu un outil essentiel de mobilisation politique des jeunes, en particulier en Europe centrale et orientale. Des campagnes menées récemment en Roumanie, au Portugal, en Allemagne et en Pologne ont utilisé cette plateforme de manière intensive pour diffuser des messages identitaires, conspirationnistes ou anti-européens. Son format vidéo court et chargé d’émotions en fait un support idéal de radicalisation émotionnelle, qui est hors de portée d’un contrôle démocratique ou d’une réglementation efficace.
La Roumanie: un cas de résilience fragile
En Roumanie, les élections qui se sont déroulées en 2024 et 2025 ont enregistré un taux de participation record, en particulier chez les jeunes, ce qui a contribué à ce que les candidats extrémistes soient battus. Cependant, il importe de ne pas idéaliser ce résultat: la résilience démocratique s’est manifestée de manière défensive, sous la pression d’un clivage médiatique et de campagnes toxiques de désinformation, en particulier sur TikTok et Telegram. Le vote a souvent été motivé par le rejet — un «non» aux excès populistes — plutôt que par le soutien actif aux valeurs démocratiques.
La Roumanie continue de faire face à un grave déficit budgétaire, à de profondes inégalités sociales, à un système éducatif mal équipé en ce qui concerne l’éducation civique et l’habileté numérique, ainsi qu’à un espace médiatique dominé par des intérêts partisans et oligarchiques. Dans ce contexte, les réseaux de désinformation exploitent les frustrations sociales, en particulier chez les jeunes et les minorités. Pire encore, certaines élites politiques présentent une ambivalence dangereuse, tolérant, voire instrumentalisant, une rhétorique illibérale à des fins électorales.
La Roumanie offre un exemple manifeste de résilience démocratique conditionnelle: la mobilisation civique peut vaincre le populisme, mais elle ne peut se substituer aux politiques publiques. En l’absence de réformes structurelles, d’une éducation critique et d’une réglementation numérique efficace, la démocratie reste vulnérable. Le constat est clair: l’électorat ne peut être la seule ligne de défense.
Que peut faire l’Europe?
L’Europe peut prendre de multiples mesures: faire appliquer de manière ambitieuse le règlement sur les services numériques, créer un observatoire européen indépendant de l’information, investir massivement dans l’éducation civique et aux médias, soutenir le journalisme indépendant, promouvoir des contre-discours institutionnels adaptés aux jeunes et inclure la résilience démocratique en tant que critère essentiel dans l’évaluation des financements de l’UE.
L’Europe ne connaît pas un effondrement démocratique, mais elle traverse une zone de vulnérabilité stratégique. Elle fait l’objet d’agressions hybrides en permanence et connaît une crise de légitimité, en particulier auprès des jeunes générations. Pour défendre la démocratie, l’Union européenne doit renouveler ses outils, repenser l’espace public numérique et soutenir activement les sociétés qui se trouvent en première ligne de cette confrontation cognitive. La Roumanie en est un exemple: sa situation ne constitue pas seulement un test national, mais elle sert aussi de véritable baromètre de l’avenir démocratique de l’Europe.