par Hanna Lioubakova

À la fin du mois de juin, j’ai eu l’honneur de rencontrer un certain nombre d’hommes et de femmes qui venaient de quitter les prisons biélorussiennes. Parmi eux figuraient Siarhieï Tsikhanowski, l’époux de la dirigeante démocratique Sviatlana Tsikhanowskaïa, qui a passé plus de cinq années derrière les barreaux. Il a été l’un des premiers à être emprisonné pour des raisons politiques lors du soulèvement de 2020. Son corps porte les signes de son emprisonnement, mais pas son esprit. J’ai vu en lui la résilience — un homme toujours déterminé à lutter pour la dignité et la liberté.

La libération de Tsikhanowski, en compagnie de treize autres personnes, dont Ihar Karnei, journaliste de Radio Free Europe (RFE) et Radio Liberty (RL), et Natalia Doulina, chargée de cours à l’université, n’est pas un geste de bonne volonté. Elle est le résultat d’une intense pression diplomatique exercée par les États-Unis, notamment à l’occasion d’une visite exceptionnelle de Keith Kellogg, envoyé spécial américain à Minsk. En vérité, il ne s’agit pas de libérations, mais bien d’expulsions. Conduits à la frontière lituanienne, la tête recouverte d’un sac noir , les prisonniers ont reçu l’ordre de quitter leur pays.

La Biélorussie reste une prison. Près de 1200 prisonniers politiques s’y trouvent encore derrière les barreaux. Pour la seule année 2025, plus de 1700 nouvelles arrestations politiques ont eu lieu, parallèlement à d’autres formes de répression. Ce ne sont pas seulement des chiffres, il s’agit de personnes qui toutes ont des familles, et un avenir. Certaines sont âgées, d’autres gravement malades. D’autres, comme Valiantsin Shtermer, n’ont pas même survécu. Valiantsin est mort en détention au début de cette année, parce que, après un AVC, les soins médicaux appropriés lui ont été refusés. D’autres ont perdu la vie peu après leur libération, détruits par les conditions inhumaines de la prison.

La crise qui se joue actuellement en Biélorussie est à la fois juridique et humanitaire, et elle exige une réponse urgente et coordonnée de la part de l’Union européenne.

La libération de prisonniers politiques donne de l’espoir au peuple biélorusse, qui se sent souvent oublié. La dictature continue néanmoins d’utiliser des vies humaines comme monnaie d’échange. Rien de neuf à cela: le régime pratique l’échange de prisonniers politiques depuis les années quatre-vingt-dix, depuis la fondation du Centre Viasna des droits de l’homme par Alès Bialiatski, le lauréat du prix Nobel, qui se trouve à nouveau sous les verrous.

Certains affirment que les libérations de prisonniers devraient être récompensées par un allègement des sanctions. Mais écoutons ce que nous disent celles et ceux qui ont survécu aux geôles du régime. «Lever les sanctions en échange d’otages reviendrait à conclure un accord avec un cannibale», a déclaré Doulina. Ses paroles sont dures, mais ô combien nécessaires. Depuis janvier dernier, 105 prisonniers politiques ont été graciés, tandis que 167 nouveaux noms ont été ajoutés à la liste. Il s’agit d’un cycle de chantage, et non de progrès.

Nous ne devons en rien relâcher la pression tant que tous les prisonniers politiques n’auront pas été libérés et que la répression systémique n’aura pas pris fin.

Dans le même temps, Loukachenka continue de soutenir la guerre du Kremlin contre l’Ukraine. La Biélorussie sert de base à des troupes et des drones russes, elle produit du matériel militaire et autorise la présence d’ armes nucléaires russes sur son sol, en violation des règles de non-prolifération. Les prochains exercices militaires conjoints, sous le nom de «Zapad 2025», représentent une nouvelle provocation et une menace.

Mais le peuple biélorussien, lui, n’a renoncé à rien. En dépit de la propagande et de la terreur, il résiste courageusement et pacifiquement. L’apprentissage de la langue biélorussienne progresse. L’histoire interdite est enseignée. On parle la langue de la vérité. Les sondages montrent que 97 % des Biélorussiens refusent de participer à la guerre de la Russie. La majorité s’oppose aux lancements de missiles depuis le territoire biélorussien, et au fait d’accueillir des armes nucléaires sur leur sol national. Cette société n’est pas pro-Kremlin, elle est prise en otage.

Il faut absolument distinguer le régime de la population. Soutenir les initiatives de la société civile, des médias et des jeunes, ce n’est pas faire la charité: c’est investir à long terme dans la sécurité européenne.

Le Comité économique et social européen a déjà joué un rôle de premier plan en faisant la lumière sur la répression, en soutenant les médias libres et en défendant les droits du peuple biélorussien. Nous saluons le récent mémorandum signé par le CESE avec les forces démocratiques biélorussiennes. Il s’agit d’un geste de solidarité constructif, et d’une reconnaissance essentielle de la légitimité de notre combat.

Mais il nous faut aller au-delà. L’Union européenne devrait se montrer ferme: aucun allègement des sanctions sans un changement substantiel, qui soit vérifiable. Continuer à dénoncer les crimes du régime. Offrir une protection et des possibilités professionnelles aux exilés biélorussiens en Europe. Dialoguer étroitement avec les acteurs démocratiques qui élaborent des structures alternatives et des systèmes d’aide, même en exil.

Le changement peut intervenir rapidement. Les régimes autoritaires peuvent s’effondrer du jour au lendemain. Mais nous devons être prêts. Cela implique de maintenir l’espoir en vie, et de soutenir fermement les personnes encore emprisonnées.

La Biélorussie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Entre les mains de son peuple, elle peut devenir une nation européenne pacifique et démocratique. Aux mains de dictateurs, elle restera une source d’instabilité et d’agression.

Contribuons à faire pencher la balance vers la liberté, la justice et l’Europe.

La première étape est la plus simple et la plus urgente: exiger la libération de tous les prisonniers politiques.

Il ne s’agit pas d’une faveur. C’est le commencement de tout.