Le 1er novembre 2024, un toit en béton récemment rénové s’est effondré à la gare ferroviaire de Novi Sad, tuant 16 personnes et en blessant gravement une autre. La tragédie, largement imputée à une négligence dans la construction et à la corruption des pouvoirs publics, a déclenché ce qui allait devenir l’un des plus grands mouvements civiques de l’histoire récente de la Serbie. Les étudiants ont été les premiers à réagir. Appelant à un changement, ils sont descendus dans la rue et ont organisé des veillées, des manifestations et des blocus des routes et des universités. Nombre d’entre eux ont été battus ou arrêtés par la police. En 2025, les étudiants serbes ont été nominés pour le prix Sakharov du Parlement européen pour la liberté de l’esprit. À l’occasion de la cérémonie de remise du prix à Strasbourg, nous nous sommes entretenus avec Stefan Tomić, un étudiant ayant été détenu par la police serbe.

 

 

Lors de la table ronde organisée avec des organisations de la société civile à l’occasion de la remise du prix Sakharov à Strasbourg, vous avez indiqué que les manifestations étudiantes en Serbie avaient en fait été lancées par une seule jeune femme après la terrible tragédie de Novi Sad. Selon vous, comment et pourquoi la protestation a-t-elle atteint des proportions aussi massives?

Jusqu’à présent, les manifestations qui ont été organisées en Serbie l’ont été par des partis d’opposition ou d’autres groupes d’intérêt. Cette fois, c’est différent: la tragédie de Novi Sad a suscité une émotion tellement vive que nous avons pris les choses en main de notre propre initiative, sans le concours de personne. C’est dans ce cadre que cette jeune femme a organisé le premier blocus et qu’après l’avoir vue, nous avons rejoint le mouvement. C’est pour cette raison que la Serbie nous fait confiance et c’est aussi pourquoi les manifestations ont pris une telle ampleur.

Un autre étudiant, Dimitrije Dimić, a déclaré à Strasbourg que votre mouvement étudiant n’a en fait aucun leader. Comment vous rassemblez-vous et vous organisez-vous? Quelles conditions devraient être réunies pour que vous décidiez de mettre fin aux manifestations?

Nous tenons des assemblées dans les facultés, qui sont encadrées par une sorte de structure de coordination au sein de laquelle les décisions sont prises démocratiquement. Nous faisons confiance à ces décisions de la même manière que d’autres feraient confiance à un leader, et c’est la raison pour laquelle notre mouvement se passe très bien de dirigeant. Enfin, par rapport à votre question concernant la fin des manifestations, la réponse est simple: nos exigences doivent être satisfaites.

Comment les autorités et la police de la République de Serbie ont-elles réagi aux manifestations étudiantes? Vous avez vous-même été arrêté et assigné à résidence. Comment s’est déroulée votre arrestation et de quoi exactement avez-vous été inculpé?

Ils m’ont arrêté de manière inopinée. Je n’ai pas reçu de citation à comparaître et ils ne m’ont pas fourni d’avocat. Après cinq heures, je suppose que la pression extérieure était devenue suffisamment forte pour qu’ils soient contraints de m’accorder mes droits fondamentaux. J’ai ensuite découvert que j’étais accusé d’avoir appelé à un changement violent de l’ordre constitutionnel, et ils m’ont placé en détention pendant deux jours. Par la suite, mon assignation à résidence a commencé. La police n’a pas été tendre avec nous: ils nous ont battus à de très nombreuses reprises au cours de l’année écoulée.

Certains de vos avocats étaient avec vous à Strasbourg. Quel type d’aide juridique les étudiants reçoivent-ils de la part des avocats? Qui d’autre vous a soutenu? Comment êtes-vous dépeints dans les médias serbes?

Les avocats ont été parmi les premiers à faire grève, et aujourd’hui, lorsque nous sommes arrêtés, il est important d’avoir un bon avocat. Nous avons reçu le soutien de pratiquement tous les groupes en Serbie, mais les plus visibles ont certainement été les enseignants et les professeurs, le secteur des technologies de l’information, les chauffeurs de taxi et les cyclistes. Mais ce n’est pas grâce aux médias. Toutes les chaînes de télévision titulaires de licences de radiodiffusion nationale affirment que nous sommes des vendus, des mercenaires et des terroristes. Nova S et N1 sont les seules chaînes de télévision à rendre compte des événements de manière objective, et le gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir pour les fermer. Les médias sociaux nous ont sauvés.

Certains détracteurs affirment toujours que personne ne sait vraiment quel est le programme des manifestants étudiants ou ce pour quoi vous vous battez. Comment répondez-vous à cela?

Plus d’un an s’est écoulé depuis le début des manifestations. Au début, j’aurais pu attribuer ces déclarations à l’ignorance; maintenant, je n’ai aucun doute quant au fait qu’elles sont malveillantes. Nous luttons contre le vol, le meurtre, la corruption... et pour la démocratie et l’égalité des droits pour tous. Nous nous battons pour que nos revendications soient satisfaites. L’objet de notre lutte est le même depuis le début. Nous ne serions pas si nombreux et les gens ne nous soutiendraient pas si nous n’avions pas d’objectif clair.

Les étudiants serbes ont été nominés pour le prix Sakharov 2025. Que signifie cette nomination pour vous personnellement et pour les autres étudiants?

C’est un sentiment extraordinaire. Nous sommes encore jeunes, et mettre en place un tel mouvement à l’échelle d’une nation entière sans avoir la moindre confirmation que nous faisons les choses comme il se doit est plutôt angoissant. Une telle reconnaissance est nécessaire, pour nous mais aussi pour tous ceux qui, dans le monde, se trouvent dans une situation similaire. Je vous en remercie, en mon nom et au nom de tous les étudiants.

Stefan Tomić, âgé de 20 ans, est étudiant à la faculté de physique de l’université de Belgrade.