Dans un monde en ligne où l’IA générative peut fabriquer un titre, une image et une source en quelques secondes, les «nouvelles de dernière minute» pourraient bientôt céder la place aux «nouvelles vérifiées». À une époque où les mensonges voyagent plus rapidement que les faits, la vérification de ceux-ci devient rapidement l’un des outils les plus puissants du journalisme. L’Observatoire européen des médias numériques (EDMO) procède à un suivi des discours mensongers les plus persistants d’Europe au moyen de ses notes mensuelles sur la désinformation. Avec Tommaso Canetta, coordinateur de l’EDMO, nous avons évoqué l’évolution de la vérification des faits et les moyens nécessaires pour lutter contre la désinformation à l’ère de l’IA.

 

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les notes mensuelles du réseau de vérification des faits de l’EDMO? Comment collectez-vous les informations et décidez-vous de ce qu’il convient d’inclure dans les notes? Qui sont vos vérificateurs de faits?

Chaque mois, nous envoyons un questionnaire aux organisations de vérification des faits qui sont membres du réseau de vérification des faits de l’EDMO (55 organisations couvrant tous les États membres de l’UE plus la Norvège). Le questionnaire comprend des questions quantitatives et qualitatives sur la désinformation détectée au cours du mois précédent. Nous analysons ensuite toutes les réponses et incluons les informations les plus pertinentes ressortant de cette analyse dans les notes.

 

Votre note d’octobre indiquait que la désinformation générée par l’IA avait atteint un nouveau record dans un contexte d’effritement de l’intégrité de l’information. Qu’est-ce qu’un «AI slop» et comment est-ce utilisé pour produire de fausses informations ou discréditer certains? Pouvez-vous nous donner quelques exemples récents et flagrants?

Un «AI slop» peut être défini comme un contenu de qualité faible à moyenne créé à l’aide d’outils d’IA. Le déluge de contenus générés par l’IA circulant sur les plateformes de médias sociaux pendant les crises, avant, pendant ou après les élections, et plus généralement autour de sujets sensibles, peut fausser considérablement la perception du public.

Parmi les exemples récents figurent les nombreuses vidéos et images mensongères montrant prétendument des Vénézuéliens fêtant dans la rue l’enlèvement de Maduro par les États-Unis. Un autre exemple est la diffusion, en novembre, de vidéos générées par l’IA représentant des soldats ukrainiens qui se libèrent. Dans la sphère politique en général, on voit de plus en plus de trucages vidéo ultra-réalistes de responsables politiques, affirmant des choses qu’ils n’ont jamais dites, créés et diffusés pour les discréditer (par exemple, celui-ci en Hongrie).

 

Existe-t-il des sujets ou des problèmes récurrents qui ont récemment fait les choux gras des vecteurs de désinformation et de discours mensongers? Pourriez-vous en citer quelques-uns sur la base des recherches menées pour vos notes d’information?

La guerre en Ukraine, les migrations, le changement climatique, l’UE, la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza et ses conséquences, les pandémies et les vaccins, ainsi que les communautés LGBTQ+, ont tous été des cibles récurrentes de discours et de campagnes de désinformation ces derniers mois (comme en témoignent les notes d’information sur ces sujets).

En outre, la politique nationale est souvent la cible de désinformation, bien que la dynamique spécifique varie naturellement d’un pays à l’autre. Pratiquement toutes les crises qui «font» l’actualité ont tendance à devenir des cibles de désinformation, du moins tant que la couverture médiatique traditionnelle leur accorde une importance particulière (par exemple, l’ouragan Melissa, le vol au Louvre, la mort de Charlie Kirk, la guerre de 12 jours entre Israël et l’Iran, les élections présidentielles en Roumanie, etc.).

 

Dans un récent rapport de l’Institut Reuters pour l’étude du journalisme, les experts prévoient que la vérification occupera une place centrale dans les années à venir, la «vérification-minute» remplaçant les «nouvelles de dernière minute». Que pensez-vous de l’évolution du journalisme de vérification des faits et de son importance à l’avenir?

Je suis d’avis que son importance ne fera que continuer à croître. Nous évoluons rapidement vers une situation dans laquelle la principale source d’information pour des générations entières — les médias sociaux — est inondée de contenus peu fiables, tandis que de nombreux utilisateurs sont de plus en plus incapables de distinguer ce qui est réel de ce qui est généré par l’IA.

La désinformation, les activités de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger, les escroqueries, la pornographie non consensuelle générée par l’IA (y compris celle montrant des mineurs) et d’autres contenus et opérations illicites ou préjudiciables vont prospérer. Ces efforts sont alimentés par les algorithmes et les modèles économiques des plateformes, par des acteurs peu scrupuleux exploitant le système à des fins lucratives et par des forces adverses/extrémistes (domestiques ou étrangères) qui bénéficient de la polarisation et des crises sociétales des États européens.

Si les démocraties veulent survivre, elles devront aborder cette question avec détermination, et la vérification des faits est un outil fondamental à cette fin. Même s’il devient impossible de vérifier tous les faux contenus à l’avenir, il devrait y avoir au moins un effort important pour vérifier ce qui est vrai. Les sources d’information traditionnelles pourraient même bénéficier d’un tel changement.

 

Peut-on apprendre aux gens comment détecter la désinformation? Comment repérer un faux lorsque nous le lisons, le voyons ou l’entendons? Cela sera-t-il même possible compte tenu de l’essor rapide de la technologie de l’IA, ou aurons-nous à nouveau besoin d’IA pour détecter les contrefaçons créées par l’IA?

Beaucoup peut être enseigné. La sensibilisation à la désinformation et à ses principales caractéristiques est une première ligne de défense puissante, et l’éducation aux médias est de la plus haute importance. Toutefois, l’éducation ne suffit pas à elle seule. Nous avons certainement besoin d’outils, y compris d’outils fondés sur l’IA, mais à l’heure actuelle, ces outils ne sont pas toujours fiables. Leur développement nécessite des efforts et des investissements, étant donné que les tiers mal intentionnés ont généralement une longueur d’avance. En outre, au-delà de l’identification des discours de désinformation, il est essentiel de détecter et de suivre leur dynamique de diffusion, y compris les acteurs, les cibles et la distribution interplateformes. Pour ce type d’analyse, des outils d’IA améliorés peuvent fournir des informations précieuses permettant d’apporter des réponses en temps utile. Nous avons également besoin d’une réglementation plus stricte de l’espace numérique et de l’IA. Les initiatives de l’UE telles que la législation sur les services numériques et la législation sur l’IA constituent un bon point de départ, mais beaucoup reste encore à faire, notamment en ce qui concerne l’application de la législation.

En outre, nous avons besoin d’un secteur des médias traditionnels solide, capable de fournir des informations fiables et de qualité, et d’une plus grande vérification des faits à tous les niveaux. Mais avant tout, les gouvernements démocratiques doivent renforcer leur action politique, relever ces défis avec audace et veiller à ce que les citoyens soient correctement informés.

 

Où le public peut-il lire vos notes d’information?

Elles sont toutes disponibles ici.

 

Tommaso Canetta est journaliste et vérificateur de faits, directeur adjoint de Pagella Politica/Facta news, coordinateur des activités de vérification des faits de l’EDMO et de l’Observatoire italien des médias numériques (IDMO), et membre de l’organe de gouvernance du réseau européen des normes de vérification des faits (EFCSN) ainsi que de la task-force du code de bonnes pratiques contre la désinformation.

L’EDMO est un réseau financé par l’UE qui réunit des chercheurs, des vérificateurs de faits et des experts en éducation aux médias afin de détecter, d’analyser et de combattre la désinformation dans toute l’Europe. Son réseau de vérification des faits se compose de 15 pôles dans l’ensemble de l’UE et de l’EEE.