Dans ce numéro: 

  • Emilie Prouzet, membre du CESE, à propos de la crise du coût de la vie: le prix d’une rupture du marché unique est trop élevé
  • La journaliste ukrainienne Tetyana Ogarkova, sur l’Europe de la défense: une course contre la montre
  • Semaine de la société civile 2025
    • Un diagnostic pour l’Europe: la précarité et l’insécurité sont aujourd’hui la norme, par Albena Azmanova
    • ICE «Ma voix, mon choix»: plus de 1,2 million de personnes marquent leur soutien au droit à l’avortement
    • 15e prix de la société civile: qui sont les lauréats?

Dans ce numéro:

  • Emilie Prouzet, membre du CESE, à propos de la crise du coût de la vie: le prix d’une rupture du marché unique est trop élevé
  • La journaliste ukrainienne Tetyana Ogarkova, sur l’Europe de la défense: une course contre la montre
  • Semaine de la société civile 2025
    • Un diagnostic pour l’Europe: la précarité et l’insécurité sont aujourd’hui la norme, par Albena Azmanova
    • ICE «Ma voix, mon choix»: plus de 1,2 million de personnes marquent leur soutien au droit à l’avortement
    • 15e prix de la société civile: qui sont les lauréats?

Selon Albena Azmanova, professeure d’université et auteure primée dont le discours d’orientation a marqué les esprits lors de la Semaine de la société civile du CESE, nos sociétés sont gangrenées par une maladie invisible: celle de la précarité omniprésente, marquée par un profond sentiment d’impuissance et par l’impression d’être à la merci de forces qui échappent à tout contrôle. Dans l’échange ci-dessous avec CESE info, Mme Azmanova décortique les principales causes de cette épidémie, parmi lesquelles la tendance à privilégier l’égalité par rapport à la stabilité économique.

Selon Albena Azmanova, professeure d’université et auteure primée dont le discours d’orientation a marqué les esprits lors de la Semaine de la société civile du CESE, nos sociétés sont gangrenées par une maladie invisible: celle de la précarité omniprésente, marquée par un profond sentiment d’impuissance et par l’impression d’être à la merci de forces qui échappent à tout contrôle. Dans l’échange ci-dessous avec CESE info, Mme Azmanova décortique les principales causes de cette épidémie, parmi lesquelles la tendance à privilégier l’égalité par rapport à la stabilité économique.

Dans votre discours d’orientation lors de la Semaine de la société civile, vous avez évoqué une épidémie de précarité qui est à la base du recul des libertés politiques. Vous l’avez décrite comme une maladie invisible qui nous fait perdre la raison. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous entendez par «épidémie de précarité»? Quelle en est la genèse?

Dans les sociétés prospères, l’exaspération ne cesse de croître et les décès provoqués par le désespoir — en particulier les suicides sur le lieu de travail — sont en augmentation. C’est là la partie la plus douloureuse, et donc la plus manifeste, d’un iceberg de précarité massif, mais invisible, alimenté par l’insécurité de nos moyens de subsistance. Ce n’est pas seulement que les gens sont indignés et que la confiance dans les institutions politiques s’amenuise, même si nous en entendons souvent parler. La méfiance peut être salutaire: elle alimente les exigences de responsabilité. La colère peut s’avérer productive: elle peut déclencher des luttes pour davantage de justice et déboucher sur de profondes transformations.

Le mal qui ronge actuellement nos sociétés, celui que je qualifie de «précarité omniprésente» dans mon travail, est d’un autre ordre. Il s’agit d’une forme particulière d’insécurité liée à une perte aiguë d’emprise sur son destin, due au fait que les gens se sentent à la merci de forces qu’ils ne peuvent maîtriser.

En tant qu’individus, nous vivons la précarité comme une incapacité à faire face aux tâches fondamentales dont nous devons nous acquitter au quotidien. Ce sentiment d’incapacité crée une peur du déclassement, une crainte de perdre ce qui nous appartient: notre travail, nos économies, notre capacité à accomplir des choses, notre santé mentale. Le problème ne porte donc pas tant sur la pauvreté ou les inégalités, mais plutôt sur les pertes subies ou anticipées, la peur du déclassement. C’est comme cela qu’est ressentie la précarité.

Les sociétés vivent la précarité comme une incapacité à se gérer et à faire face à l’adversité. Prenez la COVID-19. Comment nos sociétés prospères, à la pointe de la science et dotées d’une solide architecture institutionnelle, ont-elles pu laisser un problème de santé publique, causé par un virus qui n’était ni totalement inconnu ni particulièrement mortel, se transformer en une grave crise sanitaire, puis en une crise économique et sociale? La réponse est que nos gouvernements avaient réduit les investissements publics, y compris dans les soins de santé.

Il existe une autre caractéristique de la précarité. Elle est déclenchée par des politiques spécifiques, par la combinaison néolibérale de marchés libres et d’économies ouvertes, où les décisions sont fondées sur la rentabilité. Pour asseoir la compétitivité de leur pays ou de l’UE sur le marché mondial, dans le cadre d’une concurrence planétaire pour le profit, les élites de centre-gauche et de centre-droit se sont empressées de réduire à la fois la sécurité de l’emploi (pour donner aux entreprises la flexibilité nécessaire à leur compétitivité) et les dépenses consacrées aux services publics. Tout le monde s’est donc retrouvé à devoir assumer davantage de responsabilités, mais avec moins de ressources pour les mener à bien. Il nous est demandé d’en faire plus avec moins de moyens.

Voici un exemple: la Commission européenne demande aux États membres d’agir davantage pour la justice sociale tout en leur enjoignant de réduire leurs dépenses. Ce décalage entre des responsabilités toujours plus nombreuses et des ressources en diminution constante se traduit par un sentiment d’incertitude et nous fait douter de notre capacité à faire face. Il ne s’agit pas là de l’incertitude saine qui nous pousse à découvrir le vaste monde, à réfléchir à nos options, à prendre des risques ou à prouver notre valeur. Il s’agit plutôt d’une peur toxique, de la crainte de perdre nos moyens de subsistance et de l’anticipation d’un avenir plus sombre.

Selon vous, quelle est la cause de la montée des dirigeants autoritaires et des partis de droite? Comment décririez-vous la situation qui prévaut actuellement en Europe en ce qui concerne les libertés démocratiques et le respect des valeurs fondamentales de l’UE?

Le soutien croissant aux dirigeants et partis autoritaires de droite est à mettre sur le compte d’une précarité résultant de choix politiques.  Les gens se sentent en situation d’insécurité et sont donc à la recherche de sécurité et de stabilité; ils ont l’impression d’être privés de tout moyen d’action et placent donc leurs espoirs dans des leaders à poigne qui apporteront une stabilité immédiate. Ceux-ci augmentent par exemple les dépenses militaires et renforcent les pouvoirs de la police, comme l’UE s’apprête aujourd’hui à le faire.

Les ferments de cette évolution sont à rechercher auprès des partis centristes, qui ont précarisé nos sociétés pour des raisons néolibérales. À mon sens, le centre-gauche porte une responsabilité particulière dans cette situation désolante. Alors qu’elle affiche pour raison d’être la défense de la justice, la social-démocratie s’est concentrée sur la lutte contre une seule forme d’injustice, à savoir les inégalités. Les populations, quant à elles, sont à la recherche d’une stabilité économique, c’est-à-dire de la capacité de gérer leur vie et de faire des plans pour l’avenir.

Réfléchissez-y: il est possible d’avoir des sociétés parfaitement égalitaires, mais profondément précaires, ce qui ne correspond guère à l’image que je me fais d’une société prospère. En outre, les gens ne sont pas nécessairement demandeurs d’une éradication des inégalités si celle-ci implique d’être traités comme des perdants qui sont dédommagés (et humiliés) par un modeste exercice de redistribution: ce qu’ils souhaitent avant tout, c’est de ne pas être des perdants.

Dans votre discours, vous avez également parlé des «Olympiades de la victimisation». Pourriez-vous nous dire de quoi il s’agit et nous expliquer pourquoi nous devrions nous en écarter?

Au cours des cinq dernières décennies environ, la lutte contre les discriminations a pris les traits d’une politique identitaire. Les groupes qui ont historiquement été victimes de discrimination ont été traités comme des «minorités protégées», dont le statut a été élevé au moyen de mesures d’action positive telles que des promotions ciblées et des systèmes de quotas. Lorsque cela se produit dans un contexte de précarité omniprésente, où les emplois de qualité et les autres ressources se font rares, ces groupes protégés commencent à entrer en concurrence pour ces ressources limitées. Dans un tel climat, le statut de victime devient une sorte d’atout: plus on occupe une place élevée dans la hiérarchie supposée des victimes, plus les exigences de protection sont fortes.

D’une part, cela crée une animosité entre les groupes concurrents, ce qui érode la solidarité. D’autre part, aucun de ces groupes n’en ressort vraiment gagnant, car ils restent des victimes. Après tout, le statut de victime et le fait de subir des discriminations sont précisément ce qui leur permet de prétendre à une protection. Les seuls gagnants de ce jeu malsain de compétition pour l’accès aux ressources et à une protection spéciale sont les élites qui dispensent leurs largesses de façon magnanime. Le résultat final est que les groupes défavorisés se perçoivent comme des ennemis et se combattent les uns les autres, tandis que leurs «protecteurs», les élites politiques, consolident leur pouvoir grâce à ces querelles. 

Dans ce contexte, pourquoi la société civile a-t-elle un si grand rôle à jouer dans la préservation de la démocratie et des libertés civiles que nombre d’entre nous considèrent comme acquises? Pourquoi l’antidote contre les abus de pouvoir se trouve-t-il au niveau de la société civile, et non dans les élections démocratiques?

Nous sommes seuls dans l’isoloir lorsque nous votons. Nous ressentons vivement notre manque d’emprise sur la situation et les frustrations induites par l’insécurité, et nous exprimons cette anxiété au moyen de notre vote. C’est ce qui explique la montée des partis réactionnaires lors des élections libres et régulières. La société civile évolue selon une logique différente et dispose d’une source de pouvoir particulière: la force de cohésion. Lorsque nous évoluons dans un collectif, unis autour d’une cause commune, nous ne sommes pas seuls, nous ressentons moins la précarité et la perte de contrôle, car nous pouvons compter sur le soutien de nos camarades. Une fois la précarité jugulée, la peur recule et nous pouvons penser à l’avenir, nous pouvons voir les choses en grand.

Albena Azmanova est professeure de sciences politiques et sociales à la City St George’s University of London et coéditrice de la revue Emancipations. Son dernier livre, Capitalism on Edge (2020), a remporté de nombreux prix, dont le prix littéraire Michael Harrington, décerné par l’American Political Science Association en reconnaissance d’un «travail remarquable qui montre comment le savoir peut être mis au service de la lutte pour un monde meilleur». 

L’initiative citoyenne européenne «Ma voix mon choix» plaide en faveur d’avortements sûrs et accessibles pour toutes les femmes dans l’ensemble de l’UE. Lancée en avril 2024 et coordonnée par l’Institut du 8 mars, une ONG slovénienne, elle a réussi à obtenir plus d’un million de signatures bien avant son échéance. CESE Info a évoqué avec l’instance organisatrice de cette initiative l’urgence dans laquelle celle-ci s’inscrit, compte tenu du contexte politique actuel qui voit les femmes perdre de plus en plus le contrôle de leurs droits en matière de procréation.

L’initiative citoyenne européenne «Ma voix mon choix» plaide en faveur d’avortements sûrs et accessibles pour toutes les femmes dans l’ensemble de l’UE. Lancée en avril 2024 et coordonnée par l’Institut du 8 mars, une ONG slovénienne, elle a réussi à obtenir plus d’un million de signatures bien avant son échéance. CESE Info a évoqué avec l’instance organisatrice de cette initiative l’urgence dans laquelle celle-ci s’inscrit, compte tenu du contexte politique actuel qui voit les femmes perdre de plus en plus le contrôle de leurs droits en matière de procréation.

Qu’est-ce qui vous a incité à lancer l’initiative «Ma voix mon choix», et quel est votre objectif ultime?

Nous avons commencé à réfléchir à une campagne qui protégerait les droits à l’avortement en Europe il y a près de trois ans, lorsque l’arrêt Roe v. Wade a été renversé aux États-Unis. Dans les États fédérés des États-Unis, les femmes ont perdu leur droit constitutionnel du jour au lendemain, et il nous est immédiatement apparu que nous devions agir pour protéger le droit à l’avortement en Europe. En Pologne, les femmes meurent dans les hôpitaux en raison d’une interdiction presque totale de l’avortement. Ces dernières années, elles ont organisé des manifestations qui ont connu un énorme succès en faveur du droit à l’avortement. À Malte, les femmes peuvent encore être emprisonnées si elles avortent. Cette année, Giorgia Meloni a autorisé des groupes anti-avortement à manifester dans les cliniques où sont pratiqués des avortements et à harceler les femmes qui tentent d’en obtenir. Plus de 20 millions de femmes en Europe n’ont pas accès à l’avortement.

C’est pourquoi nous avons lancé la campagne «Ma voix mon choix». Nous avons travaillé sur notre proposition avec une équipe de juristes internationaux et formé un réseau solide regroupant des organisations de l’Europe tout entière.

Notre objectif est de protéger les droits à l’avortement au niveau de l’UE et d’améliorer l’accès à l’avortement pour les femmes qui doivent aujourd’hui se rendre dans d’autres pays en raison d’interdictions de l’avortement (à Malte et en Pologne, par exemple) ou en raison d’un taux élevé d’objection de conscience (comme c’est le cas en Italie et en Croatie), ou encore pour toute personne qui ne dispose pas des moyens économiques nécessaires à avorter (dans des pays tels que l’Allemagne ou l’Autriche).

Le climat politique actuel est précisément la raison pour laquelle notre campagne est urgente. Nous devons nous unir et montrer que la majorité de la population défend le droit à l’avortement et s’oppose aux restrictions à la liberté de reproduction. La majorité des Européens sont favorables au droit à l’avortement, et nous devons être unis et unies pour les protéger.

Quelles mesures concrètes demandez-vous à la Commission européenne? Comment y parvenir, étant donné que la santé relève de la compétence des États membres?

Nous proposons à la Commission européenne de mettre en place un mécanisme financier qui fonctionnerait comme un mécanisme de participation volontaire pour les États membres, couvrant le coût des procédures d’avortement. Il fonctionnerait de la même manière que les programmes de prévention et de traitement du cancer.

L’idée est que toute personne qui doit se rendre dans un autre pays pour y avorter — en raison de sévères restrictions dans son propre pays ou d’un taux élevé d’objection de conscience — n’aura pas à payer la procédure de sa poche. À l’heure actuelle, des milliers de femmes se rendent dans d’autres pays où elles paient parfois des milliers d’euros pour la procédure. Tout le monde ne peut pas se le permettre.

L’avortement peut ne pas relever de la compétence de la Commission européenne, certes, mais c’est bien le cas des programmes financiers liés aux soins de santé, ce qui fait que nous avons pu enregistrer notre ICE. 

Pourquoi avez-vous choisi de poursuivre cette démarche au moyen d’une ICE? Dans quelle mesure pensez-vous que la Commission répondra favorablement?

Notre organisation, l’Institut du 8 mars, qui coordonne la campagne «Ma voix mon choix», possède une grande expérience des initiatives civiles nationales, de la collecte de signatures et des référendums. Grâce au mécanisme national d’initiative civile, nous avons déjà fait modifier avec succès 15 lois en Slovénie et remporté deux référendums nationaux. Nous avons voulu trouver un outil de démocratie directe similaire au niveau de l’UE. C’est ainsi que nous nous sommes familiarisés avec l’ICE. Notre but était de parvenir à un changement direct qui aurait une incidence durable sur les droits en matière de reproduction pour tous en Europe, et c’est pourquoi nous avons décidé de commencer à recueillir des signatures.

Au long de notre campagne, nous avons obtenu le soutien politique de tous les groupes politiques de centre-gauche du Parlement européen et nous avons reçu le soutien d’éminents responsables politiques au niveau national dans de nombreux États membres de l’Union. De même, nous avons établi et entretenons de bonnes relations avec les commissaires européens. Nous espérons que tous ces acteurs entendront la parole des quelque 1,2 million de personnes qui soutiennent notre initiative. 

Comment êtes-vous parvenus à mobiliser des personnes dans différents pays de l’UE afin de soutenir votre initiative et de contribuer à la collecte de signatures? Quels canaux utilisez-vous pour diffuser votre message?

Nous avons mis en place un réseau solide de plus de 300 organisations et créé une communauté forte de plus de 2 000 volontaires aux quatre coins de l’Europe. Nous souhaitions être présents dans les rues des villes et villages européens, où nos bénévoles seraient prêts à recueillir des signatures. Nous sommes également parvenus à créer une forte présence en ligne sur notre Instagram, mais nous utilisons également différents canaux tels que Facebook, TikTok, YouTube, BlueSkyX et d’autres plateformes de médias sociaux.

Vous avez dépassé le million de signatures requis pour la réussite d’une ICE, et ce un mois avant la date limite de collecte des signatures. Quel type de retour d’information et de soutien, y compris financier, avez-vous reçu jusqu’à présent?

Nous sommes parvenus à atteindre un million de signatures en décembre, après les avoir recueillies pendant neuf mois, et nous avons clôturé la collecte de signatures avec 1,2 million de signatures avant la date limite.

Notre réseau et notre communauté nous ont permis de recueillir les signatures nécessaires, mais nous avons également demandé à bénéficier de différentes possibilités de financement tout au long de notre campagne afin de préserver sa dynamique. «Ma voix mon choix» a également remporté le prix de la société slovène de sociologie et est présélectionné pour le prix SozialMarie. Nous avons également obtenu le soutien de tous les groupes politiques de centre-gauche et le soutien individuel de divers députés du Parlement européen, de Nicolae Ștefănuță, vice-président du Parlement européen, de Melanie Vogel, sénatrice française, ainsi que de Nataša Pirc Musar et Robert Golob, respectivement présidente et premier ministre de Slovénie. De nombreux militants et personnes de différents pays de l’UE soutiennent également notre campagne, comme Luisa Neubauer (Allemagne) et Alice Coffin (France).

«Ma voix mon choix» est une initiative qui évolue pour devenir l’un des plus grands mouvements féministes d’Europe. Elle rassemble plus de 300 organisations et d’innombrables sympathisants et bénévoles spécialisés de toute l’UE qui œuvrent de concert pour garantir un avortement sûr et accessible dans l’Union européenne. 

Synthèse des avis adoptés lors de la session plénière des 26 et 27 mars 2025

Débat public

Dans un contexte comme celui que traverse l'Europe, marqué par de multiples crises, il est opportun de promouvoir une réflexion sur les biens publics européens et sur les priorités politiques fondamentales capables d'assurer la croissance durable de l'UE et le bien-être de ses citoyens. Cette réflexion prend d'autant plus d'importance dans la perspective des négociations à venir sur le prochain cadre financier pluriannuel européen pour la période post-2027.

Cadre financier pluriannuel pour l'après-2027

Document Type
AS

Par Tetyana Ogarkova

Début mars, c’est le cœur très lourd que j’ai quitté Kiev, pour un voyage de deux jours en direction de la France, où je devais participer à un symposium sur l’Ukraine. Je n’ai dès lors pas pu assister à une cérémonie importante prévue à Kiev: notre amie, la poétesse Svitlana Povalyaeva, avait choisi Maïdan, place centrale de la capitale, pour rendre un dernier hommage à son fils aîné, Vasyl, tombé au combat à l’âge de 28 ans. Son frère cadet, Roman, avait lui été tué à l’été 2022 en libérant la région de Kharkiv. Il avait 24 ans. 

Par Tetyana Ogarkova

Début mars, c’est le cœur très lourd que j’ai quitté Kiev, pour un voyage de deux jours en direction de la France, où je devais participer à un symposium sur l’Ukraine. Je n’ai dès lors pas pu assister à une cérémonie importante prévue à Kiev: notre amie, la poétesse Svitlana Povalyaeva, avait choisi Maïdan, place centrale de la capitale, pour rendre un dernier hommage à son fils aîné, Vasyl, tombé au combat à l’âge de 28 ans. Son frère cadet, Roman, avait lui été tué à l’été 2022 en libérant la région de Kharkiv. Il avait 24 ans.

Je suis montée à bord du train le cœur serré, ayant laissé derrière moi mes trois enfants dans l’habitation familiale. Depuis le déclenchement de la guerre, ce n’était certes pas la première fois que je partais pour un court déplacement à l’étranger, mais pour le coup, j'ai été assaillie par un sentiment d’anxiété.

Je savais qu’en cas de menace de tirs de missiles balistiques russes, le système d’alerte de mon téléphone ne se déclencherait pas. Pendant plusieurs jours, je serais à deux mille kilomètres de chez moi, sans aucune possibilité de savoir si mes filles étaient en sécurité: l’idée me terrifiait.

Si le système d’alerte risquait de ne pas fonctionner, c’est parce que les États-Unis avaient cessé de partager leurs renseignements avec l’Ukraine, y compris ceux grâce auxquels il est possible de détecter à un stade précoce les lancements de missiles balistiques depuis le territoire russe. Ils avaient également suspendu l’aide militaire et étaient même allés jusqu’à bloquer le matériel déjà envoyé en Pologne.

Quelques jours plus tard, j’étais de retour au pays. Les délégations ukrainienne, américaine et saoudienne avaient pu mener des négociations entre-temps. L’Ukraine était disposée à accepter un cessez-le-feu total et immédiat, à condition que la Russie fasse de même. Donald Trump était satisfait. La transmission des renseignements américains reprit, tout comme l’aide militaire convenue sous la présidence de Joe Biden.

Cependant, la confiance était rompue, car quand on a été trahi, il est difficile de faire comme si tout allait bien...

Ce sentiment de trahison est-il partagé en Europe? Elle est révolue, l’époque où le Vieux Continent pouvait compter sur la protection de l’OTAN, emmenée par les États-Unis. La nébuleuse MAGA nous tourne le dos et cherche à réduire la présence militaire et humanitaire des États-Unis en Europe, tout en s’employant à sortir le pays agresseur, la Russie, de son isolement diplomatique et économique.

Si Trump veut obtenir un cessez-le-feu en Ukraine au plus vite et à n’importe quelles conditions, c’est parce que le sort du pays ne lui importe guère. Son unique préoccupation est de réduire les coûts pour le budget américain. C’est ainsi que les États-Unis ne participent plus aux réunions organisées à la base aérienne de Ramstein, par exemple, et que plus aucune nouvelle forme d’aide militaire américaine n’est prévue pour l’année en cours.

Établir la paix au prix de la défaite de l’Ukraine ne semble poser aucun problème à la nouvelle administration américaine. Les émissaires Steve Witkoff et Keith Kellogg proposent même des plans de division de l’Ukraine en deux ou trois zones, qui sont le parfait reflet du sort réservé à l’Allemagne nazie après la Seconde Guerre mondiale, comme si l’Ukraine était l’agresseur qui avait perdu la guerre.

L’Europe est cependant tout aussi menacée. Si Trump veut réduire la présence militaire américaine sur le Vieux Continent et exige des pays membres de l’OTAN qu’ils accroissent les budgets de leurs armées pour les porter à 5 % de leur PIB, c’est parce qu’il estime que la défense de l’Europe est un problème européen.

Et pendant ce temps, la Russie observe. Pour elle, une OTAN qui ne serait plus sous direction américaine ne serait plus une force ni de défense ni de dissuasion. Combien de temps nous faudrait-il pour bâtir une «Europe de la défense», capable d’assurer sa propre sécurité de manière autonome? Si cette question vous semble trop abstraite, essayez de répondre à celle-ci: qui, parmi les Européens, irait défendre les pays baltes si la Russie venait à les attaquer après ses manœuvres en Biélorussie en septembre prochain?

Au lendemain de la trahison des États-Unis, l’Europe se trouve devant un choix très clair: défendre dès aujourd’hui l’Ukraine comme s’il s’agissait d’elle-même ou, demain, devoir affronter l’armée russe sur son propre territoire. Le combat s’annonce difficile, mais aucune bataille n’est perdue d’avance.

Fin mars, un sondage mené auprès de l’opinion publique ukrainienne a attiré mon attention: plus de 80% des Ukrainiens affirment que même sans le soutien des États-Unis, ils sont prêts à poursuivre la lutte contre la Russie.

Reste à savoir combien d’Européens se tiendront à nos côtés.