La lutte contre l’antisémitisme est aussi une lutte pour une Europe démocratique fondée sur des valeurs

This page is also available in

Débat du CESE sur la montée de l’antisémitisme

Les membres du CESE se sont exprimés de façon unanime en faveur de la lutte contre l’antisémitisme croissant en Europe.

L’antisémitisme, que d’aucuns associaient uniquement à un sombre passé, refait malheureusement surface en Europe pour se répandre plus que quiconque ne l’aurait jamais prédit. La France et l’Allemagne font état d’une flambée des actes antisémites de l’ordre de 74 et 60 %, respectivement.

L’année dernière, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) a mené une enquête dans douze États membres auprès de 16 500 personnes juives; il s’agit de la plus vaste enquête jamais effectuée auprès de la population juive. Elle a débouché sur des résultats pour le moins choquants: 90 % des personnes interrogées ont déclaré percevoir une montée de l’antisémitisme, et 30 % ont indiqué avoir été elles-mêmes victimes de harcèlement.

Les personnes de confession judaïque vivent désormais avec une crainte constante, et 38 % d’entre elles envisagent d’émigrer, un chiffre véritablement alarmant.

Dans ce contexte, le Comité économique et social européen (CESE) a invité à sa 543e session plénière Raya Kalenova (Congrès juif européen), Michał Bilewicz (Centre de recherche sur les préjugés de l’Université de Varsovie) et Joël Kotek (Université libre de Bruxelles) pour aborder le thème de l’antisémitisme en Europe.

Pour ouvrir le débat, Luca Jahier, président du CESE, a déclaré que cette question touchait au cœur même des valeurs européennes: Au vu des récents événements, nous ne pouvons en aucun cas baisser notre garde et prendre pour acquise la paix que nous avons connue en Europe ces soixante dernières années. Bien que nos droits fondamentaux soient sanctionnés par l’article 2 du traité sur l’Union européenne, nous nous devons de les défendre jour après jour.

Mme Kalenova a exprimé le sentiment croissant d’urgence qu’éprouve le Congrès juif mondial face aux attaques perpétrées dans des lieux de culte, des institutions communautaires et même des commerces et des foyers juifs. De nos jours, il est devenu dangereux de porter une kippa en public, a-t-elle déploré, et quiconque affiche sa judaïcité sur les médias sociaux s’expose au harcèlement.

De nombreux enfants juifs se voient dans l’impossibilité d’accéder à l’enseignement public. Partout en Europe, les menaces antisémites se multiplient dans les écoles et les universités, ou encore sur les lieux de travail. Lorsqu’un enfant juif fréquente une école publique, il est pris pour cible. Si les parents se tournent vers une école juive, c’est l’école qui est la cible, explique Mme Kalenova pour décrire le dilemme des parents juifs.

Un autre constat tout aussi inquiétant: seul un jeune sur dix connaît l’histoire de l’Holocauste. En France, ce chiffre est d’à peine un sur cinq.

Pour lutter contre l’antisémitisme, il faut avant tout savoir en quoi il consiste. La définition qu’en donne l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance) est devenue une référence pour la gouvernance et la société civile. Elle a été proposée dans le cadre d’un catalogue de politiques visant à lutter contre l’antisémitisme présenté pendant la présidence autrichienne de l’Union européenne.

Onze États membres ont déjà souscrit à cette définition, de même que le Parlement européen, le Conseil européen et de nombreuses organisations gouvernementales et non gouvernementales. Les organisations de la société civile doivent également adhérer à cette définition, et assumer un rôle moteur dans la lutte contre l’antisémitisme.

Nous voulons aujourd’hui faire comprendre aux gens que l’antisémitisme ne représente pas seulement un danger pour la communauté juive, a averti Mme Kalenova. Les radicaux gagnent du terrain et les modérés ne se font pas assez entendre. Populisme, intolérance et xénophobie menacent nos principes démocratiques fondamentaux.

M. Bilewicz a ajouté qu’en Europe occidentale, l’antisémitisme était davantage présent dans la communauté musulmane, tandis qu’en Europe de l’Est, il émanait non seulement des courants d’extrême-droite, mais aussi de la communauté chrétienne.

Il ressort par exemple d’une enquête réalisée en 2017 qu’en Slovénie, en Slovaquie, en République tchèque et en Bulgarie, un habitant sur quatre ou sur cinq n’accepterait pas d’avoir un voisin juif. En Europe de l’Est en particulier, la montée de l’antisémitisme est imputée aux Juifs eux-mêmes, par une personne sur quatre. De nombreux Européens (50 % en Pologne, 37 % en Autriche et 32 % en Allemagne) estiment aussi que les Juifs tirent parti de l’Holocauste.

Contre toute attente, la théorie du complot attribuant un pouvoir excessif aux Juifs a fait son retour dans notre société, dans les médias, voire parfois dans nos parlements, a affirmé M. Kotek. La haine à l’égard des Juifs est plus tangible que jamais, et ils ont même été pris pour cible par le mouvement des gilets jaunes en France.

La population juive est en déclin en Europe. La Pologne comptait 3,3 millions de Juifs avant la Seconde Guerre mondiale; aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une vingtaine de milliers. C’est pourquoi il importe de normaliser nos relations, a lancé M. Kotek, appelant à la compréhension mutuelle.

Au cours du débat, de nombreux membres du CESE ont exprimé leur soutien à la communauté juive, ainsi que leur engagement en faveur de la lutte contre la discrimination des minorités.

Il est de notre devoir de lutter contre tout acte antisémite en Europe, a soutenu Jacek Krawczyk, président du groupe des employeurs. C’est l’antisémitisme qui a mené à l’Holocauste. Nous avons l’obligation de perpétuer la mémoire de ce qui a provoqué cette immense tragédie. Les pères fondateurs de l’Union européenne en étaient bien conscients, et c’est de cette volonté qu’est né le projet européen: faire en sorte que ce drame ne se reproduise jamais. Quatre-vingts ans après le début de la Seconde Guerre mondiale, nous commettrions une grave erreur si nous laissions ce souvenir tomber dans l’oubli. Gardons cet enjeu à l’esprit lorsque nous irons voter aux élections européennes.

Arno Metzler, président du groupe «Diversité Europe», a ensuite souligné: Il nous appartient à tous de protester et de nous exprimer librement et en toute franchise lorsque nous entendons dans notre sphère privée des blagues de mauvais goût sur les Juifs et le passé. La défense de nos valeurs européennes est une responsabilité collective, mais c’est aussi une obligation individuelle.

José Antonio Moreno Díaz, membre du groupe des travailleurs et président du groupe du CESE sur les droits fondamentaux et l’état de droit, a quant à lui déclaré: Lorsqu’il devient nécessaire d’expliquer l’évidence, on sait que l’on vit une époque difficile. Nous devons expliquer l’article 2 du traité sur l’Union européenne, et rappeler à chacun ce que signifient l’égalité, le pluralisme et la diversité. Quiconque ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre.

Nous ne devons laisser aucune place à la discrimination. Tolérer l’intolérance revient à détruire la démocratie; l’Europe en a déjà fait l’expérience. Les forces politiques qui comprennent l’importance de l’article 2 doivent s’unir pour isoler et exclure les fascistes de leurs rangs.

Heiko Maas, ministre allemand des affaires étrangères, a d’ores et déjà précisé qu’il souhaitait voir la lutte contre l’antisémitisme dans l’Union européenne figurer parmi les priorités de son pays lorsque celui-ci occupera la présidence de l’Union, au second semestre 2020.

 

Downloads

CP 26/2019 - La lutte contre l’antisémitisme est aussi une lutte pour une Europe démocratique fondée sur des valeurs