Réconcilier les mémoires historiques d’Europe centrale, orientale et occidentale afin de bâtir une Union plus forte

Discours d'ouverture à la table ronde à haut niveau tenue à l’université Jagellonne [seul le texte prononcé fait foi]

Mesdames et Messieurs,

chers membres de la table ronde

chers membres,

chers invités,

Je ne ferai pas un long discours car nous avons un sujet intéressant à traiter ici aujourd’hui et pas beaucoup de temps, mais je voudrais dire quelques mots d’introduction, pour vous expliquer la raison pour laquelle j’ai choisi le thème particulier de la discussion d’aujourd’hui et pourquoi elle se déroule dans cette belle salle située au centre de l’université Jagellone, elle-même au centre de Cracovie (qui est bien entendu le centre de la Pologne – j’espère qu’il n’y a pas personne originaire de Varsovie dans cette salle!).

Cela a été un émerveillement la première que j’ai visité Cracovie et que le directeur de ZNAK, Henryk Wozniakowski, m’a fait découvrir la merveilleuse histoire de cette ville, et cette admiration n’a pas faibli depuis lors. Mais avant ma venue ici, j’étais fasciné par Cracovie comme le lieu où le Pape Jean Paul II a vécu et travaillé, et à partir duquel, grâce à son aide, la résistance au régime communiste s’est développée.

Dans son encyclique «Ut Unum Sint», Saint Jean Paul II a écrit que «L’Église doit respirer avec deux poumons», en se référant à l’Ouest et à l’Est. Cette idée se retrouve dans le discours sur l’État de l’Union prononcé l’an dernier par le président Juncker, où il parle des poumons droit et gauche de l’Europe.

L’idée de la table ronde qui se tient aujourd’hui est le fruit d’une longue réflexion personnelle sur les raisons pour lesquelles il semble y avoir une certaine différence de perception entre les pays de l’«Ouest» et ceux de l’«Est» de l’Union européenne, du projet européen et de leur place dans ce dernier encore aujourd’hui, quatorze ans après l’adhésion. Les pays d’Europe centrale et orientale ont adhéré au marché unique et à l’espace Schengen. Il s’agit là de jalons concrets de l’intégration, mais uniquement du point de vue économique et politique. Avons-nous eu une intégration historique et affective, ainsi qu’une intégration des valeurs et des mémoires?

Au moment de l’élargissement de 2004, l’Europe occidentale supposait que l’Europe de l’Est pouvait simplement être absorbée dans le système occidental de valeurs et de mémoire historique et s’y adapterait parfaitement. Nous ne nous sommes jamais demandé si certains ajustements, un retour sur soi ne devait également être effectué par l’Europe de l’Ouest pour que les deux «poumons» respirent ensemble harmonieusement. Après avoir parlé à certains amis polonais, j’ai le sentiment que les nations d’Europe de l’Est ont vu leur adhésion à l’UE comme quelque chose qui leur était due, non pas parce qu’elles étaient en mesure de satisfaire aux critères de Copenhague, mais parce que, premièrement, elles n’ont jamais cessé d’être européennes, même derrière le rideau de fer, et, deuxièmement, parce que l’Europe qui leur avait tourné le dos, à Potsdam et à Yalta, avait l’obligation morale de les accueillir à nouveau.

La Pologne en est un excellent exemple. Jusqu’en 1989, c’était un pays communiste, non par choix mais en raison d’une décision de la Grande alliance. Pendant ces soixante années, se sont produits une guerre civile, la terreur de l’ère stalinienne, la collectivisation de l’agriculture, le régime communiste autoritaire, la loi martiale de 1981-83 et enfin la transition pacifique de 1989. Il y a quelques jours seulement, la Pologne a célébré 29 ans de démocratie depuis les premières élections démocratiques partielles. Ce n’est pas un hasard si au cours de ces années de communisme, la seule station de radio «libre», clandestine, à exister dans le bloc communiste était appelée «Radio Free Europe». Les nations du bloc communiste s’attendaient peut-être à une adhésion plus approfondie, sur la base d’une compréhension de leur histoire sous le régime communiste, de leur perspective culturelle spécifique, et pas seulement d’un pacte économique.

C’est la raison pour laquelle nous sommes ici aujourd’hui à Cracovie pour essayer de parler librement de notre histoire, de nos cultures et de nos attentes pour l’avenir de l’Union européenne. J’espère que ces échanges, ainsi que d’autres points inscrits à notre ordre du jour chargé en Pologne, nous inspireront pour les discussions sur le rôle du CESE dans le débat sur l’avenir de l’Europe que nous aurons l’après-midi. Nous avons planifié notre séjour à Cracovie afin de pouvoir apporter au débat européen une perspective différente, pour l’enrichir de cette touche d’Europe centrale.

Hier, nous avons visité Kazimierz, le quartier juif, et la vieille synagogue. Nous avons eu le privilège d’entendre le directeur du musée historique de Cracovie nous parler de l’histoire juive de la ville. Demain, nous visiterons Auschwitz, qui est un épisode de l’histoire de l’Europe dont nous devrions tous avoir conscience et que nous ne devrions jamais oublier, de crainte qu’il se reproduise.

Cet après-midi, nous discuterons du rôle de notre Comité dans les quelques années à venir, et examinerons comment le CESE peut contribuer au mieux à l’avenir du débat européen, aux élections européennes et aux priorités de la nouvelle Commission européenne. Je pense qu’il est d’une importance cruciale d’avoir ce débat ici parce que pour se développer et prospérer, l’Union européenne a besoin que ses deux poumons fonctionnent de concert. Cette harmonie ne peut être obtenue que par le dialogue, grâce à la compréhension et au respect des mémoires historiques respectives, par le biais d’échanges culturels. Je pense qu’il existe une très grande richesse culturelle en Europe centrale et orientale, qui n’a pas encore été parfaitement comprise dans d’autres parties de notre continent. Ce n’est pas par hasard que nous allons organiser nos discussions internes cet après-midi au Centre culturel international, qui coordonne l’Année européenne du patrimoine culturel en Pologne et où nous écouterons présenter diverses initiatives culturelles que le MCK organise.

Cela explique en partie le choix de ce thème. Et pourquoi à Cracovie?

Comme je l’ai dit au début de mon discours, cette ville occupe une place privilégiée dans mon cœur du fait de l’héritage du Pape Jean-Paul II et de son rôle dans l’histoire moderne de la Pologne. Mais bien sûr, cette ville représente bien davantage: ses maisons, l’une des plus anciennes universités d’Europe et elle a été la capitale de la Pologne pendant plusieurs siècles. Elle est le siège de l’archevêché et le lieu d’inhumation des rois de Pologne. Elle abrite une communauté juive dynamique.

Dernier point, mais non des moindres, elle occupe une place unique dans la carte culturelle de la Pologne. Le centre historique et le quartier de Kazimierz ont fait partie de la première liste de sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1978. C’est la ville de nombreux artistes et écrivains: Jan Matejko, Stanislaw Wyspianski, Wislawa Szymborska, Czeslaw Milosz, Slawomir Mrozek, Stanislaw Lem, la liste est longue. C’est un lieu qui a vu naître de nombreux mouvements culturels, comme Mloda Polska. Plus récemment, Cracovie a détenu, en 2000, le titre de Capitale européenne de la culture, et en 2013, celui de Capitale européenne de la littérature attribué par l’UNESCO.

Mais comme nous sommes ici entre amis, je vous révélerai la vraie raison: Cracovie a un lien particulier avec l’Italie qui remonte au règne de la Reine Bona Sforza. C’est elle qui diffusa la culture de la renaissance à Cracovie avec les œuvres de Bartolomeo Berecci ou de Francesco Fiorentino, qui ont modifié le château de Wawel. Le célèbre Sukiennice témoigne également de l’influence du style italien. Et que feriez-vous sans pâtes (makaron), pomidory ou kalafior? Aujourd’hui encore, les artistes italiens aiment la Pologne; c’est Claudio Nardi, par exemple, qui a créé le design du musée d’art moderne de Cracovie.  Et les artistes polonais aiment l’Italie: Jerzy Stuhr a joué dans deux films de Nanni Moretti et les sculptures d’Igor Mintoraj peuvent être admirées sur les places italiennes, pour ne donner que deux exemples.

Alors appuyons-nous sur ces échanges culturels et historiques, aujourd’hui et à l’avenir.

Je vais maintenant laisser la parole au professeur Mach, notre hôte à l’université Jagellonne et modérateur de notre table-ronde. Je tiens à le remercier tout particulièrement de nous avoir accueillis dans à cet endroit hors du commun. Je tiens également à remercier le Professeur Hausner de l’université d’économie pour son aide à l’organisation de cet événement ainsi que nos deux autres illustres membres de la table ronde, le Professeur Purchla et l’Ambassadeur Vasaryova.

 

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