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Nous sommes prêts pour les 60 prochaines années. Ce n’est pas une menace, c’est une promesse!

Discours de commémoration à l’occasion du soixantième anniversaire du Comité économique et social européen [seul le texte prononcé fait foi]

Chers invités,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Je vous remercie d’être présents aujourd’hui pour célébrer le 60e anniversaire de cette «maison de la société civile» que j’ai l’honneur de présider.

Voilà 60 ans que M. Walter Hallstein, le premier président de la Commission, déclarait lors de notre session inaugurale, le 19 mai 1958: «Les CES est plus qu’un simple groupe d’experts (...) c’est le Comité économique et social qui permettra à la Commission (...) de connaître l'opinion des directeurs d'usine, des agriculteurs, des travailleurs et des cadres (...) Vous êtes les porte-parole de l'opinion publique européenne dans le domaine économique. Vous faites connaître à la Commission l'expérience, le point de vue technique et les soucis de la population des six pays du Marché commun».

Aujourd’hui, le Comité économique et social européen représente «l’Europe au travail», dans tous les domaines de la vie économique, sociale et civique. Doté à sa création d’une structure de type parlementaire, avec des représentants regroupés par groupe professionnel plutôt que par nationalité, le Comité concrétise l’ambition du Congrès de La Haye de 1948 d’établir un organe consultatif, composé d’employeurs, de travailleurs et de représentants de l’intérêt public, dont la tâche serait de soutenir les organes gouvernementaux dans le développement du projet européen.

Les anniversaires sont l’occasion de célébrer, de se rassembler et de partager un moment de joie, de faire une pause, de faire le bilan des réalisations, afin de définir les grandes lignes de notre action future. Le CESE a de nombreuses raisons d’être fier.

Un peu plus d’un an après l’adoption du traité de Rome, le 19 mai 1958, le CES a tenu sa première assemblée plénière dans l’hémicycle du Sénat belge.

Si nous avions été à Bruxelles ce jour de mai, nous y aurions croisé des personnes en chemin pour visiter l’Exposition universelle. Il s’agissait de la première grande exposition universelle de l’après Seconde Guerre mondiale. La confiance tant en l’humain que dans le progrès scientifique était grande. L’Atomium, cette œuvre architecturale étonnante, incarne parfaitement cet état d’esprit. Le CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, avait vu le jour quelques années auparavant. Le premier satellite «Spoutnik» avait été lancé l’année précédente. On estimait que la science recelait le potentiel d’assurer un présent et un avenir meilleurs, susceptibles d’être façonnés par l’humanité. La décolonisation de nombreuses nations d’Afrique avait commencé et, porteuse d’un espoir d’autonomie pour un grand nombre de pays, elle ouvrait une ère nouvelle de partenariat entre l’Europe et l’Afrique.

C’est dans cet état d’esprit que le CES a été fondé, sous l’influence d’une génération qui avait vécu les horreurs de la guerre et vu comment des gouvernements fascistes avaient réduit au silence les voix indépendantes de la société civile.

Ayant fait l’expérience du côté obscur de la nature humaine, ils estimaient que la société civile devait constituer un quatrième pouvoir, au côté des institutions existantes. Ils ont osé imaginer un présent et un avenir positifs.

Comme le disait Sénèque: «Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.»

Le CESE incarne l’esprit même de nos démocraties européennes. Il est un acteur intermédiaire, qui veille à ancrer à nouveau l’Europe dans les environnements locaux et nationaux, et qui relaie les besoins et les espoirs de ceux-ci.

Nous sommes une maison de débat, de concertation et de compromis. Nos membres ne sont pas rémunérés pour le travail qu’ils effectuent pour le CESE mais font du bénévolat en plus des fonctions qu’ils exercent par ailleurs en tant qu’agriculteurs, syndicalistes, représentants des entreprises, dirigeants d’organisations de la société civile, et bien d’autres encore.  Avec plus de 2 000 réunions par an, organisées pour nombre d’entre elles dans les États membres ou en dehors de l’UE et contribuant à l’élaboration de 200 avis par an en moyenne, le CESE concourt au renforcement de la légitimité démocratique de l’Union européenne.

Le pouvoir consultatif du CESE n’a cessé de croître au fil du temps:

  • le Comité se voit octroyer le droit d’initiative lors du sommet de Paris de 1972;
  • il acquiert une autonomie considérable avec l’adoption du traité de Maastricht;
  • la liste des sujets sur lesquels il est consulté s’allonge;
  • le nombre des demandes d’avis exploratoires «en amont» du processus législatif s’accroît;
  • et enfin son rôle de représentant privilégié de la société civile organisée est officiellement reconnu dans le traité constitutionnel européen adopté en 2004.

Néanmoins, si nous avons bien conscience de ce rôle majeur, nous nous focalisons souvent trop sur les affaires courantes pour apprécier l’ampleur de nos réalisations.

Hannah Arendt, dont le livre «Condition de l’homme moderne» a également été publié en 1958, a écrit: «Ce que je propose est donc très simple: rien de plus que de penser ce que nous faisons». 

Et donc, permettez-moi de nous rappeler quelques exemples remarquables de réalisations du CESE.

Le CESE a été à l’origine de la Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs de 1989, laquelle a ensuite été intégrée à la législation européenne. Et l’année dernière, nous étions, avec les CES nationaux, un partenaire de premier plan dans le cadre du débat sur le socle européen des droits sociaux dans les 28 États membres.

Notre travail à long terme dans le domaine de la migration et des réfugiés a abouti à la création, en 2009, du Forum sur l’intégration, aujourd’hui Forum européen sur la migration, qui est à ce jour l’une des plateformes les plus appréciées de dialogue permanent entre la société civile et les institutions.

Le dialogue ACP-UE du CESE avec les acteurs non étatiques, conformément au mandat de l’accord de Cotonou, a été une initiative phare pour le long terme.

Nous avons également accompagné avec succès le processus d’élargissement grâce aux dialogues préparatoires structurés menés avec les représentations de la société civile des pays candidats. Nous faisons maintenant de même avec les Balkans occidentaux.

Nous avons été parmi ceux qui ont plaidé avec succès en faveur de l’intégration de la préoccupation du développement durable dans les accords commerciaux et de l’octroi à la société civile d’un rôle dans le processus de suivi. Nous participons aujourd’hui à plusieurs organes consultatifs internes.

Nous avons été des pionniers en formulant des suggestions concernant la taxe sur les transactions financières, l’économie sociale et l’entrepreneuriat social, les déchets alimentaires, l’obsolescence programmée, la transformation industrielle et l’intelligence artificielle, les nouveaux modèles d’économie de fonctionnalité, coopérative et circulaire, ce qui a récemment conduit à la mise en place de la plateforme européenne des parties prenantes de l’économie circulaire, un instrument unique de dialogue structuré au sein de l’UE.

Au niveau institutionnel également, nous devons absolument nous rappeler quelle a été la principale réalisation institutionnelle du CESE au cours des 20 dernières années: la pleine reconnaissance du rôle constitutionnel du dialogue civil et de la démocratie participative, une singularité à l’échelle mondiale, consacrée à l’article 11 du traité. Il s’agit du résultat d’une initiative forte de la présidente Susanne Tiemann, en 1993, poursuivie par ses successeurs et principalement par deux autres présidentes, Mmes Beatrice Rangoni Macchiavelli et Annemarie Sigmund. Ce n’est peut-être pas un hasard si pareilles innovations extraordinaires sont dues à 3 des 4 présidentes de l’histoire du CESE.

Nous prenons au sérieux le rôle qui nous incombe dans la mise en œuvre de l’article 11 et nous nous efforçons en permanence de développer un espace pour un dialogue structuré élargi, en s’appuyant sur les éléments suivants:

  • le groupe de liaison avec la société civile;
  • le soutien ferme de l’initiative citoyenne européenne;
  • les 28 débats nationaux sur l’avenir de l’Europe, autour des cinq scénarios proposés par le président Juncker;
  • et, très récemment, notre coopération active dans le cadre des «consultations citoyennes» proposées par le Président de la République française, M. Emmanuel Macron.

Mesdames et Messieurs,

Nos réalisations constituent le fondement d’un futur Comité économique et social européen fort et, partant, d’une Union européenne forte. Nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers. En effet, nous ne serons fidèles à nous-mêmes que si nous mettons tout en œuvre pour accomplir la mission que nous ont transmise nos fondateurs, à savoir être la voix de la société civile organisée et assister les institutions de l’Union dans leur travail essentiel.

En exploitant l’atout unique dont nous disposons grâce aux liens directs que nous avons noués avec la société civile organisée dans l’ensemble de l’Europe, nous œuvrerons en faveur d’un avenir durable.

Le vote populiste ne cesse de croître dans toute l’Europe. Pour beaucoup de citoyens, et notamment de nombreux jeunes, l’avenir apparaît sans espoir. Ils sont en proie au chômage ou confrontés à des conditions de vie et de travail non viables.

Certains pays d’Europe ou situés dans son voisinage sont au bord de la guerre. Montrons que nous n’oublions pas les leçons du passé. Nous ne devrions pas prendre la paix et la tolérance pour acquises.

Il y a aussi des pays qui enfreignent les droits de la société civile de se réunir et de s’organiser politiquement. Défendons l’espace civique.

Par conséquent, nous devons intensifier nos efforts en vue de préserver et de sauvegarder nos principaux acquis en matière de droits, des valeurs, de libertés, de démocratie et d’État de droit. Il importe d’être en mesure de résister à la terrible tentation des «souverainistes», qui proposent des solutions mauvaises et dangereuses aux questions essentielles que soulèvent nos concitoyens, les travailleurs, les entreprises et les communautés.

Sans oublier les défis posés par les changements environnementaux et technologiques, qui ne pourront être relevés que si nous conjuguons nos efforts.

Nos actions doivent être résolues et visionnaires. Inspirons-nous de l’esprit de 1958 et délivrons un nouveau message d’espoir. Engageons ensemble une deuxième Renaissance européenne, qui nous redonnera foi en notre capacité à prendre en main notre présent et notre avenir.

Nous avons toujours insisté sur le fait que la déclaration de Rome de mars 2017 a été et continue d’être la feuille de route à suivre pour fournir les résultats nécessaires vers la fin de l’actuel mandat européen.

Permettez-moi d’insister sur sept points essentiels qui sont déjà clairement des priorités de notre Comité économique et social pour les années à venir.

1) Nous devons fortifier une Union des valeurs: la démocratie, l’État de droit et les droits fondamentaux, la dignité humaine et la liberté ne sauraient être remis en cause. En ce moment où nos valeurs fondatrices sont remises en question, il importe que nous fassions front ensemble pour garantir nos sociétés ouvertes, qui déterminent qui nous sommes et qui nous voulons être demain.

2) Nous continuerons à appeler à la mise en œuvre du programme de développement durable à l’échelon européen et au-delà, à plaider pour une transition vers une société durable sur le plan économique, social et environnemental. Le CESE a élaboré de nombreux avis novateurs dans ce domaine. Nous devons agir en faveur de leur mise en œuvre. L’Europe doit être durable ou ne sera pas du tout. Le programme 2030 est une stratégie globale. Il s’agit d’un véritable projet politique pour les citoyens européens.

3) Une Union européenne interdépendante requiert de renforcer la coordination de la politique économique. Faisons en sorte d’exploiter à son plein potentiel le semestre européen, de manière à proposer des finances publiques saines et des réformes structurelles favorisant l’emploi, la croissance et les investissements. Les fondations de la durabilité sociale, environnementale et culturelle ne pourront être posées que sur un socle économique solide.

4) Le CESE adoptera une position très proactive sur les enjeux et le potentiel de l’intelligence artificielle, laquelle doit être au service de l’humanité, et non perpétuer les préjugés propres aux esprits humains qui l’ont mise au point. Elle doit être un outil pour façonner notre avenir plutôt qu’un instrument de surveillance.

5) Nous sommes au cœur des débats sur la proposition de cadre financier pluriannuel présentée par la Commission. Il s’agit d’un cadre pour l’avenir de nos sociétés durables au bénéfice des 500 millions de citoyens européens. Ce cadre doit rendre compte de l’ambition et de l’engagement de l’Union européenne dans la perspective des prochaines élections européennes en mai 2019. Nous devons œuvrer à une vision plus affirmée de la solidarité et de la cohésion ainsi qu’en faveur d’un budget plus audacieux.

6) Pour être capables de nous adapter à notre réalité changeante, nous avons besoin d’élaborer un nouveau récit européen fondé sur la culture et l’éducation, en valorisant la création artistique ainsi que la mobilité et les échanges interculturels, et en renforçant le sentiment d’appartenance et la vision européenne. Nous devons veiller à ce que tous les citoyens acquièrent une compréhension de notre patrimoine, ce qui nous permettra de suivre de façon constructive et sans crainte un cap commun.

7) Enfin, dernier point et non des moindres, nous devons résister à la tentation du nombrilisme et travailler activement à nos relations avec le monde en constante mutation qui nous entoure, dans notre voisinage et au-delà.

Il importe de renforcer les forces luttant pour la paix dans la région des Balkans occidentaux. Il est essentiel de contribuer à la gestion des initiatives dans notre voisinage méditerranéen et au Moyen-Orient afin de renforcer la démocratie, de relancer et de stabiliser les processus de paix et de soutenir la société civile dans les pays aux prises avec les flux migratoires. Dans le même temps, il convient de défendre et de promouvoir l’acquis de l’UE dans le domaine des accords commerciaux.

Et pour tout cela, nous avons besoin de la voix de nos jeunes.

Nous avons besoin de leur contribution afin de surmonter une certaine paralysie de la pensée. Leur soutien est indispensable afin de nous rebeller contre la conformité apprise qui caractérise nos comportements et qui, en dépit de tous nos efforts, nous amène à produire encore et toujours les mêmes résultats. L’Union européenne a besoin d’une rébellion jeune, créative et constructive.

L’année prochaine sera cruciale.

La période électorale ne doit pas nous empêcher d’insister sur la nécessité de faire avancer des dossiers essentiels tels que ceux que j’ai mentionnés précédemment.

Nous devons intensifier le débat sur l’avenir de l’Europe de toutes les manières possibles, dans nos pays et nos circonscriptions, afin que les électeurs puissent voter en connaissance de cause et que le taux de participation électorale soit élevé.

«L’Europe au travail» est à la fois le levier, le catalyseur et la locomotive de cette rEUnaissance.

Nous pourrions par exemple fournir un cadre en vue d’un dialogue de la société civile avec les candidats têtes de liste, par le biais du CESE.

Notre dialogue avec la société civile constituera certainement un élément clé de la réussite du sommet de Sibiu sur l’avenir de l’Europe, le 9 mai 2019.

Malheureusement, ce sommet ne réunira que 27 chefs d’État, étant donné qu’il se fera sans la participation d’une nation européenne, la Grande-Bretagne. Nous devons veiller à ce que les liens demeurent solides au niveau de la société civile, afin d’être en mesure de déployer des efforts communs, de soutenir les citoyens dans ce processus de divorce et de permettre un avenir commun.

L’heure n’est, de toute évidence, pas à la routine ou à l’application des recettes habituelles.

Depuis les années 1930, jamais les feux obscurs du populisme n’ont repris de manière aussi menaçante.

Comme l’a très justement souligné Federica Mogherini lors de la conférence sur l’état de l’Union à Florence: «Il semble qu’hurler, pousser des cris, insulter et brimer, systématiquement détruire et démanteler ce qui est en place soit dans l’air du temps. Or, le secret du changement – et nous avons besoin de changement – est de conjuguer toutes les énergies non dans le but de détruire l’ancien, mais plutôt de construire le nouveau. L’impulsion destructrice que nous observons aujourd’hui ne nous mène nulle part et n’apporte de solution à aucun de nos problèmes».

Nous savons, vous savez que cela est absolument vrai, à quelque niveau que ce soit.

Je ne suis pas naïf au point de croire qu’au CESE, nous serions exempts de cette énergie destructrice. Parfois, cet esprit dévastateur qui caractérise notre temps s’immisce également dans nos débats et notre dynamique. Mais, du fait de notre proximité avec les défis concrets qui font le quotidien de la vie sociale et économique de nos pays, nous sommes capables de travailler ensemble à des solutions communes. Soixante ans après la naissance de notre institution, notre engagement au service de sa mission première est intact: être un espace où le dialogue civil est un moyen de bâtir notre avenir.

Nous avons 60 ans. Cette réalité se reflète peut-être dans un certain nombre de procédures internes que nous devons moderniser pour faire face à la rapidité des changements qui s’imposent à nous. Nous sommes également confrontés à une prolifération des consultations en ligne. Le mirage de ce que l’on appelle la démocratie participative numérique gagne en popularité auprès de nombreux décideurs, qui semblent suivre aveuglément la croyance erronée que les clics et les «likes», les questionnaires en ligne, les forums de discussion et le passage au numérique dans tous les domaines constituent une forme de future démocratie postmoderne.

Nous restons persuadés qu’un véritable dialogue civil passe par cette «maison de la société civile», par l’espace structuré du Comité économique et social européen. Si cette structure, assurément, s’appuie aussi sur les nouvelles technologies, elle est avant tout un lieu où l’écoute et le débat, la recherche patiente de la convergence de vues restent les moyens le plus constructifs de faire grandir notre démocratie, tout simplement parce que c’est ce qui nous permet de comprendre, d’échanger et de découvrir des idées innovantes.

C’est la raison pour laquelle l’histoire de notre «maison de la société civile européenne» demeure une belle histoire en cours de construction.

Nous participons, souvent de façon novatrice et prospective, à la construction difficile mais passionnée de ce pouvoir démocratique qu’est le dialogue civil. Le CESE constitue la dimension institutionnelle de ce dialogue, qui devient une source de production et d’action normatives.

Nous sommes ici pour oser l’avenir de l’Europe.

Car, comme l’a écrit Søren Kierkegaard: «Oser, c'est perdre pied momentanément. Ne pas oser, c'est se perdre soi-même».

Nous sommes prêts pour les 60 prochaines années.

Ce n’est pas une menace.

C’est une promesse!