L’Europe de Schuman! - discours par Henri Malosse prononcé le 9 Mai, la Journée de l'Europe

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Depuis la déclaration de Robert Schuman le 9 mai 1950, l’Europe a indéniablement fait des pas de géant. Que de chemin parcouru en 64 ans pour un continent qui sortait de trois guerres fratricides successives! Une grande partie de la vision de Schuman est devenue réalité. Beaucoup d’obstacles ont été franchis. Mais il est trop tôt pour crier victoire. Nous ne pouvons nous bercer de l’illusion que "tout va bien, Madame la Marquise". Car l’Europe d’aujourd’hui donne l’impression d’être en panne. Depuis 2008, un grand nombre d'Européens identifient l'Union aux mesures d'austérité et au démantèlement de nos modèles sociaux, ce qui explique largement le désamour croissant des Européens vis-à-vis de leurs institutions!

Reprenons les principales idées de Robert Schuman et voyons où en est l’Europe d’aujourd’hui, et surtout, cherchons comment elle peut prendre un nouvel élan

 

1. La paix 

Schuman proclame que "la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent".

Or, la paix n'est toujours pas assurée sur notre continent.

L’Europe n'a pu assurer la paix dans les Balkans qu’après des guerres dévastatrices. Elle semble aujourd’hui incapable de faire face à la situation en Ukraine. Comme le dit, malheureusement à juste titre, le Dalaï-Lama, "l’UE n'a pas été à la hauteur lors de la chute du mur, pour réunifier tous les peuples d’Europe".

Un nouveau rideau de fer risque de s’installer à notre frontière de l’Est et il y a des menaces pour l’intégralité territoriale de certains pays européens. L’absence d'une politique étrangère réellement commune et d'un système de défense proprement européen fragilisent la crédibilité de l’Union européenne.! Est-il normal que les USA doivent continuer à développer leur parapluie de protection et que la première puissance économique du monde – l’UE – soit incapable d’assurer toute seule sa défense? Est-il acceptable que ce géant économique soit un nain politique sur la scène internationale?

2. Le processus d’intégration

Schuman disait que "l’Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble".

En d’autres termes, l’Europe est un processus. Un processus d’intégration des peuples ayant une histoire et une culture différentes.

Or, une intégration qui veut à tout prix tout harmoniser devient dans les faits plutôt une procession d’Echternach – ville située non loin d’ici, d’ailleurs – où les réussites, et surtout les échecs, se relaient. Ainsi, bien souvent, il n’y a que les crises qui rendent des avancées possibles. Il suffit de penser à l’Union bancaire ou au Fonds de stabilité.

Pourtant, tous les pays ne peuvent marcher à la même vitesse. Sans pour autant créer une Europe à deux vitesses, il faut permettre à ceux qui veulent aller plus vite de le faire, sans exclure les autres de la table et du bénéfice de la solidarité.

Il faut donc en finir avec une approche dichotomique où tous les pays membres doivent appliquer les mêmes règles partout et au même moment, sous peine d’exclusion. Accélérer le processus d’intégration implique une souplesse dans sa mise en œuvre.

Pourquoi imposer à tout le monde le même rythme d’intégration? Pourquoi ne pas permettre à ceux qui veulent aller plus vite de le faire entre eux, sans créer des mécanismes trop lourds pour les autres? Pourquoi le mécanisme de coopération renforcée, prévu par les Traités, a-t-il toujours été presque systématiquement bloqué par la Commission européenne et les gardiens de la doctrine?

Par exemple, en quoi des exemptions concernant la directive sur le temps de travail mettent-elles en danger l’intégrité de l’Europe, si dans le même temps nous sommes tous d’accord sur les principes de notre modèle social et sur la lutte contre toutes les formes de discrimination au travail?

Nous pouvons en effet nous mettre d’accord sur un calendrier de convergences fiscales et sociales sans qu’il heurte les principes et convictions de chacun de nos peuples.!

 

3. "Des réalisations concrètes"

Citons Schuman: "l’Europe se fera par des réalisations concrètes en portant des actions sur un point limité mais décisif".

Trop souvent, les leaders européens s’opposent dans une guerre idéologique qui n’a pas lieu d’être. Ou en lançant des actions qui ne sont nullement décisives. Faut-il harmoniser les sacs en plastique et la taille des concombres? Ou faut-il plutôt trouver des choix stratégiques sur lesquels l’Europe peut se positionner?

Permettez-moi de donner quelques exemples:

La cohésion sociale est un élément fondateur du projet européen. L'Union européenne doit contribuer à la renforcer et non pas à l'affaiblir. Pourquoi ne pas introduire un revenu minimum en Europe? Je dis bien revenu et pas salaire. Et bien sûr, ce revenu ne sera pas le même en France, ou au Luxembourg, qu’en Bulgarie. Mais il fait un revenu en termes de pouvoir d’achat. Un tel revenu n’est pas uniquement social, et conforme à la déclaration universelle des droits de l'homme. Sans entraver la compétitivité, il donnerait du pouvoir d’achat qui stimulerait la demande intérieure et contribuerait donc in fine à la croissance.

Aujourd'hui, l'irresponsabilité et la concurrence entre États dominent le débat européen. Pourquoi ne pas faire converger nos systèmes autour d'un impôt simple, prévisible et réduit par exemple la flat tax? Déjà maints pays européens ont mis en place une telle taxe. Ceci simplifie la vie des entreprises, notamment les start-up. Alors pourquoi ne pas mettre en place un objectif que l’ensemble des pays devrait atteindre sur une période donnée, de dix ans par exemple? Ceci est réalisable.

Troisième exemple: la jeunesse! Faire l’Europe ne suffit plus aujourd’hui, il faut faire des Européens! Le grand succès de la réconciliation franco-allemande est passé par les jumelages et échanges entre jeunes.! Pourquoi ne pas développer en Europe un vaste effort d’apprentissage des langues des voisins (comme vient de le décider très courageusement la Sarre voisine avec l’enseignement obligatoire du français) et par après élargir le programme ERASMUS à tous les jeunes, collégiens, apprentis, demandeurs d’emplois, avec un objectif beaucoup plus ambitieux? Un jeune sur deux dans dix ans devrait avoir passé au moins un mois dans un autre pays de l’Union, avec un effort à destination des plus défavorisés - alors qu'ERASMUS, aujourd’hui, bénéficie de fait en majorité aux enfants des familles aisées.!

Il est désolant de voir depuis ces dernières années tant de jeunes quitter l'Europe! L'Union devrait apporter son soutien aux projets communs mis en place par des jeunes de différents pays européens: start-up, co-working, associations, projets culturels etc.

 

4. Robert Schuman parle de "solidarité de production"

Nous savons tous que l’idée de base de Schuman était la gestion des industries stratégiques par une autorité supranationale. La CECA, embryon de l’Europe, était basée sur les deux industries importantes à cette époque: le charbon et la sidérurgie. Schuman vivait d’ailleurs dans cette région, ici, où ces deux industries étaient la source de prospérité. On peut encore voir les traces de ces industries dans la région.

Le plus grand succès industriel européen depuis la fondation de l’Union est sans doute AIRBUS; sauf qu’il s’est fait sans les institutions de Bruxelles! 

Alors, posons-nous la question: quels sont les champions européens d’aujourd’hui qui ont besoin d’être défendus pour maintenir leur compétitivité? Au lieu de se livrer à une concurrence féroce entre eux, pourquoi les pays européens ne présentent-ils pas un front commun? Développons ensemble des politiques sectorielles et arrêtons de considérer comme un tabou une politique industrielle digne de ce nom. 

On voit bien aujourd’hui, par exemple, que la production automobile est en train de quitter l’Europe; si ce n’est aujourd’hui, c’est à un horizon de 10 ans pour les entreprises les plus performantes.? Que fait l’Europe?

La clé de la compétitivité pour l’Europe est la Recherche et l’innovation. Depuis la stratégie de Lisbonne, des engagements avaient été pris à ce sujet. Or, l’objectif de consacrer 3 % du PIB à la recherche ne s’est pas réalisé. Relançons l’idée avec un calendrier détaillé à l’appui et une concertation étroite avec les secteurs industriels! Il faut développer une véritable culture européenne d’entreprise.! Elle passera par une politique économique favorable au tissu industriel européen, notamment aux petites et moyennes entreprises, sans être déflationniste ni tournée exclusivement vers les exportations.

 

5. L’Afrique

Robert  Schuman plaidait pour "le développement du continent africain"

Or, ce continent est aujourd’hui tout à fait oublié par l’Europe, ou réduit à un paragraphe d’une politique de développement. Cette lacune a permis à des puissances, et surtout la Chine, d’infiltrer le continent africain dont on sait qu’il est le plus jeune, le plus dynamique en termes de croissance économique et d'investissements.

Pourquoi les pays Européens ne peuvent-ils pas ensemble développer une politique africaine? Ce sont les partenaires naturels de ce continent! Investissons davantage dans nos relations avec l’Afrique plutôt que de courir comme des moutons vers les pays qui apportent finalement peu à l’Europe et ne partagent pas nos valeurs!

De plus, le développement du continent africain – y compris l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient - est le seul moyen de lutter efficacement et dignement contre les fléaux des temps modernes que sont l’immigration illégale, avec son lot de catastrophes humanitaires, et le terrorisme, qui est nourri par l’injustice et l’extrême pauvreté!

 

6. La manière dont l’Europe fonctionne

Schuman plaidait pour "une haute autorité composée de personnalités indépendantes chargées de jouer un rôle d’arbitre"

Cette haute autorité a été remplacée par la Commission lors de la création de la Communauté européenne, qui a succédé à la CECA. Or, la Commission a largement perdu son indépendance. Le Président est souvent un ancien premier ministre, plus fidèle à ses ex-collègues qu'à l’idée d’Europe.

Il faut revenir aux principes de gouvernance et assurer que l’intérêt européen n’est plus considéré comme la simple somme des intérêts individuels:

Une Commission européenne composée de personnalités réellement indépendantes sera à nouveau en mesure d’écouter en premier lieu les citoyens et la société civile européenne, plutôt que d’obéir aux gouvernements nationaux ou aux lobbies privés de toute nature.!

Pour aiguillonner et contrôler la Commission européenne, il faut donner du pouvoir et une voix aux citoyens européens. Il faut dans ce contexte donner une voix décisive à la société civile européenne.

En étant à l’initiative d’un accord politique signé récemment avec le Parlement européen et le Comité des régions, le CESE européen a montré la voie vers ce qui pourrait être une coalition citoyenne exprimant les priorités des Européens.

L’initiative citoyenne européenne ne doit plus faire office de gadget mais être à l’avant-garde d’une Europe qui fonctionne à partir du terrain.! L’Europe d’en bas plutôt que l’Europe d’en haut! J’ai proposé récemment que les initiatives citoyennes soient adressées en premier lieu au PE, au CdR et au CESE, avant d’être examinées par la Commission européenne.

Et finalement, si l’on en reste à ces grands objectifs, essayons aussi de nous mettre d’accord sur les domaines sur lesquels l’Europe ne doit pas intervenir, dans le respect du principe de la subsidiarité. 

Quel besoin d’harmoniser tout? Un marché intérieur européen ne pourrait-il pas bien fonctionner sans harmoniser la manière dont nous produisons les fromages de chèvre?

Il nous faut un grand débat sur la subsidiarité. L’Europe ne peut en droit faire perdre de la souveraineté aux peuples.! Elle doit accroître nos souverainetés avec une nouvelle répartition des compétences en fonction du seul critère qui compte: l’efficacité!

 

Conclusion

Le complice de Schuman, Jean Monnet, n’avait-il pas coutume de dire "Ne vous demandez pas ce qu’il est possible de faire, demandez-vous ce qu’il est nécessaire de faire et rendez-le possible"?!

Les six idées de Schuman que j’ai évoquées n’ont rien perdu de leur actualité. Malheureusement, bien que des étapes importantes aient été franchies, la plus grande partie du chemin reste encore à faire. Bien sûr, pour sa mise en œuvre, il faut tenir compte du contexte d’aujourd’hui. L’Europe n’est plus une Europe à six, et les industries d’hier ne sont plus les championnes d’aujourd’hui. En plus, l’Europe n’a plus la position dans le monde qu’elle avait au milieu du vingtième siècle. Néanmoins, appliquer les six principes évoqués pourrait mettre l’Europe sur les bons rails.

C’est l’appel que je voudrais lancer aujourd’hui et ici-même, dans la maison natale de Robert Schuman. Je propose de réunir une "coalition d’idées" pour cette grande ambition qui fut la sienne.

Je lance donc un appel à un nouveau congrès de La Haye pour que les citoyens éclairés définissent ce qu’ils attendent de l’Europe. Nous avons connu l’Europe des Fondateurs, l’Europe des politiques et puis celle des technocrates. Construisons ensemble l’Europe des peuples et des cœurs. Ce nouveau congrès jettera les bases d’une nouvelle gouvernance de l’Europe. Il permettra une efficacité plus grande, une solidarité plus forte et, finalement, une meilleure entente sur ce que l’Europe doit faire et ne pas faire pour les hommes et les femmes qui la composent.

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L'Europe de Schuman - Discours par Henri Malosse - 9 mai 2014, la Journée de l'Europe FR