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«Le patrimoine culturel au cœur de la relance du projet européen»

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Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de m’avoir invité à m’exprimer devant vous aujourd’hui, à l’occasion de cet événement prestigieux qui fait suite au sommet européen du patrimoine culturel de 2018, auquel j’ai eu le plaisir de participer, et à l’«appel à l’action de Berlin», auquel j’ai apposé ma signature avec enthousiasme.

Vous avez donné pour intitulé à ce colloque «Le patrimoine culturel au cœur de la relance du projet européen», et je souscris sans réserve à cette vision du rôle essentiel que jouent la culture et le patrimoine culturel pour donner un cap au projet européen. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai inscrit la culture parmi les priorités de ma présidence, au côté du développement durable et de la paix.

Ce message fait évidemment écho au mot d’ordre que j’ai donné à ma présidence: «rEUnaissance: Osons une Europe durable», qui mêle en un mot-valise les notions d’«Union européenne» et de «Renaissance».

Puisque je m’exprime en France, je me sens obligé de préciser que j’ai mis en avant cette idée avant même que le président Macron n’en fasse l’un de ses principaux axes de réflexion — mais je suis bien sûr ravi de constater que nous partageons manifestement les mêmes convictions et les mêmes inspirations, mais aussi une vision commune de l’urgence qui caractérise la situation en Europe.

En effet, nous sommes tous bien conscients que l’Union européenne doit faire face à des défis toujours plus grands, auxquels nous devons apporter des réponses novatrices. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de solutions de rapiéçage, mais d’une véritable vision nouvelle, audacieuse, pour le long terme.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle Renaissance pour l’Europe, portée par un discours dynamique et ouvert autour de la culture.

La période historique de la Renaissance fut une puissante révolution humaniste de grande envergure, qui a forgé des liens solides entre la culture, la science, la spiritualité, l’art du gouvernement et l’organisation de la vie économique et sociale, jetant ainsi les bases du basculement de l’Europe dans la modernité.

La Renaissance fut le berceau de l’humanisme de cette époque, qui encouragea les citoyens à devenir les protagonistes de leur propre destin, et à troquer leurs superstitions contre un esprit critique. Elle combina l’autonomie de l’individu avec la participation active à des communautés politiques, autant d’idéaux qui revêtent la plus grande importance pour nos sociétés actuelles.

Les progrès de la science y furent fulgurants, s’agissant notamment de l’astronomie, de la physique et des mathématiques. Des hommes de science comme Francis Bacon, Galilée, René Descartes et Isaac Newton firent des découvertes qui allaient changer la face du monde.

Les arts, intimement liés à la science, connurent une transformation tout aussi radicale et ils représentent la quintessence de ces mutations. En tant qu’expression du contexte culturel et social dans lequel ils émergèrent, formant ainsi l’«art contemporain» de leur temps, ils constituent aujourd’hui notre patrimoine. Et bien qu’ils nous renvoient à un lointain passé, ils sont pourtant un reflet assez fidèle de nos préoccupations actuelles.

Monteverdi écrivit des pièces magistrales qui donnèrent naissance au genre de l’opéra.

Les écrits de Machiavel conservent à ce jour toute leur influence.

Donatello et Michel-Ange, pour citer deux grands artistes italiens, donnèrent de véritables chefs-d’œuvre à la peinture et à la sculpture, sans oublier bien sûr l’archétype même de l’homme de la Renaissance, Léonard de Vinci.

Enfin, rappelons-nous que c’est l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, à l’époque de la Renaissance, qui permit à un public bien plus large d’accéder à la littérature et aux partitions musicales, un accès qui demeurait auparavant contraint par un fastidieux travail de copie manuscrite. Ce fut là, en effet, le point de départ d’un véritable échange artistique et culturel au sein de l’Europe. Car l’Europe fut un espace culturel avant de devenir un espace politique.

Soyons clair: quand je dis «espace culturel européen», je ne parle pas d’un espace culturel homogène.

Notre continent se nourrit bien évidemment de la différence et de la variété. La Renaissance elle-même porta un visage variable d’un pays à l’autre, déclinée et modelée par l’influence des cultures locales.

L’Europe a toujours été un continent de diversité, intégrant des influences issues de son territoire comme de par-delà ses frontières géographiques.

Même notre mythe fondateur, l’enlèvement de la princesse phénicienne Europe, est une histoire de migration, qui révèle l’influence exercée par la culture de ce que notre civilisation appelle aujourd’hui le Proche-Orient.

Enfin, n’oublions pas qu’une bonne partie des connaissances antiques qui modelèrent la pensée de la Renaissance avait été préservée dans les bibliothèques de l’Empire byzantin, sans lesquelles nous aurions perdu des pans entiers de notre patrimoine culturel écrit.

Cette histoire et cette diversité forment le socle sur lequel nos valeurs européennes ont été érigées. Les droits de l’homme, l’égalité, la liberté d’expression, la démocratie sont ancrées dans notre matrice culturelle; ce sont des leçons tirées de notre passé. Et ce même si nous dûmes en passer par maintes guerres et violences pour enfin réaliser la paix.

Je considère qu’il est essentiel de transmettre cette perspective historique aux citoyens de l’Europe grâce à l’éducation, en enseignant nos histoires respectives, notre patrimoine culturel et les arts. Cette histoire, et le regard que nous portons sur notre passé, c’est ce qui nous définit en tant qu’Européens.

Comprendre notre histoire diverse et souvent conflictuelle nous offre un puissant outil pour combattre les discours simplistes et porter une idée européenne commune.

Il est évident que lorsque nous parlons de patrimoine culturel, nous devons réfléchir à comment lui donner un sens aujourd’hui et pour les générations à venir. Nous devons permettre au patrimoine culturel d’apporter des transformations et de l’innovation dans nos sociétés, plutôt que de les laisser se scléroser dans le fantasme d’un glorieux passé sans rapport avec ce fut la réalité.

Le patrimoine est le moteur de la création artistique contemporaine, de l’innovation sociale et économique et, enfin, d’un développement durable.

Il offre des possibilités de développement économique, pour générer de la croissance et créer des emplois. Il est à peine besoin d’en souligner l’impact, en rappelant une fois de plus ces quelques chiffres: les secteurs de la culture et de la création représentent environ 3,5 % de l’ensemble des produits et services distribués chaque année dans l’Union, et ils emploient 6,7 millions de personnes, soit 3 % de la main-d’œuvre européenne. Et le secteur du patrimoine en représente à n’en pas douter une part importante.

Le patrimoine culturel peut contribuer à asseoir la cohésion sociale et territoriale.

En effet, la culture et les arts recèlent un immense potentiel, qui demeure inexploité, pour devenir une force de rassemblement et de mobilisation en faveur de l’Europe. Nous partageons un même patrimoine européen, constitué d’une histoire et de valeurs partagées, qui nous inspire un sentiment d’appartenance à un espace commun, en constante évolution et ouvert à la diversité.

La culture peut nous aider à surmonter les crises systémique, politique et identitaire que l’Europe traverse actuellement, et nous pousser à rêver, à tracer de nouvelles perspectives.

Car nous avons besoin de recommencer à rêver, sans nous sentir bridés par la peur de l’échec. Peut-être s’agit-il là d’une autre leçon que nous enseigne Léonard de Vinci: bon nombre de ses inventions furent des échecs, mais elles inspirèrent les nombreuses générations qui lui succédèrent à rechercher de nouvelles solutions. Les difficultés qui nous apparaissent aujourd’hui comme des défis ne sont jamais que des étapes à franchir sur la voie de la réussite.

Le fait de comprendre et de valoriser le patrimoine culturel, la liberté des arts et nos valeurs européennes est en effet un ingrédient essentiel de notre «mode de vie européen», et je constate avec plaisir que ces éléments sont repris de manière visible dans le programme de travail de la nouvelle Commission européenne.

Je me réjouis également à l’idée que la session plénière du Comité économique et social européen qui se tiendra demain accueillera pour la première fois un débat consacré à la culture, car je crois que la culture doit aussi être une force motrice pour notre Comité, qui est le porte-parole de la société civile en Europe.

Car la culture peut apporter à l’Europe de l’espoir, une identité positive et diverse, et une deuxième Renaissance!

Je vous remercie pour votre attention.