L'Union: notre seule chance

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Le projet européen est né du courage d'hommes et de femmes qui, au lendemain d'une guerre effroyable assortie des crimes les plus odieux, ont résolu de faire en sorte qu'on cesse de régler les problèmes à coups de canon. Car l'être humain est capable du meilleur et du pire: les gestes les plus nobles et les abominations les plus atroces.

 

La paix et la solidarité sont des victoires sur la jalousie et l'égoïsme. Ces deux sentiments-là sont des démons si puissants que, contre eux,  les victoires ne sont vraiment pas des victoires faciles à arracher. Respecter, tolérer autrui et même se réjouir du bonheur d'autrui autant que du sien ou partager et soulager ses souffrances comme si on les vivait soi-même, ce n'est pas inné. C'est une démarche qui nécessite une certaine envergure.

 

Même s'il n'avait servi qu'à préserver la paix, le projet européen, intelligent, noble et généreux, méritait son prix Nobel. Les piles de formulaires du charbon et de l'acier, des primes agricoles et du tarif douanier commun, quand on y songe, c'était de la paperasse de paix. À ceux qui me disent «c'est bien beau, ce que tu nous racontes, mais il faut vraiment du courage pour se dire Européen ces temps-ci», je réponds toujours qu'il a fallu davantage de courage aux citoyens français et allemands, aux politiciens d'Allemagne et de France, très peu de temps après l'apogée de la barbarie, de la haine et de la mort, pour faire ce qu'ils ont fait.

 

Accessoirement, à côté des aspects moraux, il y a les plates réalités économiques: aucun de nos États n'a la taille qu'il faut pour s'imposer seul dans le monde mondialisé et même le plus grand aurait grand tort de se croire à l'abri. C'est triste à dire, mais si l'Europe, au lieu d'être hésitante et fragmentée,  avait pris d'emblée et collectivement les mesures – les bonnes – qu'il fallait prendre contre la crise – et contre la spéculation –, elle se serait épargné bien des souffrances.

 

Le projet européen est en danger. Il a connu de tels succès qu'il a suscité l'enthousiasme pratiquement unanime des citoyens des États membres, le désir ardent d'y participer pour les peuples qui n'en faisaient pas encore partie – dont le mien – et le sentiment que c'était un acquis inaliénable, qui apporterait toujours davantage de paix, de sécurité, de bien-être, de cohésion et de solidarité.

 

Rien n'est jamais acquis pour toujours. Il est même probablement plus facile de démolir l'édifice que de le construire, voire même, semble-t-il, de l'entretenir ou de le consolider.

 

«Bruxelles» existe peu, en fait. Mais il est assez facile de faire croire aux gens qu'il y a là-bas un pouvoir permanent, hautain, lointain, mécanique, cruel et indifférent à leurs souffrances qui est la cause de tous leur maux et qu'à l'inverse, s'ils se replient derrière des frontières bien étanches, ils auront le salut, l'espoir, les lendemains qui chantent et les aubes dorées.

 

En fait, les salles de réunion, à Bruxelles, sont vides tant que les ministres, les commissaires, les députés n'arrivent pas de leur pays pour s'y asseoir. Les funestes décisions de «Bruxelles» – et les tristes absences de décisions –, elles viennent directement des pays qui ont signé les traités. Les choses iraient probablement mieux pour tout le monde, justement, si chacun débarquait dans ces réunions bruxelloises avec un état d'esprit réellement européen. L'Europe n'est pas le problème, c'est la solution. Mais ce ne doit pas être n'importe quelle Europe.

 

Je crois qu'il est urgent qu'on change de discours, mais aussi qu'on fasse correspondre les actes aux discours, et de façon tangible, sans quoi ça va très mal finir. D'une façon, il faut une «nouvelle Europe», mais d'une autre, il suffirait qu'elle, l'Europe, relise attentivement les articles 2 et 3 de son propre traité et qu'elle les mette réellement en pratique pour redevenir quelque chose de grandiose et, surtout, pour reconquérir l'adhésion de ses propres citoyens. On ne peut guère demander aux gens de connaître ces deux articles – et la charte des droits fondamentaux – mais on devrait les citer plus souvent et les décideurs, en tout cas, ne devraient jamais les oublier.

 

L'Europe serait perçue comme «nouvelle» si elle se remettait à «promouvoir la paix, ses valeurs et le bien-être de ses peuples», à combattre l'exclusion sociale, à promouvoir une économie sociale (de marché, bien sûr), la protection sociale et la cohésion sociale. Il y a assez de social dans ces deux articles essentiels du traité pour qu'on cesse de nous faire croire que l'Europe ne devrait pas être sociale. Il faut qu'elle le devienne, et vite.

 

Si, au lieu de se donner l'image d'un impitoyable fléau des plus pauvres, elle suivait l'avis du Comité économique et social qui recommande de mettre en place un système de revenu minimum sous l'étiquette européenne – même s'il sera fatalement d'un montant différent selon les régions, vu l'effroyable manque de cohésion qui caractérise l'Union –, on commencerait peut-être à la regarder autrement. Au lieu de donner régulièrement aux gens le spectacle affligeant de réunions au sommet anormalement longues et épuisantes, débouchant sur des échecs ou des demi-décisions, rassemblant des dirigeants désemparés réputés à tort incarner comme des figures allégoriques des peuples qu'on incite à redevenir jaloux les uns des autres, on ferait bien de donner des démonstrations collectives de courage, d'innovation et de solidarité intelligente.

 

En fait, les trois qualités qu'il faut réunir, ce sont celles des trois groupes de la société civile organisée: l'esprit d'initiative et d'investissement de nos entreprises, le courage, l'énergie et la compétence de nos travailleurs et le sens de la solidarité qui préside à la constitution des mouvements associatifs de tous types.