Fausses informations: l’UE doit faire preuve de fermeté

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Réglementer les médias sociaux, développer l’éducation aux médias et soutenir un journalisme indépendant et de qualité — telles sont quelques-unes des principales conditions préalables pour lutter contre la désinformation et préserver la démocratie dans l’UE, selon le CESE

Le 5 février dernier, le Comité économique et social européen (CESE) a organisé une audition publique afin d’étudier l’impact des campagnes qui, à l’occasion des dernières élections européennes, visaient à renforcer le taux de participation, et d’analyser les possibilités de lutter contre la désinformation et de veiller à ce que les citoyens participent davantage à la prise de décision politique dans l’UE au cours du prochain cycle institutionnel de cinq ans.

L’audition a révélé que, malgré la réussite des campagnes d’information, qui ont permis d’obtenir un taux de participation relativement élevé aux dernières élections européennes, les Européens sont de plus en plus exposés à une avalanche de fausses informations, à un journalisme de qualité médiocre qui privilégie le sensationnalisme plutôt que l’impartialité de l’information, et à un filtrage des contenus des médias sociaux visant à servir divers intérêts commerciaux ou politiques.

Des efforts remarquables ont été déployés par les institutions de l’UE pour s’adresser au grand public, mais les dangers sont plus importants que jamais. L’Union européenne doit adopter une position beaucoup plus audacieuse sur ce qu’elle entend faire afin de rendre la démocratie européenne résiliente, vivante et prospère pour les nouvelles générations, a déclaré Marina Škrabalo, membre du CESE, dans son allocution d’ouverture.

L’audition avait pour objectif de recueillir des contributions dans le cadre de la préparation de l’avis exploratoire du CESE intitulé «Les effets des campagnes sur la participation à la prise de décision politique», dont Mme Škrabalo est la rapporteure.

Cet avis a été demandé par l’actuelle présidence croate de l’UE, qui a sélectionné ce thème parce qu’il porte sur un domaine où la contribution du CESE pourrait orienter ses réflexions et actions futures. Comme l’a déclaré pendant l’audition Irina Zorić, représentante de la présidence croate, la Croatie se penchera également sur la question de savoir comment intégrer au mieux l’avis du CESE dans les discussions qui sont actuellement en cours au Conseil.

Nous sommes conscients qu’une participation significative et responsable des citoyens à la prise de décision politique est cruciale pour l’Union européenne et ses politiques, a affirmé Mme Zorić. Et d’ajouter: Afin de protéger nos valeurs démocratiques, nous accorderons une attention particulière à la lutte contre la diffusion de fausses informations, l’intolérance et la désinformation sur les plateformes numériques.

L’avis revêt également un intérêt au regard du plan d’action de la Commission en faveur de la démocratie, actuellement en préparation, qui entend remédier aux dangers que présentent les interventions extérieures dans les élections européennes et comprendra, entre autres, des propositions visant à assurer une plus grande transparence dans la publicité politique payante et à accroître les fonds destinés à soutenir un journalisme de qualité, a déclaré Marie-Hélène Boulanger, de la Commission européenne.

Outre des représentants des institutions de l’Union et de la présidence croate de l’UE, l’audition rassemblait de hauts responsables de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), de la task-force East Stratcom du Service européen pour l’action extérieure, de l’EU DisinfLab, de Carnegie Europe et de l’EDRi (droits numériques en Europe).

Enseignements tirés

Stephen Clark, directeur des bureaux de liaison au sein de la DG Communication du Parlement européen, a présenté les résultats de la campagne du Parlement européen pour les élections européennes de 2019. Celle-ci a été largement fructueuse, puisqu’elle a incité un peu plus de 50 % de la population de l’UE à se rendre aux urnes, et a permis d’obtenir un taux de participation record chez les jeunes.

M. Clark a expliqué le succès de la campagne par sa dimension locale et le fait qu’elle a tenu compte des aspects émotionnels, en mettant en avant une cause qui valait la peine d’être défendue, à savoir l’Europe. Nous avons compris qu’il n’était pas suffisant de fournir des informations aux personnes, mais que nous devions réellement nous engager avec elles et les convaincre de se joindre à nous, a-t-il affirmé. 

Menaces externes et internes et absence de contrôle des plateformes numériques

Il n’est cependant pas facile pour l’UE de s’adresser au public dans le paysage médiatique actuel. Le placement stratégique de fausses informations, infiltrées depuis l’étranger, et la baisse de la qualité du journalisme et de l’impartialité de l’information concourent à menacer le droit des citoyens à être informés en vue de faire des choix politiques éclairés.

La désinformation, telle qu’on en parle aujourd’hui, comme un symptôme de dysfonctionnements, n’est que la partie émergée de l’iceberg. La désinformation actuelle en provenance du Kremlin est le facteur numéro un de menace extérieure qui sape le soutien à l’UE, a déclaré Monika Richter, de la task-force East Stratcom, unité qui, au sein du département de communication stratégique du SEAE, est spécialisée dans la lutte contre les opérations de désinformation menées par la Russie dans l’UE ainsi qu’à l’encontre des pays du partenariat oriental.

Il s’agit d’une guerre politique, qui fait peser une menace profonde et stratégique sur notre mode de vie. L’objectif est de saper l’efficacité de notre processus démocratique, de nourrir la méfiance et de miner notre capacité à défendre nos valeurs et nos institutions, a poursuivi Mme Richter, avant d’ajouter que nous assistons à présent à une appropriation des tactiques de désinformation pro-Kremlin dans le discours politique et à une montée des acteurs antidémocratiques dans l’UE.

Alexandre Alaphilippe, du laboratoire sur la désinformation dans l’UE (EU DisinfoLab), a averti qu’il faut se concentrer également sur les acteurs qui produisent de fausses informations à l’intérieur de l’UE, ce qui est souvent négligé. Il a également attiré l’attention sur le faible intérêt qu’ont les médias à assurer un suivi des différentes informations, au-delà du buzz initial.

Toutefois, les discours et débats politiques s’étant déplacés sur les plateformes numériques au cours des dernières années, les médias sociaux sont devenus des champs de bataille politiques, ainsi que la principale source d’information pour de nombreux Européens. En l’absence de mécanismes publics de responsabilisation, ces plateformes non réglementées, qui restent entre des mains privées, sont devenues les principales coupables de la diffusion de fausses informations.

Mme Richter a déploré l’absence d’une vision européenne sur ce qu’il conviendrait de faire pour rendre internet ou la sphère numérique plus constructifs, et d’autres intervenants ont dit partager ses préoccupations.

Les plateformes jouent un rôle de gardien de l’accès des gens à l’expression et la participation. Nous sommes donc dépendants de leur infrastructure, mais aussi des lignes directrices de leur communauté, qui, en exerçant un contrôle sur les informations, contrôlent ce que nous voyons et la manière dont nous le voyons, a déclaré Chloé Berthélémy, de l’EDRi. Et d’ajouter: Nous devons nous pencher sur le système général de surveillance mis en place par ces plateformes, en mettant en place une protection accrue des données.

Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la FJE, a avancé que l’UE est très timorée à l’égard des plateformes numériques: elle n’exerce aucune pression sur elles pour qu’elles agissent contre la désinformation. Twitter a pris certaines mesures, mais Facebook refuse d’introduire des mesures de lutte contre les fausses informations, alors même que l’Institut Reuters d’études du journalisme a dénoncé cette plateforme comme étant le principal vecteur de désinformation, a-t-il déclaré.

M. Gutiérrez a souligné par ailleurs qu’avec 14 journalistes assassinés et un nombre bien supérieur de journalistes agressés, la profession n’avait encore jamais été soumise à une telle pression dans l’Union européenne. Il a plaidé en faveur d’un «écosystème médiatique qui soit pluraliste, indépendant, économiquement viable et utile à la population».

Richard Youngs, de Carnegie Europe, a mis en garde contre une approche purement défensive pour ce qui est de lutter contre la désinformation et de viser une participation accrue aux élections européennes. De son point de vue, élaborer des messages axés sur les valeurs positives de l’UE permettrait de mieux stimuler la participation à la vie politique.

La corapporteure de l’avis, Cinzia Del Rio, a quant à elle mis l’accent sur les moyens que sont l’éducation aux médias et l’éducation civique pour aider les citoyens à développer une approche critique vis-à-vis du contenu informatif qui leur est servi quotidiennement, et leur permettre de prendre des décisions en connaissance de cause, s’agissant de savoir pour qui voter comme de mieux comprendre l’UE.

«La désinformation cherche à détruire et à compromettre l’intégration politique de l’Union européenne», a conclu Mme Del Rio.

Cet avis sera présenté lors de la session plénière du CESE en mars.

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