Article de Georges Dassis à Adjacent Government magazine, édition Février 2017

Article de Georges Dassis à Adjacent Government magazine, édition Février 2017

 

Il fut un temps où celui qui voulait connaître l'avenir pouvait se rendre à Delphes et s'adresser à la pythie. Celle-ci a dû décevoir ou dérouter plus d'un de ses «clients»: il lui arrivait de ne pas répondre du tout ou de répondre de façon... sibylline. Et pourtant, le client était explicitement prévenu: sur le temple d'Apollon, il n'était pas écrit «ici se tient le dieu à tu peux demander ce que tu voudrais connaître», il était écrit «Γνῶθι σεαυτόν». Connais-toi toi-même. Socrate y voyait, en fin de compte, une façon de dire «essaye d'être raisonnable» (σωφρονεῖν).

 

Il semble qu'un certain nombre d'hommes se connaissent mal eux-mêmes et connaissent mal les hommes. À moins qu'un dessein caché ne m'échappe, je me demande en tout cas s'ils sont raisonnables: en 2016, j'ai vu deux premiers ministres européens démissionner au lendemain de l'échec d'un referendum qu'ils avaient témérairement lancé eux-mêmes.

 

Dans le premier cas – celui du Royaume Uni –, je n'avais pas risqué de prévision sur le résultat proprement dit, mais j'en avais osé une sur les dégâts qu'il allait faire en consacrant une fracture de la population, notamment régionale, au lieu de s'appliquer à la réduire. Et je me demande encore comment on peut s'aventurer à demander son avis au peuple en ne sachant pas trop ce que ça va donner, y compris juridiquement, si jamais il répond autre chose que ce qu'on souhaite soi-même.

 

Dans le second cas – celui de l'Italie –, on a posé au peuple un bloc de questions dont l'objet était finalement de réduire le nombre d'instances de la démocratie représentative, y compris la démocratie participative, puisqu'il était question de supprimer le conseil économique et social national. De façon paradoxale, on a alors vu des populistes parmi les défenseurs des institutions de la bonne vieille constitution mise en place par les partis démocratiques de tous horizons au lendemain des horreurs du totalitarisme fasciste et de la guerre.

 

Ce qui me tracasse profondément, c'est la légitimation de plus en plus grande des excès, des attitudes non nuancées, des provocations verbales, des promesses aberrantes et l'impression de chaos qui ressort de tout ça. Je redoute que les formes variées que peut prendre la démagogie ne finissent par déteindre partout, que ça n'engendre une confusion dans la population et que ça n'aboutisse aux aventures les plus détestables.

 

L'an 2016 a aussi vu se poursuivre en France, en Belgique et en Allemagne les crimes d'une poignée de fanatiques qui ont assassiné et torturé au hasard, dans la «société civile», celle que représente le Comité que je préside. Il n'y a pas beaucoup d'individus capables de commettre ce genre de monstruosité mais ils sont effroyablement dangereux. Je voudrais surtout qu'ils ne gagnent rien. Rien du tout. Nous devons les traquer, mais pas transformer notre propre vie en une crainte permanente ni aspirer à faire de notre société une civilisation du contrôle. Je ne peux pas tolérer non plus que les actes ignobles de quelques fous légitiment des attitudes de rejet vis-à-vis de centaines de milliers de gens paisibles et innocents. Je m'indigne d'entendre le raisonnement cynique, désespéré, nihiliste des futurs électeurs de l'extrême-droite: «quand elle sera au pouvoir, je vais souffrir moi-même. Ma propre situation, mes propres droits, surtout sociaux, vont se dégrader et je le sais. Mais les immigrés et les réfugiés, profiteurs de la sécurité sociale, vont souffrir encore plus et c'est ça qui est important».

 

Le pire ennemi de l'humanité, ce qui l'empêche de progresser, c'est la jalousie. Et pourtant, il y a moyen de se défaire de ce vice: d'abord, on peut se réjouir du bonheur d'autrui et en être heureux soi-même. Ensuite, la solidarité, qui est notamment le principe essentiel du syndicalisme et celui de l'Union européenne – pour ne citer que deux choses qui me tiennent particulièrement à cœur – n'est pas quelque chose de désagréable à pratiquer ni même d'exagérément coûteux par rapport à ce qu'elle apporte.

 

Je ne veux rien deviner pour 2017, mais je veux souhaiter que l'Union européenne commence enfin à retrouver le sens des valeurs qui sont inscrites dans les premiers articles de son traité, qu'il surgisse des hommes et des femmes pour les défendre concrètement et que les citoyens aient des raisons de retrouver l'espoir en quelque chose de solide, d'intelligent, de généreux, de paisible et de raisonnable. La clé du progrès, on peut aller la chercher dans les devises nationales des trois pays voisins récemment frappés par les terroristes: liberté, égalité, fraternité, union, unité et droit.