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rEUnaissance: Oser construir une Europe durable

Discours en séance plénière du CESE français [Seul le texte prononcé fait foi]

Monsieur le Président du Comité économique, social et environnemental,

Madame la Ministre,

Monsieur le Président du Comité économique, social et environnemental régional des Hauts de France,

Mesdames et Messieurs,

C'est un honneur pour moi de me trouver face à vous, au sein de ce Comité avec lequel le Comité économique et social européen entretient des relations très étroites et privilégiées.

L'Europe est malade. Le pape François, il y a deux ans, nous a interpellés, nous les européens: "que vous est-il arrivé à vous, l'Europe de l'humanisme, la championne des droits de l'homme, de la démocratie et de la liberté?" Parce que le monde, mais aussi l'Europe, bascule dans le repli sur soi, les discours simples, sans nuances, qui divisent; le nationalisme se répand, les solidarités s'érodent; la raison, l'humanisme, et même la science et le progrès, sont remis en cause. Dans ce contexte, l'Europe, ses institutions, la société civile semblent être des remparts dérisoires.

Il faut nous ressaisir. Une prochaine étape cruciale est devant nous: ce sont les élections européennes. Nous devons proposer un projet européen mobilisateur et qui, même, fasse rêver! Prenons l'exemple de l'une des questions qui agitent actuellement le monde bruxellois, celle des perspectives financières pour la période 2021/2027. Ce dossier est, certes, fondamental mais il est l'exemple même de notre impuissance à développer des projets mobilisateurs, qui feraient s'enthousiasmer les peuples. Je ne prends pas cet exemple du budget au hasard: le CESE européen vient de faire des propositions ambitieuses en la matière, je vais y revenir.

Lors de mon intronisation comme président du CESE européen, au printemps dernier, j'ai appelé à une rEUnaissance. Cette rEUnaissance s'appuie sur un constat, qui m'a conduit à définir quatre priorités:

Premier élément de ce constat: la quatrième révolution industrielle, engagée il y a une vingtaine d'année, est plus fulgurante et au moins aussi profonde que les précédentes. Cette révolution s'est littéralement emballée il y a juste dix ans, en 2008, en partie à cause de la crise économique. Celle-ci a joué un rôle d'accélérateur dans la disruption économique, sociale, géopolitique. Nous sommes en train d'en découvrir les conséquences, en particulier politiques: le rejet des élites au profit du peuple, le rejet des modérés au profit d'extrémistes qui ont des solutions simples pour un monde compliqué, le rejet des "sachants" au profit d'un obscurantisme plus ou moins diffus qui remet en cause savoir, science et progrès. Et 2008, c'est aussi l'apparition d'un objet totémique: le smartphone (exhiber le sien) qui, en mettant internet dans la poche de chaque citoyen, abolit et fusionne les notions de consommateur et de producteur, lisse les structures des organisations de toute nature, remet en cause la verticalité des pouvoirs, diffuse l'information à la vitesse de la lumière, nous livre aux algorithmes, aux GAFAs  et à tous les potentiels "big brothers".

Deuxième élément du constat: la crise environnementale tourne à la menace existentielle, non pas pour la planète, car contrairement à ce que l'on répète, la planète continuera à exister. Simplement elle continuera à exister à partir de nouveaux équilibres géologiques où l'Homme risque de ne plus avoir sa place. Après tout, il y a 600 millions d'années, la planète était une simple boule de glace! Car la menace concerne l'humanité, dont l'existence pourrait être menacée. Nous autres, Sapiens, avons plus de 200.000 ans; durerons-nous aussi longtemps que Neandertal et ses 400.000 ans? Le 8 octobre dernier, le rapport du GIEC a été rendu public: le taux de CO2 n'a jamais été aussi élevé, et nous sommes en train d'oublier les objectifs de l'accord de Paris. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.

Troisième élément du constat: le modèle social, le marché du travail, la répartition des rôles entre les acteurs sociaux, les citoyens et les politiques sont bousculés par l'économie numérique qui se déploie sur fond de crise environnementale. Cette tempête sociétale a des conséquences politiques. Au sein des nations avec l"illibéralisme" et la réduction des espaces démocratiques; et entre les nations avec la remise en cause et la décomposition qui guette les organismes internationaux. L'ONU est un "repère de gauchistes" pour le nouveau président brésilien, et l'Organisation Mondiale du Commerce est une "menace contre la souveraineté du peuple américain" selon le président des Etats-Unis. Alors que l'une et l'autre de ces organisations, parmi d'autres, ne font que tenter d'apaiser et de réguler la fureur du monde.

Mes quatre priorités, en réponse à ces défis majeurs, devraient faire partie du débat visant à ré-enchanter, au sens philosophique, l'Europe. Ce ré-enchantement est indispensable pour mener le combat des élections de mai 2019.

Première priorité: nous engager fermement vers une Europe durable, en s'appuyant sur trois piliers indissociables: L'économie - les transitions en cours peuvent être perçues comme des menaces, mais elles sont aussi une chance et une opportunité pour ceux qui savent les saisir, réconciliant les employeurs, les travailleurs, les citoyens; les filières des batteries, celle de la production des voitures électriques ou encore celle des énergies renouvelables sont les marchés de demain où les employeurs européens devront se confronter et se battre avec ceux des pays tiers . La compétitivité de l'industrie européenne se jouera sur ces terrains-là.

L'environnement - l'écologie punitive, qui taxe et interdit, doit laisser la place à l'écologie des initiatives citoyennes, positives et mobilisatrices; le social - personne ne doit rester en arrière, la transition vers une Europe durable entraine des bouleversements sociaux qui peuvent créer des perdants à court terme, qu'il faut aider; car ces bouleversements seront bénéfiques à tous sur le long terme.

Deuxième priorité: la paix. Au moment où sont remis en cause par les Etats-Unis les traités internationaux en matière d'armement nucléaire (l'accord iranien, le traité de 1987 sur les armes de moyenne portée), il faut rappeler inlassablement le message de ce qui constitue le plus grand succès de la construction européenne. Ce matin, nous avons battu un record: 73 ans, 6 mois, 7 jours depuis le 8 mai 1945, soit la plus longue durée sans guerre en Europe. Et nous battons ce record tous les matins! Ne faut-il pas le répéter indéfiniment, à l'exact moment où nous fêtons les 100 ans de la fin de la première guerre mondiale? L'Europe est le couvercle sur le chaudron nationaliste, ou l'Histoire bouillonne depuis plus de 1000 ans!

Troisième priorité: la culture. La richesse de nos histoires nationales, de nos cultures (nous sommes "unis dans la diversité", la devise de l'Europe), le modèle social que nous avons créé, la recherche permanente du compromis qui est dans notre ADN, tout cela est créateur d'un cadre, d'un contexte qui aide à apporter des solutions à nos immenses défis.

Quatrième priorité: la jeunesse. C'est pour elle que nous devons agir. C'est elle qui vivra dans le monde et l'environnement de la seconde moitié du siècle. Eriger la jeunesse en priorité, cela veut dire l'écouter, car c'est elle qui amène déjà les solutions. Le recyclage, l'économie collaborative et du partage, la préoccupation environnementale: les jeunes se les sont appropriés, beaucoup plus que leurs ainés. Travailler pour la jeunesse, c'est aller vers l'espoir, c'est faire un pas vers ceux qui sont souvent des apporteurs de solutions.

Alors soyons concrets sur quelques réalisations et propositions importantes du CESE européen:

La transition environnementale: dans ses plus récents avis, le CESE européen a demandé d'élever fortement le niveau d'ambition des propositions de la Commission en matière de budget européen. Il faut aller vers un budget représentant 1,3 % du PIB européen (la Commission propose 1,14%), et consacrer 40% de ce budget à "verdir" les financements européens (la Commission ne propose que 25% et le Parlement 30%). Ainsi, le CESE européen se veut à la pointe en matière de traduction budgétaire de la lutte contre le changement climatique et ses effets.

Les consultations citoyennes: quand, en mars dernier, Mme Loiseau a présenté au CESE européen le processus des consultations européennes sur l’avenir de l’Europe, nous avons immédiatement décidé d’accueillir la première étape de ce processus, à savoir un panel citoyen européen. En mai dernier, nous avons donc été heureux d’accueillir à Bruxelles 100 citoyens européens originaires de 27 États membres pour réfléchir ensemble.

Ces citoyens européens ont indiqué clairement quelles étaient leurs priorités et attentes en matière de politique européenne: la protection de l'environnement, l'éducation, la formation, une Europe plus sûre, la lutte contre les inégalités, la protection de la santé, une technologie au service de l'homme, une plus grande sécurité économique, un modèle agricole plus durable. Ils ont aussi souligné, par leurs questions et commentaires, l'importance de l'appartenance au projet européen, tout comme celle de faire des choix de long terme. Ce qui m'a toutefois le plus frappé, au-delà des thèmes spécifiques, c'est la capacité de ces citoyens à discuter ensemble de façon constructive et en sachant s'écouter les uns les autres. Bref, une leçon de citoyenneté engagée et mûre pour les décideurs que nous sommes. Il est très positif que les résultats de cette consultation soient présentés au Conseil européen de décembre, ce qui permettra ainsi de faire remonter ces contributions jusqu'au plus haut niveau de l'Union. Je suis donc ravi, et je dois l’avouer, curieux, d’être ici pour écouter les résultats de ce processus au niveau de la France. D'ailleurs, le rôle que le CESE français, en liaison avec les CES régionaux, a joué dans ce processus rejoint tout à fait l'esprit et l'approche prises par le CESE européen au moment où il a décidé d'appuyer ce processus à l'échelle européenne. 

Le Socle européen des droits sociaux: Le CESE a pris le socle européen des droits sociaux très sérieusement et continuera à le faire. En 2016, il a organisé des débats nationaux avec les organisations de la société civile dans tous les États membres. Ces discussions ont été coordonnées en coopération avec la Commission européenne et  les conseils économiques et sociaux nationaux. Les participants provenaient d’un large éventail d’organisations d’employeurs, de syndicats et d’autres organisations de la société civile ainsi que, quoique moins fréquemment, d’universités: 116 membres du CESE et près de 1 800 représentants de la société civile ont été impliqués. Les organisations de la société civile ont participé à tous les débats. Le CESE européen a également coopéré avec plusieurs CES nationaux (dont le CESE français) dans le cadre du premier avis sur le socle. Les principales conclusions et recommandations des débats nationaux ont alimenté ce premier avis sur le socle, avis qui a été suivi de trois autres. De plus, un avis d'initiative du CESE européen pour une évaluation des premières mesures de mise en œuvre du socle, comportant des recommandations pour l’avenir, sera très probablement engagé début 2019.

Je terminerai ce discours, Monsieur le Président, en vous renouvelant mon souhait de continuer et même d'approfondir la cooperation étroite de nos deux comités. Et, même si nos deux institutions fonctionnent dans un contexte different, l'un européen et l'autre national, sachez que je suis très attentif aux évolutions qui ont été annoncées par le Président Macron en ce qui vous concerne: dans la mesure de mes compétences, je saurais m'en inspirer pour accompagner, au niveau européen, l'évolution nécessaire de la représentation de la société civile organisée.